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I. PeUlc monnaie de cuivre

indien depuis tant de èiècles. Poussé par les vents atizés, le nakod^h Yousouf allait chaque année, les yeux fermés, de Mascate à Travancore, sans avoir recours à Toctant, dont il ignorait Tusage. L'instindt, la tradition, une vague connaissance de Fastronomie, lui tenaient lieu de science, n savait parfaitement que son navire se trouvait à trente milles à l'ouest d'Âlepe, lieu de sa destination, et n'avait sur ce point aucun renseignement à demander aux deux pécheurs; ceux-ci, de leur côté, ne s'occupaient guère du bâtiment arabe, qui marchait lourdement vers eux, de manière à raser leur pirogue.

Quand le baggerow ne fut plus qu'à une encAblure des pécheurs, l'un des matelots, (lui avait appris dans les ports de Tlnde quelques mots d'anglais, plaça ses deux mains devant sa bouche en manière de porte-voix et se mit 4 crier : § Fisher^boat! ahi ! ah I du bateau pêcheur 1 9

— Matchhlij baout kkpub matckhliy du poisson, de très -bon poisson 1 répondit Tirupatty, qui prenait au sérieux Finterpellation du matelot arabe.

Au moment où il levait le nez vers le baggerow en présentant à deux mains une corbeille remplie de frétillants poissons, il reçut à travers la face un vieux faubert' mouillé qui lui couvrit la tête jusqu'aux épaules. Un ira- ^lense éclat de rire accueillit cette facétie nautique sur le pont du baggerow; Tirupatty y répondit par un cri de colère. En se retournant sous le coup du projectile, il fit chavirer la frêle pirogue et tomba à la mer avee son frère Tiruvalla. Larguer la drisse de la voile, faire signe au timonier de mettre la barre au vent de manière à arrêter l'élan du navire en le faisant tourner sur lui-même, puis distribuer à ses matelots quelques vigoureux coups de corde , tout cela avait été pour le nakodah Yousouf l'affaire d'une minute. Déjà les deux pécheurs , revenus

i. On appeUe ainsi une masse de vieux cordages efQlés, liés en forme de balai, qui sert à essuyer le pont des navires.

sur Teau, remettaient à flot leur pirogue eh la soulevant avec leurs épaules : les Hindous des côtes nagent tous comme des requins. Ils recueillirent les pagaies qui flottaient autour d'eux, les cocos dispersés y la voile que le œàt empêchait de sombrer, mais Toiseau de Chine avait péri, les filets étaient allés au fond de la mer, et les poissons n'avaient pas perdu une si belle occasion de se replonger dans leur élément. Quand les deux frères eurent réparé de leur mieux le désordre causé par ce malencontreux incident, ils saisirent la corde qu'on leur tendait du haut du baggerow et grimpèrent à bord. Le nakodah les regarda sans rien dire, et quand il se fut assuré qu'ils n'étaient pas blessés, il alla se rasseoir sur son tapis tout au bout de la dunette.

— ^Ah! nakodah saheb (monsieur le capitaine), s'écria Tinivalla gesticulant des bras et des jambes, nous sommes de pauvres gens ruinés. Qu' avions-nous fait pour être traités ainsi par vos matelots? Nos filets, notre pèche, tout est perdu!...

— n ne nous reste plus de quoi donner du riz à nos enfants, cria à son tour Tirupatty, qui n'était pas plus marié que son frère. Homme généreux, ayez pitié de cenx que tous avez réduits à la misère I

Tout en parlant ainsi, ils pleuraient, se frappaient la poitrine et poussaient des soupirs à fendre Tânie. Quand ils eurent épuisé toute leur éloquence , ils se couchèrent sur le pont , déclarant qu'ils allaient mourir sous les yeux du bafrbare étranger qui refusait de leur faire justice. Yousouf donna des ordres pour qu'on remtt le navire en bonne route; quand la manœuvre fut finie, il se fit servir une tasse d'excellent moka, tira quelques bouffées de sa pipe, puis fixant ses yeux perçants sur les deux frères :

— Avez-vous tout dit? leur demanda-t-il ; avez-vous fini vos mensonges et vos grimaces ? — Et comme ils allaient recommencer leurs plaintes et leurs cris : — Si-

lence ! reprit-il ; voilà vingt roupies : dix pour les filets qui en valaient bien cinq, cinq pour les poissons qui% aviez pris el pour ceux que vous auriez pu prendre en une semaine ; les cinq autres sont poin* vous consoler de la peur que vous avez eue et de l'émotion que vous a causée ce bain matinal.

— Et mon oiseau plus beau que le faisan de nos forêts, plus savant qu'un perroquet du Maîssour, avec quoi le paierez-vous? demanda Tirupatty encouragé par l'ofl&e de vingt roupies : elle est morte dans sa cage, cette pauvre bête qui parlait la langue des Firengnis et la vôtre, nakodah saheb !

— Prenons toujours les vingt roupies de peur qu'il ne se ravise, dit tout bas Tiruvalla ; si la fantaisie lui pre* nait de nous lancer par-dessus le bord !

Cette sage réflexion était suggérée à Tainé des pécheurs par la vue d'un nuage de colère qui commençait à assombrir le front dû nakodah. La poltronnerie fit taire en eux le sentiment de la cupidité ; ils saisirent au vol la bourse que leur jeta Yousouf , se retirèrent à reculons jusqu*au pied du mât, saluant avec une respectueuse humilité le nakodah et même les matelots, y compris le mousse, et se laissèrent glisser comme des singes dans leur pirogue. Le baggerow, poussé par la brise qui fraîchissait à mesure que le soleil montait vers le zénith, arriva bientôt en rade d'Alepe. Les pêcheurs suivirent la même route que le navire arabe : avant de retourner à leur village , ils voulaient acheter des filets dans la ville d'Alepe pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus. La mer était devenue houleuse; la frêle pirogue disparaissait entre les vagues et reparaissait sur leurs cimes, comme la belette qui traverse un champ en coupant les sillons.

— Tout calculé, dit Tirupatty à son frère au moment où ils louchaient la terre, la journée n'a pas été mauvaise; les vingt roupies nous mèneront loin*

— Oui, répliqua Tiruvalla^ mais il leur reste à nous payer le mauvais tour qu'ils nous ont joué! — A quoi Tirupatty répondit par une exclamation gutturale qui signifie dans le langage muet des pécheurs du Malabar : a Nous verrons bien ! »

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