II. — HALLIKA
n y avait plus de soixante ans que le haggerow Fataher-rohamatty bien des fois radoubé, naviguait dans TOcéan Indien. Ces navires, solidement construits en bois de teak, vivent presque aussi longtemps que les baleines. Depuis dix ans qu'il en était patron, le nakodah Yousouf le conduisait de Mascate à Âlepe et d'Alepe à Mascate. En échange des produits de son pays, le sel , le café , la laine, il chargeait sur la côte du Travancore des bois de construction, des pièces de mskturo, des cordages faits avec la bourre du coco , en un mot tous les articles propres à la navigation, dont F Arabie est à peu près dépourvue.
Quand le navire fut bien amarré sur son ancre, Yousouf se fit conduire à terre. Il pouvait être midi^ quelques marchands hindous, nus jusqu'à la ceinture, abrités sous des parasols plats et ronds comme des boucliers, se montraient encore aux abords de la plage , où ne résonnait plus le bruit du travail interrompu par la chaleur du jour. Yousouf suivit la longue allée de beaux arbres par laquelle on se rend du rivage à la ville, traversa les bazars, s'avança sans s'arrêter jusqu'à Textrémité du faubourg, et arriva ainsi devant un joli verger au milieu duquel était bâtie une cabane couverte avec des feuilles de palmier. D'un côté s'élevait un bouquet de hauts cocotiers; de Tantre, des jaquiers aux fruits monstrueux soutenaient sur leurs rameaux robustes les tiges flexibles de l'arbrisseau qui donne le poivre. Le nakodah se glissa furtive-
ment le long de la haie qui séparait Tenclos de la route. Tantôt il regardait autour de lui pour s'assurer que personne ne l'observait, tantôt il se dressait sur la )K)înte du pied , cherchant à voir paiMlessus les buissons. Tout à coup son œil ardent s*enflanima : à travers la haie il venait de découvrir une jeune fille assise au bord d'un puits, à Tombre d'une touffe de bambou. C'était Mallika, la fille du jardinier : elle dortnait paisiblement, la tête appuyée sur le revers de sa main , dans Tattitude gracieuse et naturelle qu'eût choisie un peintre pour représenter le sommeil sous les traits d'une femme.
— Enfin , se dit Yousouf , la voilà dans tout son éclat , cette fleur charmante dont j'attendais depuis trois annéefiT l'épanouissement! Que je meure si un autre que moi avance la main pour la cueillir !
Comme il se parlait ainsi à lui-même , il aperçut, de l'autre côté de l'enclos où reposait Mallikâ , un Hindou qui s'avançait lentement à la hauteur des arbres , assis sur le dos d'un éléphant. Quand il fut en face de la jeune fille , l'Hindou donna un petit coup de son crochet de fer sur le cou de ranimai. La pesante béte, allongeant sa trompe , saisit à l'extrémité d'une branche une fleur rouge de cassie, la balança en l'air à plusieurs reprises , et la fit voler droit sur le front de Mallika. Celle-ci s'éveilla en sursaut y puis elle referma les yeux avec un sourire.
— C'est toi, mon bon Soubala, dit-elle à demî-voix; merci de ton présent. Tiens , prends cela pour ta peine. — Elle jeta à l'éléphant une grosse banane jaune comme l'or, que l'animal reçut à la volée et reporta dans sa lai^e bouche avec un visible plaisir.
— Et moi, dit l'Hindou, n'aurai-je rien , pas même une parole d'amitié? On a des douceurs pour l'éléphant, et on ne daigne pas même regarder le pauvre mahout* !