‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 11 sur 57 · BABOUCHES DU BRAHMANE · texte numérisé non relu

BABOUCHES DU BRAHMANE

Tous les navigateurs qui fréquentent la côte de Malabar connaissent le petit port d'Alepey, dans les États du radja de Itovancore. C'est bien Tun des points les plus étranges et les plus curieux du littoral de Tlnde. Qu*on se figure , à quelques pas de la plage sablonneuse , une plaine verdoyante et fraîche , arrosée par de charmants canaux. Ces rivières en miniature sont coupées d'une multitude de ponts de bois fort élégants et sillonnées de pirogues sans nombre, les ufle% si légères , si efGlée3 9 qu'un homme peut à peine s'y tenir debout ; les autres spacieuses , décorées à la proue de sculptures fantastiques et portant à la poupe de jolies cabines qui les* font^ ressen^bler à des gondoles. Le long de ces canaux , qui vont se perdre dans la profondeur des bois y sont rangées très-irrégulièrement des habitations de toute espèce . Ici , des magasins bariolés de peintures et chargées de boiseries travaillées avec beaucoup d'art offrent aux regards les plus riches tissus de Tlnde; là s'élèvent de vastes greniers , qui exhalent au loin Todeur vive et pénétrante des épiées dont ils sont remplis; puis ce sont des buttes faites de feuilles de palmier, pauvres cabanes qui

se cachent au milieu de la plus opulente végétation. De places , de rues , il n'y en a point , mais seulement des sen* tiers qui se croisent , se mêlent, s'allongent sous les cocotiers ou s'arrêtent tout court devant une pagode. On se croit tantôt dans un bazar^ tantôt dans une forêt, tantôt dans un parc ; on est au milieu de la ville , qu'on la cherche encore. Du côlé de la mer, des processions de plusieurs centaines de femmes nues jusqu'à la ceinture, tenant sur la tête des paniers pleins de poivre fraîchement récolté, vont et viennent sans cesse, comme des fourmis noires, de la plage aux greniers d'entrepôt. Autour du port, où, durant la belle saison , les grosses barques arabes de Mascate et de Djedda viennent charger des bois de construction, se meuvent majestueusement des éléphants énormes, qui travaillent avec beaucoup de docilité et d'instinct à traîner des poutres et à transporter des fardeaux ; ce sont là les forçats du radja de Travancore.

Dans cette ville , le voyageur ne trouve ni hôtel , ni auberge, mais en revanche un caravansérail de Taspect le plus. pittoresque: c'est un palais dé boijs, ancienne résidence du radja. Des sculptures fantastiques délicatement exécutées encadrent I06 galeries , les portes , les fenêtres cintrées et les balcons; de vastes plantations de cocotiers, qui se prolongent vers le port , lui tiennent lieu de jardin ; une cour carrée , défendue non par des murs , mais |iar une haie tot>ffue et des arbres élevés, lui donne un certain air de grandiAir. Dans ce préau passent deux ou trois fois le jour les éléphants , que .leurs cornacs , en revenant du traratl ; ne rfianquent jamais de faire parader devant les étrangers. Mb salum'it avec la trompe , ramassent dans la poussière la pièce de cuivre qu'on leur a jetée , et se retirent battant l'air de leurs larges oreilles. Puis viennent les mendiants , les paralytiques qui se traînent sur les mains, les lépreux dont la peau est couverte de taches blanchâtres comme celles des serpents , enfin une foule

d'infirmés tourmentés par des maladies hideuses , parlîculièi»es à<;es climats violents, et qui n'ont point de nom dans notre langue. Ils s'asseîenl autour du caravansérail, et, dès que les voyageurs paraissent au balcon , ils poussent un cri en élevant tefs eux leurs mains suppliantes.

Utie circonstance assez bizarre me retint deux jours dans ce petit palais et dans cette ville singulière, oii je ne croyais pas séjourner. J'avais une affaire à traiter avec un parsi ou guèbre , adorateur du feu , et, comme le jour de mon arrivée il y eut éclipse de soleil, la vFsite fut forcémentremise aa lendemain. Le gnèbre s'était renfermé chez fui ; il je(1nait et se mortifiait pour mieux sympathiser avec les souffraoccs deTastre^Dieu. B faut convenir ^ussi que les Hindous ne se montraient pas très4*assurés : «Voyez, voyez^ disaient-ils, le gros dragon qui ronge le soleil !» Les nacodas (capitaines arabes), r^ui paf tageaieot quelque peu cette croyance , tîraienf gravement en fuir des coups de pistolet, et faisaient battre le taihbour par leurs équipages pour forcer Je prétendu moûstrt^ à lâcher "Sa proie. Pendant ce temps-là,, Une omt)re bienfaisante se répafidait.sdr la terre; nous rospirions en plein midi. On ne voyait plus personne dans les chemins ni atitour du caravansérail. L'instant était bien choisi pour reposer i je m'allongeais donc sur ma ;)âtte , quand , une chambre voisiAe de la mienne s'éttnt ouverte , je vis paraître sur le seuil ua Anglais pâlécomnl^ un spectre ; ses cheveux n^firs flottaient en désoi-dre, il-étâil hâve et maigi'e. On ne voyait plus sur sa personne aucune Iraoe de ce soin rechfTfché qui distingue un gien(le7n an y et cependant jçet homnne semblait appartenir à la classe la plus élevée de la société." Un seul domestiqué l'accompagnait : qui l'avait déposé là? "qui était* il? d'où venait-il ? comment semblait-il abandonné dans un pays où ses compatriotes sont tout-puissants ? Il y avait là un mystère que je résolus de pénétrer. L'incident fortuit qui y ce jour-là y suspendait tous les travaux dans la ville

me laissait d'ailleurs assez de loisir. A force de questi(^iS', je recueillis sur- sa |)ersonne tles détails d'abord assez incohéreDts ,* puis clés renseignements plus précis ; £ûfin , j'obtins du servitet» ftdMe qui veillait prës de lui le rècit des principaux épisodes de sa vie, tels que je vais essayer de les raconter*

Dans ui> village de la pèlite iie<te Balselte, sittice tout près de Bombay, et que ses teirfjjles souterrailïs''gnt rendue célèbre , vivait un brahmane du fk)in de Nilakantha. Il desservait une pagode dont le revenu suffisait à son existence; Fétiide des iexteç sacrés , la méditation et les rêveries extatiques occupaient ses journées. Moins que personoe il doutait de ses propres vertus et de Tautorité de sa parole sUr leB Hindpui^de basse caste dont il recevait les oSrao^es. ^ar malheur, desmissioimaires s'établirent dans son voisinage ; hi cloche de Téglise attira peu à peu une partie -cbnsidéral^le^des ouailles du brujimane, qui se ti'ouva presque seul aux pieds de ses idoî'^s. Ruinéhpar la désertion ^s fidèles , Nilakantha les ii£naç d'abord de la colère des dieux, puis il §o décida à chercher un autre genre de vie. Parmi les professions que les lois de sa caste lui permettaient d^embrasser, il clioisit celle d*ccrivain; Un riche babou*, qui détestait les Tluropéens et leiu' prétait son argent à gros intérêts, lui offrit une placTe dans ses bureaux. Cette circonstance fut cause que Nilakantha transporta ses dieux domestiques au milieu d'un des hameaux qui environnent la grande ville de Bombay.

