‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 24 sur 57 · III. LA VILLE d'aLEPB · texte numérisé non relu

III. LA VILLE d'aLEPB

Le lendemain, vers le milieu du jour, Tousouf se rendit de nouveau au jardin qu*liabitait Mallika. Comme la première fois , il la trouva couchée auprès de puits. Dormai^elle réellement, ou songeait-elle les yeux fermés? Il ne perdit pas une minute à se le demander. Au bruit léger qu'il fît en franchissant la haie, Mallika ne remua pas. Yousouf , s'étant approché avec précaution, déposa à ses pieds une paire de pendants d'oreilles du même métal que le bracelet. Lorsque la jeune tille ouvrit les yeux , lorsque,^ d'une main furtive , elle ramassa , pour tes admirer avec complaisance , ces bijoux dont elle brûlait déjà de se parer, le fiakodah avait disparu. Traînant dans la poussière ses babouches de cuir jaune ^ une main dans sa ceinture , l'autre appuyée sur le bftton à tête recourbée qui est la houlette des anciens pasteurs de TYémen , TArabe regagnait la ville. De temps à autre , il caressait sa barbe en se souriant à lui-même. Il calculait les bénéfices de ses précédents voyages , ceux qu'il espérait faire encore , et s'épanouissait à la pensée de tous les beaux cadeaux qu'il pourrait offrir à Mallika. Pendant qu'il poursuivait ces doux rêves , les deux pécheurs avaient épié ses démarches. Cachés sur le bord de La route , ils Tattendaient au passage.

— Voyons , disait Tiruvalla à son frère » nous avons un compte à régler avec l'Arabe; il faut tirer de lut quelque argent.

— Nous sommes deux contre un , réfriiqua Tirupatty , c'est vrai ; mais je n'oserais Tattaquer. Si nous remettions la partie à demain? Ce soir, j'irais recruter sur le port une douzaine d'amis...

— Avec lesquels il faudrait partager, interrompit Tiruvalla haussant les épaules. Écoute , veux-tu fiiire ce que

je te 4irai , ii y aura au moins trente roupies pour nous deux.

— Que fautril faire î demanda Tirupatty.

— Rien de bien difficile; le harceler, le pousser à bout par nos cris; il est prompt à se mettre en colère, tu le fiais... ces gens-là sont fiers et méchants...

— Et , quand ils frappent, on le doit sentir.

— Précisément, c'est notre affaire.

— Ck>mment cela ? reprit le plus jeune des deux pécheurs qui redoutait les coups autant et [Jus qu'aucun de ses compatriotes.

— Au Bengale , répondit Tiruvalla , un coup de poing reçu dans les côtes se paie vingt-cinq roupies , c'est le tarif. Je suppose que le nakodah , fatigué de nos criailieries , te maltraite un peu rudement : nous courons trouver le juge , j'explique l'affaire, et TArabe est condamné à nous payer Tamende.

Tirupatty gardait le silence ; les coudes sur ses genoux, la tête dans ses deux mains , il fixait sur son frère des yeux hébétés.

— Eh bien ! c'est convenu? reprit Tiruvalla en se levant avec vivacité.

— Il faut donc absolument que ce soit moi qui reçoive les coups? demanda Tirupatty.

— Oui , et tu vas comprendre pourquoi , répondit Tinivaila. Toi, <|ui es un peu poltron, oserais-lu aborder en face ce nakodah à barbe noire? serais-tu assez hardi pour le menacer en le regardant entre les deux yeux?

Tiruppatty secoua la tète.

— Ëh bien ! continua Tiruvalla , moi , je m'en charge ; je prends le rôle le plus difficile , celui qui est au-dessus de tes forces. Tu n'as rien à faire, rien qu'à me laisser agir et à te tenir à portée du nakodah... Tiens, le voilà ; glisse-toi derrière lui tandis que je vais lui barrer la route.

Tirupatty se faufila derrière les buissons comme un ro-

quel qui cède le pas à un dogue ; son frère s'avança vers Yousouf , la tête haute. Peu à peu , Tinivalla , qui avait plus d'effronterie que de hardiesse, perdit courage en voyant l'Arabe marcher vers lui avec assurance :

— Le nakodah saheb vient de se promener? lui dit il d'une voix doucereuse. — ^Et, comme Yousouf ne répondait rien: — Le nakodah saheb, reprit-il, ne me re- ' connaît pas? Je suis le pécheur qu'un accident causé par réquipage du baygerow a réduit à la misère...

— Je t'ai payé, et plus que je ne te devais, répliqua Yousouf; va-Ven.

— Homme généreux, reprit Tiruvalla, vous m'avez donné de quoi payer mes filets perdus , et ce n'est pas là* dessus que je réclame; mais votre baggerow en manœuvrant a heurté ma pauvre petite pirogue; elle fait tant d'eau maintenant, que nous ne pouvons prendre la mer...

