VI. — LE REÏS
Le turban de mousseline blanche, le cafetan brun et la ceinture remplie de sequins , ces trois choses ardemment désirées, Ismaêl les possédait enfin; de plus, il avait la satisfaction de les devoir à son travail , à sa persévérance et à son courage. Le hasard voulut que Tâne sur lequel il revint de Suez au Caire fût conduit par ce grand gai*çon qui Tavait jadis reçu lui-même dans la confrérie des âniers. Il ne paraissait pas que le fellah eût fait fortune. Ismaêl, rayant reconnu, lui dit avec bonté : t- Mon ami, tu dois être bien ennuyé de courir sur le sable derrière ta bét« depuis si longtemps.
— C'est mon métier, répliqua Tànier.
— Il y en a d'autres et de meilleurs ! Veux-tu me suivre? Je vais à Rosette acheter une barque , tu navigueras avec moi.
— Bah ! dit le féllah , j'aime mieux la vie que je mène. Ne suis-je pas libre comme Tair? Point de soucis; point d'argent à cacher, je le dépense à mesure qu'il me vient, de peur des voleurs. Quand je suis las de travailler, qui m'empêche de me coucher à Tombre, sous le porche d'une mosquée? Navigue qui voudra.. • moi, je reste ânier!
— A ton aise , mon ami , dit Ismaêl. — Et il se rappela le temps où cet insouciant garçon lui paraissait un impor*tant personnage.
Les aventures de son enfance et de sa jeunesse lui revenaient plus vivement en mémoire à mesure qu'il avançait. Bientôt il arriva sur les collines du haut desquelles on découvre le Caire tout entier s' allongeant au pied de la citadelle, le Nil qui serpente à perte de vue, tantôt pressé par les sables, tantôt bordé de jardins , et à rhorizon les pyramides, pareilles à trois tentes gigantesques plantées à l'entrée du désert. Ce magnifique spectacle arrache des cris d'admiration et des larmes de joie aux pèlerins qui reviennent d'Arabie; il fit battre le cœur d'Ismaôl, qui revenait de bien plus loin. Quand il trotta dans les rues de la ville, combien lui parurent misérables les hommes de peine et les porteuris d*eau qu'il rencontrait , courant dans la poussière, jambes nues et manches retroussées ! C'étaient cependant ces mêmes gens dont il avait , à une autre époque , partagé la condition , dont il avait même envié le sort à son arrivée dans la grande ville , où il ne savait sur quelle pierre reposer sa tête. Un grand nQnd)re d'aveugles lui demandaient l'aumône , — on les compte par milliers dans la capitale de l'Egypte ! — et il leur donnait avec émotion. Chaque fois qu'une femme privée de la vue s'approchait de lui , il tremblait de reconnaître Fatimah, la petite aveugle des bords du Nil.
Dès le lendemain de son retour au Caire , Ismaêl se fit conduire chez le médecin européen : celui-ci, ayant pros-
— repéré dans ses affaires, occupait une jolie maison du quartier copte, entre une cour où murmurait une fontaine et un jardin planté de vignes et de figuiers. En frappant à la porte, l'Égyptien se troubla , et, quand un domestique la lui ouvrit , il eut beaucoup de peine à balbutier quelques mots. — Faites entrer, dit le médecin; qui me demande? — Et comme il s'avançait du côté de la cour, il vît Ismaêl debout, la main à son front, qui s'inclinait respectueusement vers lui , à la manière d'un client qui aborde son patron.
^- Excellent seigneur, protecteur du pauvre, consolateur de ceux qui souffrent , que votre bonheur augmente de jour en jour, que la lumière de vos prospérités reste toujours brillante ....
— Après? dit le médecin.
— t Votre Seigneurie ne me reconnaît pas! demanda Ismaêl tout interdit.
— Non. De quelle maladie vous ai-je guéri?
— Ce n'est pas moi que vous avez soigné, reprit Ismaêl, mais une petite aveugle...
— Fatimah? interrompit le médecin en levant les yeux sur lui. Eii ce cas, tu es Ismaêl, le mousse, le pâtre, Fànier... et puis quoi encore?
— Le nakoda , répliqua Ismaêl ; j'ai navigué dans la mer des Indes.
— Et tu y as fait ta fortune ?... Enchanté de te revoir ! Asseyez*vous , nakoda.