Résigné à son sort, exacte remplir son emploi, Nilakantha s'asseyait sur ses talons entre deux coussins, en face du

I. Tloin qae Ton donna dans rinde aux banquiers et aux négociants indigènes.

dixyn où trônait le babou; là il passait la moitié du jour à couvrir de chiffres, avec sa plume de roseau, les feuilles de palmier qui lui servaient de registre, mais, quand arrivait rheure du repos , il se redressait de toute sa hauteur. L'humble écrivain , redeveou brahmane , traversait avec dignité les cours et les galeries multipliées qui donnaient à la demeure du babou Taspect du palais. Dans les mes encombrées de palanquins , de voitures rapides et de lourds chariots, jl marchait les yeux à demi clos, le parasol sur Tépaule , laissant flotter sur ses genoux les plis ondoyants de son pagne , traînant ses babouches avec cette lenteur dédaigneuse , celte nonchalance affectée qui, dans un Asiatique , trahit la fierté et le sentiment de sa propre valeur* A mesure qu'il s'éloignait de la ville , son visage s'épanouissait; l'air libre, la brise fraîche de la mer se jpuaut dans les palmiers , la lumière versécà torrents par un soleil de feu sur un horizon étendu , tout lui rappelait l'influence de cette nature souveraine à laquelle les Hindous rendent un culte comme à la manifestation visible de la Divinité. Il repassait dans son esprit les miraculeuses légendes de tantâde solitaires , brahmanes comme lui, qui, ^n se livrant à la contemplation au fond des forêts , avaient acquis sur les créatures une puissance illimitées Le souvenir de sa pagode lui revenait aussi , son imagination s'exaltait, et il arrivait, plein d^aspirations mystiques, just[u'à l'entrée de sa demeure , où une main attentive avait tout disposé pour flatter son orgueil et réjouir son regard. L'image du lotus , dessinée à la craie sur le seuil, traçait une large rosace et formait une espèce de parvis que nul pied profane n'aurait osé fouler. Une guirlande de fleurs fraîchement cueillies se balançait au-dessus de la porte et décorait la statuette de Ganeça, idole à tête d'éléphant, que les brahmanes invoquent comme le dieu de la sagesse. Enfin , le sanctuaire d'une pagode n'eût pas été plus pioprement arrosé que l'intérieur de cette mystériense babi-

talion ; Nilakantha , en y posant le pied ^ reconnaisait la présence et les soins empressés de sa fille.

Élevée dans les préjugés de sa caste , Roukminie , la fiUe du Brahmane y se regardait comme appartenant à une race peu inférieure à celle des dieux , très-supérieure à celle des hommes. Elle n'avait pas même un regard de curiosité pour les calèches élégantes qui traversaient parfois le hameau , emportant les riches Anglais de Bombay vers leurs opulentes villas. Les jeunes Persans coiffés du turban de mousseline à bande d'argent , dont les beaux traits rappellent ceux des héros peints sur les ruines de PersépoliSy avaient beau jeter sur elle un regard curieux : ils n'étaient à ses yeux que des barbares. Puiser chaque jour aux étangs consacrés Teau des ablutions, folâtrer quelques instants au bord des fontaines avec ses jeunes compagnes , puis revenir, sérieuse et fière , vaquer aux travaux du ménage, qu'elle considérait comme autant d'actes pieux , tel était l'emploi constant de ses journéesc Le soir, elle s'asseyait , en compagnie de son père , sous la galerie de sa maison ; alors seulement , elle se revêtait de sa plus riche toilette. Une plaque d'or ajustée sur le sommet de la tête, une couronne de fleurs d'un blanc de lait posée sur les tempes , des bracelets de toutes couleurs échelonnés sur le bras depuis le coude jusqu*au poignet, des anneaux de cuivre reluisants et sonores attachés au* tour de la cheville du pied , des brillants précieux suspendus aux oreilles, et une longue écharpe à bandes roses qui , roulée autour de^la taille, se perdait sous l'épaule en voilant la poitrine, composaient cette parure. Roukmiilie la portait gravement , comme l'oiseau son plumage , sans joie puérile^ sans désir d'attirer les regards. La teinte jaune du sandal en poudre semé à profusion sur son visage donnait même à sa physionmie de quinze ans l'aspect morne et inanimé d'une statue peinte.

En face de sa fUle parée comme une idole , Nilakantha

s'asseyait à l'autre extrémité de la galerie , dans le simple costume du brahmane officiant , les cheveux déliés , les . bras et la poitrine rayés de lignes grisâtres qu*y avaient appliqitées ses deux mains trempées dans les cendres du foyer. Ce bizarre tatouage et le mince cordon , signe distinctif des hautes castes, posé en sautoir sur Tépaule droite , formaient le seul vêtement qui couvrît la partie supérieure de son corps. Ses jambes croisées se perdaient sous les plis bouffants du pagne , qui présentaient dans ieur« arrangement un certain art , car il y a encore de la coquetterie dans la disposition de ce costume , simple jusqu'au cynisme. Le dos humide du brahmane portait les traces des ablutions par lesquelles il s'était purifié des souillures de la journée. Dans cette tenue traditionnelle du prétrer hindou , Nilakaniha se livrait avec ardeur à la méditation. Alexandre environné de toute sa pompe se fût approché de lui f que cet autre Diogène n^eùt pas môme levé les yeux pour lui dire: aRetire*tot de mon soleil! »

Celte existence monotone ne fatiguait point le brahmane et n*ennuyail point sa fille ; ils n'en rêvaient pas d'autre. Les bruits lointains de la ville européenne ne leur causaient pas plus d^impression que le murmure des flots sur la plage. Un soir donc que Roukminle et son père, assis à leur place accoutumée , se laissaient pénétrer doucemetlt à la brise qui soufflait de la mer, il arriva que deux cava-liérs passèrent par le village. C'étaient deux Européens , l'un jeune encore , mais déjà bruni par le soleil de Tlnde; . Tautre plus près de l'adolescence , rose et frais comme Test un nouveau débarqué , parti d'Angleterre depuis dix mois à peine. Montés sur de jolis chevaux de race persane, ils se promenaient au pas, en suivant la route tracée au milieu des champs et des jardins; sentier sinueux,

toui ombragé de manguiers épais soug lesquels des bana* niers aux larges feuilles montraient leurs grappes de fruits mûrs. A un détour du chemin > un gros figuier de l'espèce des multipliants laissait pendre du haut de ses branches toute une forêt de racines effilées qui cherchaient à s'implanter en terre. Derrière ce rideau de verdure se cachait la maison du brahmane , ce qui fit que les cavaliers la découvrirent à l'improviste.