— Tu mens; tout ce que tu peux attendre de moi , c'est une demi-douzaine de coups de bftton pour payer toa impertinence. Range-toi , que je passe !

Tiruvalla fit un signe à son frère, qui s'approchait sur la pointe des pieds; le moment était opportun pour com— menccr l'attaque en règle. Le pécheur se redressa donc avec arrogance :

— Vous ne passerez pas! s'écria-t-il; il y a une justice à Alepe ! Frappe , si tu l'oses, nakodah, frappe !... Depuis quand les musulmans sont-ils les maîtres au pays de Travancore * ?

Pendant que son frère s'exprimait de la sorte en haussant le ton, Tirupatty avait saisi le nakodah par les manches flottantes de son cafetan. 11 le secouait à deux mains et criait avec force : — Vingt-cinq roupies! il nous faut vingt-cinq roupies , trente roupies...

Yousouf s'étiiit retourné; il avait levé le bras pour

I. Ce pays eit le seul de la côte do Malabar qui n'dit jamais élé conquis ou gouverné par des princes musulmans.

écarter d'un coup de poing bien appliqué cet autre adversaire qui aboyait à ses talons. Tirupatty poussa un cri de détresse et disparut à travers champs; son frère ^ jugeant que le tour était fait , s'esquiva à toutes jambes , et TArabe resta seul au milieu de la route , aussi surpris de l'audacieuse attaque des deux Hindous que de leur prompte retraite. Tiruvalla courut rejoindre son frère, qu*il trouva couché sur un sillon, se tenant le côté gauche , les traits bouleversés. — Tu vois bien qu'il ne fallait qu'un peu de hardiesse et de sang-froid , lui dit-il . ^ Maintenant, allons trouver le juge; si tu as une côte enfoncée, il ne manque pas de médecins pour la remettre.

Aidé par son frère, Tirupatty se releva, et ils marchèrent lentement vers la ville. Il y avait dans les magasins des bazars de quoi tenter les pauvres pécheurs. Les étofifes brochées d'or et d'argent, les fins tissus de Lahore et du Cachemire, les écharpes brodées deDakka, sur lesquelles étincellent les oiseaux et les fleurs, les soieries de la Chine , tout ce que le goût oriental peut produire de plus éclatant et de plus riche s'y déploie aux regards du passant. Des arbres de toute espèce , jaquiers aux feuilles épaisses , cocotiers élancés , manguiers aux vastes branches, mimosas aux fleurs pareilles à des touffes de soie, jettent leur ombre dans les rues mal alignées des bazars^ au-dessus desquels on voit s'arrondir les dômes des pagodes. Cette ville hindoue perdue sous le feuillage ressemble assez bien au parc d un radja dans lequel le caprice du maître aurait entassé les plus rares produits de l'industrie asiatique.

— Vois donc, disait Tiruvalla à son frère, que de belles choses 1 Dès que le juge nous aura fait payer, je t'achèterai une de ces jolies écharpes de mousseline à baude d'argent pour t'en faire un turban... Et pour cela, tu n'auras pas eu d'autre peine que de recevoir un coup de poing.

Tirupatty fit claquer sa langue.

— SoufiBres-tu beaucoup? lui demanda son frère. D serait bon pourtant de voir le juge aujourd'hui même. Si TArabe allait nous prévenir, s'il déposait une plainte accompagnée de quelque petit présent!

— Si tu es si pressé , va tout seul , répliqua celui-ci ; tu vois bien que je puis à peine respirer.

Le fait est qu'il marchait avec une lenteur excessive. Arrivé à Tun des nombreux ponts de bois jetés sur les ruisseaux qui arrosent dans toutes les directions cette étrange ville, il s'arrôta. De légères pirogues peintes de vives couleurs, plus sveltes que la plus fine gondole de Venise, se croisaient sur ces canaux peu profonds.

^ Tiens , dit Tirupatty, j'aimerais ramer dans un de ces canots; je m'ennuie à terre...

— Quand tu seras guéri , nous retournerons à la pèche» répondit Tiruvalla ; repose-toi un peu , si tu es las , et puis nous irons frapper à la porte du juge... C'est là notre grande affaire pour aujourd'hui.

— Bah ! répliqua Tirupatty, le juge ne voudra peut-être pas entendre de pauvres gens comme nous?

— Tu lui montreras ta blessure, qui parlera pour toi, si tu n'oses expliquer l'affaire; d'ailleurs je me charge de prendre la parole.

— Ma blessure est si peu de chose , dit Tirupatty en se redressant par degrés comme un malade qui se trouve mieux... Ce que j'éprouvais n'était que l'effet du saisissement. Quand il a levé le bras , j'ai fait un petit mouvement en arrière...

— Et puis après? demanda Tiruvalla, qui se tenait devant lui inmiobile de surprise; après, parle donc!...

— Je me suis penché en arrière , et le maladroit m'a manqué.