Le médecin frappa dans ses mains pour qu'on apportât la pipe et le café : l'infidèle et le vrai croyant se placèrent sur un divan , côte à côte , près d'une fenêtre qui laissait voir dans le jardin. Les enfants du médecin s'y promenaient à l'ombre, conduits par une jeune fille vêtue de ce gracieux costume oriental que les femmes portent dans l'intérieur des maisons. Une écharpe de mousseline blanche entourait sa tête et lui enveloppait le cou -, sa
taille était serrée dans une petite veste de drap turc ^ et sous sa tunique descendaient de larges pantalons brodés qui lui retombaient sur les pieds. Elle chantait à demivoix, en cueillant des raisins et des figues. Pendant qu'ils fumaient l'un et l'autre, le docteur interrogeait Ismaêl sur ses voyages, et celui-ci, trop bon musulman pour jeter autour de lui des regards curieux ou indiscrets, répondait aux questions de son hôte avec beaucoup de gravité. II avait aussi des questions à faire , mais il ne savait trop comment s'y prendre. Et puis , si Fatimah eût été guérie, le médecin le lui eût sans doute appris au moment même où il Tavait reconnu?
— Ainsi , mon ami , reprit le docteur après un moment de silence, et comme sMl eût voulu prolonger la conversation, Dieu t'a récompensé? Je te l'avais prédit... Moi aussi, j'ai assez bien réussi au Caire; quelques cures heureuses... Tu vois, Ismaêl, j'ai une jolie maison, un jardin.
En parlant ainsi , il attira Ismaêl vers la fenêtre. La jeune fille chantait toujours sous les figuiers , et sa voix fit tressaillir TÉgyptien. En voyant leur père à la croisée, les enfants étaient accourus; ils apportaient des fruits que le docteur ofi'rit à Ismaêl ; mais celui-ci, immobile, le regard fixe, cherchait à découvrir les traits que la jeune fille, en l'apercevant , avait cachés sous son voile. II la considéra ainsi quelques minutes, comme le marin qui s'efforce de reconnaître une terre sous les vapeurs changeantes d'un nuage; puis, tout à coup, il appela : Fatimah ! et lança dans le jardin le bâton recourbé qu'il tenait à la main.
A ce cri, la jeune fille dressa la tête, puis elle se baissa
en tremblant, pris dans ses mains la tige de palmier lisse
et flexible, et, comme suffoquée par le souvenir que lui
rappelait cet objet oublié, elle fondit en larmes. — Voyez,
dit Ismaêl, elle pleure en me retrouvant comme j'ai pleuré
quand elle m'a quitté*
— Je ne crois pas que ce soit de chagrin ! répliqua le docteur. Tu te souviens que tu me regardais bien noir, Ismaêl, quand je l'ai emmenée ; et moi, je t'en veux , car tu vas m'enlever l'amie de mes enfants ! Les soins que je lui ai prodigues pendant sa maladie, elle me les a payés par son affection pour eux. Nous sommes quittes... Prendsla... Si j'ai mis tout à l'heure ta patience à l'épreuve, c'est qu'en te voyant entrer ici, j'ai compris que tu venais me la redemander.
Ismaêl a acheté à Rosette une barque qu'il commande lui-même en qualité de reïs. C'est une belle rafy'a à deux mâts, montée par dix matelots arabes et un mousse qui a le bonheur d'être rarement battu ; comme elle m'a porté d'Atféh au Caire , je puis rendre témoignage de la propreté de sa cabine , ainsi que des façons parfaitement honnêtes du patron. A la pointe où se tenait jadis Fatimah, il y a encore aujourd'hui une petite mendiante aveugle, et il y en aura toujours, parce que la place est excellente.
La mère de Fatimah ayant désiré retourner à son village , Ismaêl y a fait bâtir une maison où la vieille se trouve très-heureuse; comme beaucoup de bonnes femmes de son pays, elle croit que le médecin /ran^t^t est un sorcier et que tous les Européens sont des médecins. Malgré la grande affection qu'il porte à Fatimah , même depuis qu'elle est sa femme, Ismaêl continue de naviguer; le Nil n'avait-il pas été sa première passion? A son arrivée à Rosette, il a eu la curiosité de voir la cabane du fellah chez qui il avait servi dans son enfance. Le vieux couple était sans doute mort, car il ne le retrouva plus; le toit de la hutte s'était affaissé; il n'y restait d'autre habitant que le chat devenu maigre et à moitié sauvage. Quant aux chiens, ils erraient dans les environs, plus affamés que jamais. Cependant , au lieu d'aboyer en voyant passer Ismaêl
comme auparavant, ils semblaient réclamer sa proteclion, ce qui rappela au fellah devenu riche les paroles d'un des trois chefs arabes de la place du Caire : a Si les chiens voient un homme en haillons, ils aboient après lui et grincent des dents ; mais qu'ils voient venir un homme dans ropulence, ils courent au-devant de lui en agitant la queue ! »