^ . — Par ma foi , sir Edward , s'écria le plus jeune des deux cavaliers en an*êtant son cheval , voilà deux personnages qui se font l'un à l'autre un étrange pendant! On croirait voir sur la noéniie branche un oiseau de paradis et un hibou. En vérité, je donnerais dix guinées pour avoir sur mon album le portrait en pied dp cette jolie Hindoue. Sir Edward tira doucement la bride de son cheval, comme pour attendre son ^nii^ mais sans tourner la ié^o et sans répondre un .s^ul'mot.

— Mais voyez donc, contioua avec enjâuefuent le plus jeune des deux cavaliers, cqmmç sa physrorfM^ii^^est grave et distinguée! quelle harmonie entre cette lèvre supérieure iégèren^nt renflée et ce menton si fermement accondi! Et cruelle pose!... Me dirait-on p«| quelle veut singer la statue de la Nuit t(e Micih?l-Ang^?'Qt]ant tu père, avec son enduirde c«ndres moiullées, if ressemble assez h un caïman qui se sèche au sohnl.

— Allons 9 Arthyr^ répliqua sir Edward, ne restons pas ainsi à Qà^er le long des chemins ; voici l'heure où la hautQ société de Bombay va se réunir ^ur Tesplanade autour de la musique.* Venez , je vous présenterai à quelques gentlemen de ma connaissance.

— Je serais pourtant curieux de voir cette charmante créature faire q^ielque mouvement. Quel singulier costume!... Une seule pièce d'étofle autour du corps, et des coiificbels des pieds à la tête !

La jeune fille , fatiguée de ce regard attaché sur sa per*

— grisonne , s*était levée tout d'un coup pour fuir dans sa mai* son.

— » Bravo ! reprit Arthur, elle saute comme une biche ; les anneaux de cuivre résonnent à ses jambes comme les grelots du tambour de basque aux mains d'une aimée. Et ce vieux rêveur! a-t-il juré de rester là jusqu'au jour do jugement?... Je ne pars pas d'ici que je ne Taie fait sortir de sa rêverie... Eh ! brahmane! — Et il se mit à crier aux oreilles de Timpassible Hindou.

— Ne voyez-vous pas qu'il est en extase et que rien au monde ne le tirera de sa méditation ? interrompit sir Ed* ward ; en le regardant ainsi , vous avez excité son amourpropre de dévot hindou; soyez certain qu'il .ne cédera pas. — Et comme Arthur, se piquant au jeu , agitait sa cravache autour du visage du brahmane. — Attendez, dit sir Edward avec impatience ; puisque vous le voulez absolument , je vais recourir aux gi^ands moyens. J'en sais un infaillible pour mettre hors de lui le plus patient , le plus saint d^cês hypocrites personnages: voyons s'il me réussira.

En parlant ainsi , le cavalier avait saule à terre ; il prit délicatetpent dans sa main gantée les babouches que le brahmane avait rangées près de la porte , et les lui plaça sur la tête , droit au-dessus de la triple ligne rouge et bleue qui ornait son front*. Le brahmane ne remua pa6; mais la jeune fille , qui se tenait blottie dai\^ un coin de la maison , poussa un cri perçant. Les deux cavaliers s'éloignèrent au grand trot , sir Edwarct un peu contrarié- d'avoir touché inutilement les vieilles chaussures de l'Hindoiv, Arthur riant toute la fois de l'espièglerie et du désappointement de son ami. Au tournant du chemin, ils jetèrent un regard en arrière ; mais un groupe de Hiboureurs qu'ils

4. C'est un signe nommé îHak, que les Hindous attachés aux praUques de leur religion renouTelieut chaque jour après les ablutions du matin et du lOir.

venaient de croiser au passage , les empêcha de voir si le brahmane portait encore les babouches sur le front.

Un quart d'heure après cette petite scène , sir Edward avait conduit Arthur au milieu des promeneurs répandus dans la plaine qui entoure Bombay du côté de la mer. Celte plaine s^étend entre les murailles épaisses de la ville européenne y appelée communément le Fort , et une autre ville plus gracieuse , plus aérée , dans laquelle civiliens at militaires regardent comme une faveur de pouvoir s'établir. Ce quartier si recherché se compose simplement d'une file de maisons légères , de tentes spacieuses , entourées de fleurs et décorées avec d'autant plus de luxe à Tintérieur qu'elles paraissent plus modestes au dehors. Quand éclate la saison des pluies , la plupart de ces habitations disparaissent , laissant à nu la plage attristée et la grève battue par la tempête ; mais les gros vents et les orages ont à peine cessé , que ces demeures temporaires se relèvent comme par enchantement. En quelques jours , la verdure les a couvertes de nouveau ; la décoration a si vite reparu , qu'on croit avoir rêvé. Alors aussi recommencent, dans l'espace compris entre la ville de pierre et ce quartier ifiobile, les promenades, les réunions du beau monde, que la chaleur du jour retient captif à peu près tant que le soleil reste sur l'horizon.

Autour de ce noyau d*Européens s'agite une multitude confuse d'indigènes des diverses provinces de l'Inde, de mahométans venus des bords de la mer Rouge et du golfe Persique , d'Arméniens de Trébizonde , de Juifs d'Alep et de Bassora , de Persans , de Kourdes ; car Bombay est l'entrepôt de toute la partie de l'Orient où retentit jadis le nom d'Alexandre , c'est-à-dire la partie qui s'étend , dans les contrées musulmanes , du Nil aux sables du Bêlouchistan et» dans les régions idolâtres, de l'iudus à Geylan. Cette foule devient plus compacte à mesure que les cent navires et les mille barques du port y versent leur popula*

iioiv flottante. Ue&péons hindous appuyés sur deg massues de bojs stationnent de distance en distance pour maintenir l'ordre.^Les marins de la presqu'île arabique, les pécheurs de la côte mahratte et du Cambaye , race de pirates în« corrigibles qui ne se feraient aucun scrupule d'enlever un navire en pleine mer, se promènent là de l'air du monde le plus pacifique. Si parfois on entend des clameurs , si la foule s'émeut sur quelque point, ce tumulte sera causé par un matelot européen qui , enivré de sa force et eialté par de trop copieuses libations , aura culbuté d'un coup d'épaule une famille hindoue trottant sur un petit chariot , ou r^pversé d'un revers de main des porteurs de palanquin^i-assez insolents pour se refuser à le voiturer gratis. Quelques coups de massue appliqués à longueur de bras par les policemen sur la nuque du délinquant suffisent à rétablir la paix publique , et les indigènes vengés applau*dissent à grands cris. Ce bruit passager n'a pas troublé la musique , point central autour duquel circulent lentement les brillants cavaliers et les élégantes laUies en calèche. Ce groupe peu nombreux , enfermé dans les flots d une multitude étrangère comme une île dans les vagues menaçantes de l'Océan, c'est TËurope avec sa puissance intellectuelle, son génie dominateur, sa force créa* trice.