— Tu es plus lâche qu'une corneille , s'écria Tiruvalla en colère ; ta poltronnerie a fait échouer un projet que je

roulais dans ma (été depuis deux jours. Va-t^en , ou je te jette du haut de ce pont dans le canal*

Tirupatty^ qui voyait venir l'orage , ne se le fit pas dire deux Âhs; il s'éloigna d'un pas rapide , tan(fis que son firère, gesticulant et se parlant à lui-même , se dirigeait vers le port , refuge habituel des vauriens et des désœuvrés de son espèce*

A vrai dire , il n'y a pas de port à Alepe ; les navires mouillent en rade, à un demi-mille de la plage de sable sur laquelle les pirogues des indigènes sont échouées. Tout près du rivage s'élève une espèce deliangar qui sert de dépôt aux marchandises venues du dehors. A Fombre des beaux arbres qui l'eittourent^— * la végétation ne fait défaut nulle part sur la côte, — se réunissent les marchands } les marias, tout ce monde de travailleurs diversement occupés, de vc^abonds et d'oisifs qu'attire l'activité des villes commerçantes. Là passent les eaulù (portefaix] ployant sous leur charge; on y entend le cri monotone et plaintif des porteurs de palanquin, qui trottent sur la grève d'un pas régulier. Des mendiants couverts d'ulcères sollicitent lu pitié des étrangers par des clameurs assourdissantes. Dans les pays chauds, où la douceur soutenue du climat n'oblige point l'homme à se couvrir, la misère ne perd rien de son aspect attristant; A le pauvre n'a pas de haillons , sa peau ridée qu'écorchent les os , ses flancs creux , ses membres flétris qui ont perdu l'éclat de leur couleur naturelle , sont autant dé marques auxquelles on reconnaît les effets de la souffrance. Sur ces corps humains détériorés par la faim et par l'usage d'aliments corrompus , l'œil découvre avec effroi des germes de maladies terribles^ comme on voit sur l'écorce d'un arbre dont la sève est altérée se former des excroissances monstrueuses ou se creuser des plaies profondes. Ce qui attriste le plus l'étranger à son arrivée sur cette côte si favorisée par la native , ce sont des trou*

pes de femmes à demi nues qui vont des greniers d*entrepôt au rivage, la tête chargéç de grandes corbeilles remplies de poivre. Combien faut-il de ces paniers pour compléter la cargaison d'un navire de cinq cents tonneaux? Ces femmes elles-mêmes ne sauraient le dire. Les unes^ à peine adolescentes, traînent péniblement une jambe alourdie parles premières atteintes de l'éléphantiasis; les autres, vieilles et décharnées, s'enfoncent jusqu'à la cheville dans le sable, qui cède sous leurs pieds , et semblent prêtes à s'affaisser sur elles-mêmes. Exposées durant tout le jour à Tardeur d'un soleil tropical, noires comme des taupes, patientes comme des fourmis, elles marchent en procession sur deux tiles , sans comprendre peutrêtre la pitié qu'elles inspirent. Sur cette population débile et maladive, l'Européen , on le conçoit, remporte de toute la supériorité qui distingue du sauvageon de la forêt le fruit développé par la culture ; cependant son costume étriqué et dénué d'élégance lui enlève une partie de ses avantages. Il en est tout autrement de TArabe : l'ampleur de ses vêtements, qui dissimule les formes un peu grêles et disgracieuses de son corps , le turban aux larges plis qui enveloppe son front fuyant et arrondit ses tempes plates , la lenteur solennelle de sa démarche em* barrassée par une chaussure incommode, tout contribue à lui donner une dignité singulière.

Lorsque Yousouf revint au soir sur cette plage , il y trouva quelques nakodahs de son pays , dont les navires étaient mouillés en rade à côté du sien. Il prit place près d'eux sous les cocotiers. Ces navigateurs arabes formaient un groupe curieux et pittoresque et comme le centre du tableau qui s'encadrait entre la mer et les grands arbres qui cachent la ville. Assis sur des balles de laine et fumant leurs longues pipes , ils trônaient majestueusement au milieu de la foule , comme des matti^s entoui*és d'esclaves. Peu à peu , la rive devint déserte ; les nakodahs

retournèrent à bord dans leurs canots , et Tombre de la nuit s'étendit sur cette grève , d'où la vie et le mouvement s'étaient retirés. On n'entendait plus que la voix aigre des mariniers et des pêcheurs du pays , qui faisaient cuire leur riz en plein air. Tirnvalla avait regagné sa pirogue; sous la voile qui la recouvrait comme une tente , son jeune frère Tirupatty dormait déjà. îl s'étendit à ses côtés sans rien dire; $b, grande colère était passée. Ainsi deux moineaux qui se sont querellés et menacés du bec et des pattes s'apaisent bientôt, et se retirent fraternellement dans le même trou pour y passer la nuit.

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