Tout homme comme il faut tient à faire acte de présence au milieu de cette société choisie; sir Edward, qui, par sa grande fortune et la distinction de ses manières , s'était acquis un certain renom parmi la jeunesse fashionabie de Bombay, ne manquait jamais d'y paraître. Ce jour-là , il resta sur l'esplanade tant que la musique y retint les promeneurs. Quand il songea à regagner la ville, le bruit de la mer agitée par la brise dominait de plus en plus celui de la foule qui se dispersait ; les blanches tuniques des guèbres , rangés sur les remparts pour adorer le soleil couchant, s'effaçaient dans Tombre : il faisait nuit.

En se retirant, sir Edward crut apercevoir un Hindou qui s'attachait à ses pas ; il lança son cheval et emmena Arthur à un tea^partp. La réunion était nombreuse; la converrâ^ tion ne tarda pas à s'animer, et Arthur se rapt)rocha d'un groupe où Ton s'entretenait des moeuirs des habitats de rinde. Il écouta d'abord très-attentivement; puis, enhardi par l'accueil bienveillant que lui valait sa qualité de nouveau-venu , il se risqua à racojHer le tour ^«e sir Ëdwari venait de jouer à un brahmane. Sir Edward, lui lança tm coup d'œil sévère, ce qui fit qu'il n^eut garde de nommer les personnages.

— Ne riez pas, répondit à demi-voix un homme âgé qui cherchait à donner à ses paroles un accent paternel; l'espièglerie a été un. peu forte. L'Européen dont vdus parlez a fait à ce brahmane une injure irréparable. "Celuhci est dégradé, il a perdu sa caste par le seul éontact d'un objet impur qui a souillé son front ; il ne survivra peut-être pas à ce déshonneur,... et peut-être aussi voudra-t-il en tirer vengeance.

— Un duel, par hasard? demanda Arthur en souiriant.

— Un duel si vous voulez, mais (fù le choix et tavantage des annes seraient entÀènament du côté de i'Hindou. Cependant, si Tinjure qu'il a çeçue n'a pas eu.d'aufres témoins que dos Européens , il se pourrait qu'il h' y. attachât pas une aussi grande importanf^. Quant à moi , je ne m'y fierais pas, car les brahmanes ne pardonnent jamais un affront.

Sir Edward, pour dbnner un autre tour à la conversation, parla d'un épagneul qu'il venait xle t'ecevole d'Europe et qu'il s'agissait de mettre ff l'épreuve dans liPs marais de Panwcll , où lés sportmm de Bombay vont chasser la bécassine. On projeta des parties à xjieval et en bateau sur divers points jle Ttle de Bombay et *des côtes voisines. — L'hiver se p^llsa &)rt agréaldement ^emn que les deux amis entendissent parler du brahmane ; ils

avaient même oublié la petite aventure que nous venons de raconter, quand un incident fortuit la leur remit en çiémoire. Sir Edward allait partir pour le Bengale, où rappelaient de grandes chasses au tigre et à Téléphant. La veille du jour où il devait quitter Bombay, il dînait ^vec quelques amis : Arthur était de la fête. Vers la fin du repas, les serviteurs, fatigués d'agiter les éventails sur la tète des convives , s'endormaient dans les coins de la salle ; les maîtres d'hôtel se retiraient après avoir versé la derniàre bouteille de Champagne. Tout à coup un kouU (commissionnaire hindou) vint apporter un paquet très* proprement enveloppé et adressé à sir Edward.

— De la part de qui? demanda celui-ci.

— Maùloum nahin, Saheb, je n'en sais rien, Monsieur, répondit le kouli en s'inclinant, et il disparut.

Ce paquet, sir Edward le délia à moitié, et reconnut qu'il contenait les babouches que de sa propre main il avait posées sur le front du brahmane. 11 se hâta de le refermer en jetant sur Arthur im regard qui semblait dire : « Pourquoi m*avez-vous poussé à faire cette folie? » Tous les conviés l'accablèrent de questions pour savoir ce. que renfermait ce mystérieux paquet; sir Edward se contenta de répondre : — C'est un Hindou de ma connaissance qui m'envoie son présent d'adieu !

Le lendemain, sir Edward ayant expédié ses bagages en ava&t , s'embarquait dans un bateau qui allait le conduire de l'île de Bombay à la grande terre ; une fois sur le continent, il devait retrouver ses chevaux et poursuivre sa route jusqu'au Bengale. Au moment où il quittait le rivage, un pénitent hindou du genre de ceux qu'on nomme san-niassy s'approcha de lui ; il avait les cheveux en désordre, les ongles longs et crochus comme les serres du vautour,

— soie corps presque nu et tout barbouillé de cendres. Sur le dos il portait un petit vase de cuivre , sous le bras une peau d'antilope, à la main un bâton formé de trois branches roulées ensemble comme des serpents > ; ses yeux, où se peignait une fureur extatique, lançaient des éclairs. Le sanniassy, debout devant sir Edward, lui adressa d'un ton paternel, qui contrastait singulièrement avec l'expression menaçante de son visage, (faite formule d'adieu souvent employée par les poètes : « Va, mon fils, va où tes vœux t'appellent, et que les routes te soient douces! • Sir Edward , sans môme paraître le voir ni l'entendre, donna Tordre de larguer les voiles ; la barque s'inclina sur les eaux et vogua légèrement vers la côte. Les matelots tournaient fréquemment leurs regards dans la direction du rivage qu'ils venaient de quitter; ils se montraient les uns aux autres le sanniassy toujours debout à la même place et qui ne semblait plus qu'un p(3lnt noir sur le sable. Quand il eut disparu , ils se parlèrent à voix basse en prononçant le nom de Nilakanta.

Sir Edward atteignit bientôt4e continent; il avait une longue route à parcourir : aussi la commença-t-il à petites journées, d'abord à cause de la marche pesante de ses équipages, et puis afin de ménager ses chevaux, auxquels il tenait beaucoup. Aller vite est difficile quand ou mène à sa suite des chariots attelés de boeufs et des serviteurs à pied. D'ailleurs, à quoi bon se hâter , quand le voyage, loin d'être une fatigue , a tout le chariue d'une promenade? Dans les pérégrinations les plus lointaines que les Anglais entreprennent d'un bout à l'autre de l'Inde , ils peuvent avoir des dangers à courir de la part des tigres et des voleurs; mais quant à des privations, ils n'en ont jamais à supporter. Tout est prévu, calculé avec un soin

f . Le vase de cuivre sert aux ablutions; sur la peau d'antilope, le fal&ir s'assied pour méditer ou se couche pour dormir ; le bâton à trois branclictj [iridanda) est remblème de la triade bialimanique.

mervôHleox pour que la vie errante^ déjà pleine d'attraits dans un pajs atlssi prestigieux^ que l'Asie, s'embellisse encore de toutes les aises de la vie sédentaire. Un nombreux domestique entoure le voyageur; dès le matiii, une tente, portée pkv des chameaux; , l'a précédé à la halte qu'il lui a plu d'indiquer. A son arrivée, il trouve le d^cu « ner servi. -Rien n^ manque à son repas, fûl*il au sommet des montages, au milieu des forêts : les bières anglaises et les vins d'Espagne , k fine vaisselle et l'argenterie brillante l'attendent; sur sa table. Le lit de repos est dressé pour qu'il puisse sommeiller pendant la chaleur du jour. Bientôt arriveilt les charrettes qui portent les bagt^es, les coffî'es, le palanquin; le gros de la tK)upe s'arrête quelques heures, puis prend les devants 'avec un'e seconde tente qui sera disposée pour la grande halte du soir. C'est là rinstant solennel ; les palefreniers plantent les piquets auxquels ils attacherofft les chevaux; des malles et dlps coffres sort une multitude d'ustensiles el à» petits meubles à garnir toute une maison ; tin essaim de serviteurs, maître d'hôtel, cuisinier, ffroom , porte-pipe, hommes de peine destinés à doubler les chefs d'emploi , coupeurs d'herbe , conducteurs de chariots, chameliers, etc., s'agi- 'lent autour de la tente, mais sans bruit , sans désordre. Les chevaux hennissent à la fraîcheur du soir, les bœuCs vont paître librement sous les grands arbres, les chameaux agenouillés broutent les pousses tendres des buissons , les chiens flairent l'horizon et aboient dans Tobscurité. Puis, peu à peu, le silence s'établit. Le knattre a fini son dtner, il va dormir, tout se tait ; on n'entend plus que le chuchotement des cipayes appuyés sur leurs lances, qui causent à demi-voix aux abords du camp, et au loin les cris étranges des oiseaux 'nocturnes et des bêtes fauves qui saluent le retour des ténèbres. Au matin , avant le lever, du soleil , tout s'ébranle ; les tentes sont repliées , une épaisse poussière signale la marche du convoi qui s'éloigne.

Le laboureur hindou , qui tire l'eau dès étangs pour arroser ses rizières, regcude d'un œil indifTérent les fardeaux sans nombre que TEuropéen traîne après lui , l'ettibarras- • sant attirail d'ustensiles dont il ignore Tusage, et, sans interrompre ses travaux, il se dit : a G*est un officier de U' compagnie qui passe !*ii

Ainsi voyageait sir Edward. Il avait fait déjà tes deux tiers de la route sans épcouver le plus léger contre-temps; ses chiens d'arrêt, coi^duits en laisse par un dog-bù^^ paraissaient en fort bon état*, ses chenaux, quoiqi^un peu harassés, avaient encore Toreille droite et l'œif animé. Quant à lui , il commençait à s'ennuyer de ce long tête à tête avec une nature admirable, mais sauvage; car le flegme britannique ne s'arrange pas mieux de la solitude que la pétulance française : il y a si peu de gens d'ailleurs qui ne regaMent pas comme perdu le temps qu'ils passant loin des hommes! La rencontre de quelques officiers venant de Madras, dont sir Edward trouva les tentes dressées près du chemin , vint donc fort à propos rompre la monotonie du voyage. Il campa à côté d'eux, à l'entrée d'une plaine de toutes parts dominée par de bnux arbres. Entre ces jeunes geps de même Age, de même rang, s'établit bientôt cette intimité passagère, qui consiste à chasser de compagnie, à parler de choses indifférentes et à faire parade de sa fortune. Dans des réunions de ce genre, l'amour propre se met toujours de la partie. Sir Edward , habitué à briller en toute circonstance > ne laissa point échapper cette occasion de remporter, chôaùn faisant, un triomphe qui établit sa réputation paroii tes officiers de l'armée de Madrcis. Un soir que chacun vantait ses chevaux, il proposa d'improviser des courses , et le lieu paraissait trop bien choisi pour que son idée ne fllt pas accueillie avec empressement.

f . YaJet de chiens.

Tous les officiers étaient parfaitement montés; sir Edward avait aussi des chevaux excellents, mais un surtout de race arabe. Il le tenait d*un riche musulman, qui ne Taurait cédé à aucun prix , s'il n'eût été marqué au front d'une lune blanche, signe que les Orientaux regardent comme un mauvais présage. Pendant la route , deux sais (palefreniers persans ) le conduisaient par la britle en marchant à pied ; sir Edward avait eu des peines infinies à le dompter, à Thabituer à voir en face un habit rouge, et surtout à se laisser monter par un cavalier qui ne port^ ni larges caleçons , ni turban. Cet animal précieux faisait la gloire et Torgueil de sir Edward, qui, comptant sur une victoire assurée , attendait avec impatience le moment d'entrer en lice.

On était convenu de laisser aux chevaux quelques JQ.urs pour se reposer, ce qui n'empêchait pas les jouteurs de se préparera la lutte par des courses d'essai. Plus l'instant décisif approchait, plus il se mêlait d'animation à ces exercices préliminaires ; sir Edward, fier de la supériorité de son cheval, tenait tête à tous les parieurs. Enfin airiva le jour fix4; -les tentes, rangées à l'extrémité de la plaine, rappelaient les pavillons élégants que l'on élève en Europe pour de pareilles fêtes. Les drapeaux flottaient au vent; des cipayes, armés de lances et placés à intervalles égaux , marquaient la ligue à suivre. Une pagode en ruine, à demi cachée par des figuiers, formait le point extrême et comme la borne de l'hippodrome; c'était là qu'il faillait tourner.

Au signal donné , tous les coursiei's se précipitèrent avec impétuosité dans l'arène. Sir Edward , qui , au premier tour, avait déjà pris la tête, sentit son cheval tressaillir en passant près de la pagode; mais la rapidité de la course fit qu'il ne put distinguer ce qui effrayait l'animal. Au second tour, il eut soin de plonger d'avance ses regards au fond du vieux temple; il ne vil rien qu'une statue noire, à huit bras ; cependant l'animal broncha légère-

ment. Au dernier tour^ les cavaliers laissés en arrière redoublaient d'efforts; pour* le vainqueur, il ne s'agissait plus d'arriver le premier, c'était un point gagné, mais de toucher le but bien avant ses rivaux. Ce double succès, sir Edward le regardait déjà comme assuré ; pour la troisième fois, il rangeait la pagode , quand un fragment de la statue, lancé avec vigueur, vint frapper son cheval droit au milieu du front. La béte se cabra tout d'un coup, retomba à faux sur ses pieds de devant, et roula dans la poussière.

La victoire était perdue ; sir Edward , hors de lui , se releva précipitamment et courut à la pagode. Il n'y trouva rien que la statue immobile qui semblait le regarder avec surprise; en l'examinant d'un œil attentif, il remarqua qu'il manquait à l'idole la moitié d'une main. Dans le premier moment de colère, il eut envie de lui feire sauter la tète d'un coup de pistolet; mais il reprit son sang-froid en songeant que celte vengeance inutile ajouterait le ridicule à l'humiliation de sa défaite. Son coursier favori était pour toujours horsde service; lui-môme il se sentait le bras foulé; les officiers, pour le consoler, citèrent beaucoup d'exemples de l'inconvénient qu'il y a à se servir dans l'Inde de chevaux arabes qui sont parfois fantasques et sujets à avoir peur des idoles à huit bras. Quant à la pierre lancée par une main invisible, sir Edward n'eji voulut pas parler ; il eût passé pour un visionnaire,jBt rien de plus.

Le lendemain , sir Edward se remit en route avec le bras en écharpe , ce qui ne l'inquiétait guère , mais ti èscontraiîé de l'échec qu'il venait d'éprouver. Comme il gravissait au pas et de fort mauvaise humeur la colline au pied de laquelle les courses avaient eu lieu, il vit un grand nombre d'indigènes se presser le long des sentiers. La conque dont les prêtres hindous se servent pour appeler les fidèles aux cérémonies religieuses retentissait sourde et mugissante à travers la forêt. Les femmes se hâtaient.

portant léi petits enfants II cheval ^r leiirç hanches; les hommes conraient de ce pas leste et souple du sauvage que rabsttoçe presque c(5Vnplète de vêtements rend si lityre dans ses «jlures. Tout ce monde se groupait autour d'un brasier-, ou plutôt d^in lit de charbons ardents sur lequel les dévotftenivrés d'opium mai^haient leéfieds nus. Auprès ito ce fea s'élevait uti poteau que b'aversait à son s<)mmet une' longue perche posée en équilibre. Au moitientoû sir Edward passait, — car celte fête • se tenait sur le bord du chemin^ — un sanniassy, amenant à lui Tun desboui'sdb la perche, s'y suspendit au moyen d'un croc de fer qu'il s^enfonça dans le flanc. Au signal qu'il donna lui-même, vingt bras pesèrent sur l'autre extrémité de la percha, qu! s'éleva dans l'espace. Il pirouetta d'abord avec une rupiditéextrâordintCirè; puis, comme un oiseau qui plane, il flotta dmiéement'de droite à gauche, jetant sur la fottjf ébaHie des masses de tleurs. Le sang ruisselait à flots sur les reins du sanniassy; quand sir Edward ftlt près de lui, il le regarda. fixement, d'un air à la fois triomphant étjnspiré. L'Européen détournait ses yeux de ce spectacle repoussant; mais le sanniassy, comme pour te contraindre à lever fa tête , lui lança une tige d'ascléptade fratphemerif . épanouie , avec cette phrase : « Va, mon fife, va où l^ Toeux t'appclTent , et que les routes te soient douces ! » >

A celte phrase du sa^f^iassy, le cavaliep tressaillit involontairement ; puis, quand iltïut fait une centaine de pas, Penvie le prit de lui envoyer les deux balles de sa cara- \fif\à» Abattre au vol un pafcil ton lui semblait un beau coup; mais, quaml il toifrna tète, la perche, en s'abais-

I. A Pondictaéry, on ilt^pelle cotte solennité la fête du vire^ire»

sant, déposait au milieu dç la foule exaltée le sanniassy tout sanglant. f

Sir Edward arriva bientôt au Beggale^^ parfaitement rétabli de sa chute; une vie da fêtes et depl^sirs l'attendait à Calcutta. Si la laogud anglaise avait la ^norité dQ^ langues méridionales , Calcutta serait célèbre dans le monde par un de ces dictons qpe k rime rend populaires, comme Sevillu maravilla^ Lisboa coum bW' Bombay , on le sait , représente la faœ o^eicfentale de^ TAsie ; Madras est la tête et le cœur da W presqu'île^ indienne; Calcutta, c'est TAsie ièni çntiè4'e.'La puissance anglaise s'y montre dans sa plus grande splen^Ur; il se:nble que le million d'indigènes qui l'entoure n'i^st }à que pour lui faire cortège et ajoute^; à son éclat. Briller sur un pareil théâtre était le plus ardent désir de sir Edward, et il y réussit. La nature l'avait doué de ces qualités précieuses aux yeux du monde qui sont l'apanage du parfait gentleman; il s'avançait hardiment dans la vie, plein de confiance dans sa destinée, sûr de ne jamais faillir aux occasions d'être heureux que le sort lui offrirait, mais comptant aussi que le bonheur ne lui devait jamais faire défiuU. Il y a des mortels gâtés par la fortune qui traversent l'existence comme Toiseau franchit l'espace , sans même voir ni les pierres, ni les ronces de la roule. Pour ceux-là, et sir Edward était du nombre, pas un jour qui n'amène un nouveau plaisir, qui n'ajoute un chapitre au roman de leur vie , roman plein d'épisodes, de variété et de mouvement , qu'ils sèment feuille à feuille sur leurs pas et laissent à d'autres moins favorisés le soin de recueillir.

Quelques mois de séjour à Calcutta avaient suffi à sir Edward pour s'y faire remarquer et devenir im homme à la mode. Quand il se sentit parvenu à son apogée, il se maria. Ses amis prétendaient qu'il voulait s'ensevelir dans toute sa gloire : il les laissa dire et s'abandonna doucement au

bonheur. Parties bruyantes, chasses hasardeuses, il oublia tout pour mieux goèter le charme d'un amour partage; assei longtemps il avait vécu dans le tourbillon d'une vie errante et agitée pour que le repos lui parût compenser le sacrifice qu'il faisait de son ipdépendance. La jeune fille sur laquelle son choix s'arrêta était une Anglaise née dans l'Inde , qui joignait à la délicatesse gracieuse des races du Nord la beauté plus sévère du type asiatique. Le * climat brûlant du Bengale , qui avait imprimé à ses traits une molle langueur, semblait avoir développé, au lieu de l'abattre, l'énergie de son caractère. On reconnaissait en elle une de ces femmes courageuses et romanesques qui se confient sans crainte au galop d'un cheval fantasque et aux caprices d'une mer menaçante, et qui courent avec témérité au-devant des périls et des émotions, mais sans oublier jamais que devant le monde il convient de ne rien trahir de leurs élans passionnés. Sir Edward, qui l'aimait tendrement, se retira avec elle dans une belle habitation située au bord du Gange.

De tous les plaisirs tranquilles que lui offrait sa nouvelle résidence, sir Edward affectionnait surtout les promenades sur le fleuve. Comme betiucoup de riches Anglais établis au Bengale, il possédait un de ces bateaux décorés avec luxe qui portent à l'arrière des cabines spacieuses; on les nomme bholia. Quand la brise du soir jetait quelque fraîcheur dans la campagne, il donnait l'ordre d'armer son bholia. En une minute, cuisiniers et mattre d'hôtel transportaient à bord tout ce qui était nécessaire au service de cette maison flottante ; les prépa* ratifs se faisaient avec cette ponctualité , cette exactitude qui rend la vie dans l'Inde si douce et si facile qu'on est tenté de commander pour le simple plaisir d'être obéi. Le pins souvent sir Edward remontait le Gange au-dessus de Calcutta, pour jouir de la vue des sites qui deviennent plus variés et plus pittoresques à mesure qu'on s'avance

dans les (erres; parfois aussi il se rapprochait de l'Océan, parce qu'il aimait à voir, du pont de son ôAo/ia*paisiblement porté sur des eaux calmes , les vagues lointaines de la mer brisées par le courant du fleuve.

Un soir, il voguait vers Tembouchure du Gange; la lune se levait, resplendissante et pure, sur un ciel encore embrasé des feux du soleil couchant. Sa jeune femme, accoudée sur le bord, laissait flotter sa noire chevelure à la brise qui commençait à soufiler de la mer. Elle s'abandonnait à sa rêverie en regardant tourbillonner Tenu sous les avirons des rameurs.

— Qiie regardez-vous ainsi, chère Augusta? lui dit sir Edward en s'approchant d'elle.

— Je regarde ces flots qui se rendent à l'Océan comme la vie coule vers l'éternité, répondit-elle avec calme.

— Et ne trouvez-vous pas qu'il y a dans cette vie, qu'on maudit si souvent, des jours, des instants au moins, où Ton se sent trop heureux pour rien désirer au delà?... Qiielle nuit splendide ! Voyez ces flguiers immenses qui penchent vers les eaux leurs branches altérées , ces palmiers élancés qui découpent sur le firmament leur sombre panache. 0 Augusta! nos froids climats n'ont pas de jours qui se puissent comparer aux nuits du tropique; le ciel d'Europe n'a.nl cette transparence, ni catte profondeur. Les étoiles semblent s'épanouir comme autant de hors sur c#ttQ voûte sereine ; 'oa dirait que ce sont elles qui répandent sur la terre cette fraîche senteur.

— Edward, reprît Aug^stk, vouV me rappelez que j'ai oublié les bellé^Mleurs qd^^ous m'avez apj^ortées ce 8onr.

— J'y ai songé pour vous , répliqua sir Edward, et il frappa dans ses mains. Un domestique bindou parut sur le pont, apportant un grand vase de Chine rempli de fleurs du plus magnifique éclat,

— Merci i merci I s'écria Augusta en s*approcbant avec

vivacité du bouquet colossal dont le parfum sembla Téiectriser tout à coup] maintenant, rien ne manque à la beauté de la scène qui nous entoure. Voguons plus doucement, je vous prie; retardons, s'il est possible, ces heures charmantes qui ont la douceur d'un rêve I

 un signe que fit sir Edward , les rameurs levèrent leurs avirons I le ùholia se mit h dériver au courant. Les chakals commençaient à glapir le long des rives du Gange; ils se taisaient par intervalle pour reprendre à Tenvi leurs aboiements entrecoupés, qui ressemblent à des sanglots. Des oiseaux plongeurs, surpris dans leur sommeil par les fanaux de la barque, s'envolaient sous les arbres en frappant du bout de leurs ailes la surface des eaux. Çà et là de petits esquifs à l'ancre au fond des anses tranquilles dormaient sou9 leurs voiles à demi pliées. Appuyée au bras de sir Edward, Augusta se promena quelques instants sur le pont du bholia; puis, attirée par le parfuo) des fleurs, elle prit uœ tige d'asclépiade qui couronnait le bouquet et s'asaità la poupe.

Depuis- quelques instants, le bbolia^ dérivait ainsi; le plus profond silence régnait à ^ord. Tout à coup les ma* t^Iotç, gui sommeillaient sur leurs bancs, se levèrent en parlant tous à la fois sur ce ton particulier aux Bengalis qu'on prendrait pour un gazftuiÛement d'oiseaux. Quielques-ups d\«tre eux, s'|trmanVde leurs avirons, poussèt^cHit au large, avec précaut|on^ une espèce dé radeau que ^ courant venait de heurter couû*e les flancs de la barque». Au bruit qu*iis firentf;«ir Edwvard se pencha -sur lo bord; il vit un faisceau de joncs à^àine liés'f^âeml)le, çur lequel un Hindou se tenait immobile.

— Qu'y a-t-il? demanda Augusta.

^ Peu de chose , répondit sir Ed\yard > un fanatique hindou (lui se rend à la mer pour y motrir^. La rencontre

4. La mer qui reçoit les eaux des fleuves tacrés, coimne leUange, le Godavery, etc., est taf Qte aux yeux des Hindou». \\ anriTe parfois qu'un

do bhàlia {K)Uvâit retarder son voyage , et nos rameurs Font pieusement remis dans sa route. Entraver la marche de ce pèlerin parti pour aller vers Bhrama serait à leurs yeux un gros péché, car il est déjà paré pour le sacrifice. Son front et ses joues sont barbouillés de la vase du Gange, qui purifie Thomme de ses souillures.

— Je veux le voir, dit Augusta en se levant. Pauvre vieillard l II fut un temps où la vie lui paraissait le souverain bien. Il avait sans doute un famille, des enfants qu'il aimait ! Oh ! que je serais curieuse d'entendre son histoire ! Croyez-vous^ Edward, qu'on puisse ainsi courir au-devant de la mort sans avoir été détaché de la terre par quelque douleur?

— Oh ! répliqua sir Edward , ces Hindous sont des rêveurs qui se décident un matin à se mettre en route pour rauti*e monde , comme nous à partir pour la campagne!

Tout en parlant ainsi , il ordonna aux rameurs de reprendre leurs avirons. Le bkolia se mit en mouvement, et le faisceau de joncs sur lequel flottait THindou disparut dans Tombre. Augusta, vaincue par le sommeil, se retira dans la cabine pour y prendre quelques heures de repos. 8tr Edward resta constamment jur le pont, afin de diriger la course du bholia, qui, poussé par les rames, marchait assez vite, malgré son poids. Cependant, comme Teau peu profonde sur les grèves obligeait la grande barque à faire de fréquents détours, tandis que le radeau de joncs dérivait en ligne droite, il arriva qu'au point du jour sir Edward et TBItidou se trouvèrent encore fort près Hun de Tautre. Déjà se montrait à Thorizon la ligne verte et écumeuse qui annonce la mer; les voiles blanches des navires dehaut bord se dessinaient dans le lointain. Sir Edward descendit dans la cabine pour éveiller Augusta : celle-ci dor-

ateèle ou un pénilent, pour couronner une \le d'auBlérilé et d'expiuUon, y Ta fshcr^er Ut teori.

raait d'un profond sommeil , tenant à la main la belle branche d'asclépiade qu'elle n'avait pas quittée.

— Venez, venez, lui dit vivement sir Edward, le soleil vous attend pour pai^aitre; les étoiles pâlissent, la brise du matin fait murmurer les flots; déjà sur la cime des palmiers le vautour a secoué ses ailes...

Augusta, pour toute réponse, entr'ouvrit les yeux et serra la main de sir Edward. — Qu'avez-vous? s'écria-tril; Augusta, êtes- vous souffrante? Et, comme il courait sur le pont chercher les servantes assises à la poupe loin du regard des matelots, il entendit une voix qui semblait sortir des eaux répéter ces paroles : a Va, mon fils, va où tes vœux t'appellent, et que les routes te soient douces ! b

A ^s mots, il se souvint du sanniassy, de la fleur d'asclépiade que celui-ci lui avait jetée certain jour du haut des airs avec cette même formule de souhait. Épouvanté, il se précipita de nouveau dans la cabine et arracha la fleur déjà fanée qu'Augusta serrait entre ses doigts. Celle-ci le regarda tristement, essaya de parler et ferma les yeux. — a Mar djali! mar djati! elle se meurt ! elle se meurt! o criaient les servantes fondant en larmes, et Tune d'elles lança dans le Gange la branche perfide qui , en tombant , teignit les eaux d'une couleur bleuâtre. Sur. le pont, les matelots effrayés parlaient du poison subtil versé dans la corolle de l'asclépiade.

Le bholia avait changé de route ; les rameurs le ramenaient vers l'habitation de leur maître aussi vite que le leur permettait la force du courant doublée par celle du flux. Pendant que la barque splendide voguait silencieusement vers la ville, emportant le corps inanimé d' Augusta, le radeau de joncs, à peine visible au milieu du grand fleuve, commençait à vaciller sur les flots. L'Hindou s'y tenait toujours dans la même posture, et la vague grossie le ballotta pendant quelque temps sans lui faire perdre l'équilibre; puis, peu à peu, il s'enfonça sous la lame» Après

avoir sombré un instant, les joncs reparurent à la surface, mais dispersés et flottant au hasard ; cette fois , le sanniassy n'y était plus; il venait de quitter son frêle esquif pour plonger sous Feau, comme Toiseau quitte la branche pour s'élancer dans l'air.

. Quelques jours après, sir Edward s'éloigna du Bégaie, en proie à une agitation violente. Pour chercher une distraction à sa douleur, il erra,dans les provinces de Hi^^^ les plus reculées et les plus sauvages. Gomme il traversait le Mysore dans la saison la plus dangereuse pour les Eu-, ropéensy la fièvre des jungles le saisit. Ses porteurs de palanquin Tabandonnèffant au milieu d'un village où il ne pouvait trouver aucun secours. Un domestique fidèle qui lui restait se chargea de le faire transporter sur la côte, dans Tespoir que Tair de la mer calmerait un peu ses souf« frances. C'était lui que j'avais rencontré dans le caravansérail d'Alepey, debout sur le seuil de ma porte, pâle comme le soleil éclipsé oui répandait sur sa physionomie une teinte lugubre, abattu par la douleur et la maladie, incap(Sibie de penser et de se souve nir.

Arthur, cet ami qui, passant avec sir Edward devant la cabane du brahmane , Tavait poussé à jouer à celui-ci le tour que nous avons raconté en commençant, quitta Bombay peu de jours après le départ de son nmi pour le Bengale, et se rendit sur les bords de Tlndus, pays redouté des troupes anglaises à cause de l'insalubrité du climat. II y souffrit constamment de douleurs aiguës que les médecins traitèrent comme une affection du foie, maladie commune aux Indes; mais les Hindous attribuaient sa langueur à un maléfice, car TOrient aussi a des sorciers et des sorcières qui sont fort à craindre.

Quant à Roukminie, la fille du brahmane , à peine son père FeuUil abandonnée, qu'elle se livra à des œuvres pieuses et méritoires, dont voici en peu de mots le détail. Dans une pagode très-voisiue de Bombay vil une nuée de

pigeons qui se multiplient de telle sort6> que le sol et les murs en sont couverts; on ne peut y poser le pied ni y faire un pou vemen^ sans fouler et heurter ces bienheureux volatiles, auxquels les dévots apporient'des grains en abondance. Au milieu de ces pigeons et comme tocnislé dans la ter^ végète un bral\m«ne très-vieux qui , depuis une vingtaine d'années, n^ pas cblEiqgé de posture. 11 est couché sur le dos et fient une main'élevée en Vair : cette main supporte un vase où poussent «toieurent successivement des herbes et des fleurs. Abukminie s'est. consacrée au service de ce pénitent ; c'est elle qui y deux fois par jour, lui apporte le riz et Teau qui composivit sa nourriture. Elle espère ainsi se réhabiliter de l'injure faite tt son pare et qui avait rejailli sur elle.

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