IV. — l'éléphant soubala
En attendant qu'il leur convînt de se procurer de non-veaux filets et de reprendre leur ancienne profession , les deux pécheurs rôdaient sur la plage. Cette vie paresseuse et oisive ennuyait Tirupatty , le plus jeune dos deux frères ; mais il n'osait rien dire, de peur d'irriter Tiruvalla, qui lui reprochait souvent d'avoir perdu une magnifique occasion d'extorquer de l'argent au nokodah. Ils ne manquaient pas de répandre partout que l'Arabe Yousouf Ali, du baggerow Fatah-er-rohamany après avoir cherché à couler leur pirogue en pleine mer, avait voulu les assassiner aux portes de la ville. Aussi, là où passait le nakodah, on se rangeait devant lui avec un respectueux empressement; il inspirait à la population du port et des bazars, une profonde terreur. Peu importait à l'Arabe ce qu'on disait ou pensait de lui. Deux idées l'absorbaient uniquement : s'assurer la possession de.Mallika et terminer au plus vite sa cargaison pour retourner à Mascate. Chaque jour, à la même heure, il se rendait par des chemins détournés au jardin de la jeune Hindoue. Tantôt il déposait furtivement à ses pieds de nouveaux
présente, tantôt il se montrait à peine et lui envoyait pardessus la haie un gracieux salut. Ces mystérieuses appa* ritions et les libéralités du nakodah faisaient sur Tesprit de la jeune fille une impression de plus en plus vive; elles excitaient sa curiosité et tenaient son imagination en éveil. Maliika se fatigua bien vite de jouer le rôle muet et inanimé de la statue aux pieds de laquelle le pèlerin place son offrande. Elle résolut de se montrera Tétçanger dans tout l'éclat des <M*nements qu'elle avait reçus de lui. • L'écharpe transparente rayée de bandes rouges ^ dont elle enveloppa la partie supérieure de son corps , devait cacher aux regards indifférents ces parures trop belles pour rhumble fille d'un jardinier, et qui ne devaient briller qu'aux yeux de celui-là seul qui la trouvait digne de les porter.
Malltka passa bien une heure à sa toilette ; posant sur sa tête une corbeille de fruits , elle s'avança rapidement à travers les bazars. C'était le matin. Le nakodah venait d'arriver sur les bord^ du c Jnal y o^ sont déposées les pièces d^ bois propres à la con3truction des navires. Ce canal; par lequel se déchargent dans la mer tous les petits cours d'eau qui sillonnent la ville d'Alepe , est large et peu profond. Cinq ou six éléphants , appartenant au radjah de Travancore , y sont employés journellement à retirer de l'eau, ^ où on les tient plongés pour les soustraire à l'action du soleil , — les troncs d'arbres et les poutres qu'on a coupés dans les forêts de l'intérieur. Assis sous les cocotiers qui forment un mail charmant des deux côtés du canal , Yousouf assistait à l'extraction des pièces de bois choisies par lui.^Voici comment s'opère ce travail. Chaque mahout fait avancer à son tour l'éléphant qu'il dirige. L'animal reçoit des mains de son maître une grosse corde nouée en forme d'anneau, et qu'il glisse sous les poutres. Par un mouvement de sa trompe , la forte bête donne un tour à la corde de manière à la ser»
rer; puis, mi^rchant à reculons jusque sur la berge du canal^ elle tire sur le sable ces pesants fardeaux, que quarante bras robustes pourraient à peine remuer. Cette première opération terminée , Téléphant se retourne pour changer son point d'i^poi; il marche en avant ^ soulève sa charge de côté en la soutenant sur son genou, la pousse d'un bout , puis de l'autre , et s*y prend de telle sorte que, sans le secours d'une main humaine, il finit par former des tas de poutres parfaitement réguliers, qui s'élèvent à de grandes hauteurs. Cette besogne est celle à laquelle on occupe les galériens sur nos ports de guerre ; aussi nos marins appellent-ils ces éléphants les forçats du radja de Travancore. Le plus grand et le plus fort de ceux qui travaillaient ce jour-là sous les yeux du nakodah Yousouf était Soubala , le même qui , sous la conduite du mabout Chérumal, lançait si dextrement des fleurs de cassie à la belle Mallika. Quand son tour fut venu de descendre au canal , il s'avança majestueusement , pareil à une tour ' mouvante , agitant avec vivacité , à l'extrémité de sa trompe , le gros câble dont il se servait pour saisir son fardeau.
— Là, là! cria Chérumal en désignant du doigt une poutre énorme couverte de limon , et qu'un long séjour sous les eaux rendait plus pesante encore, prends cela, Soubala.
L'éléphant passa docilement sa corde sous la poutre et se roidit sur ses quatre jambes pour la soulever; après une tentative infructueuse, il regarda de côté son cornac, comme s'il lui eût dit : a Tu vois bien que c'est impossible ! i> Mais Chérumal ne se laissa point toucher par la muette supplication de l'animal , il lui appliqua sur la nuque un violent coup de son crochet de fer. L'éléphant essaya une fois encore de soulever la pièce de bois, qui semblait être liée à la vase par une chaîne invisible : les veines de son cou se gonflaient comme des cordes près de
se rompre; il s'inclinait en arrière pour augmenter sa force de tout le poids de son corps.
— Courage, Soubalal dit Chérunial , tandis qu'il frappait à coups redoublés et à deux mains avec son crochet de fer, courage , 6 le plus brave , le plus puissant des éléphants qu'aient nourris les forêts de Travancore ! — Ac^ croche par les talons au-dessus des épaules de la bête , ri criait et s'évertuait de telle sorte que la foute s'amassait sur les deux rives du canal. Pendant quelques minutes , réléphant resta immobile dans Teau où il était enfoncé jusqu'aux genoux , comme s'il se fût recueilli pour tenter un effort suprême ; le mahout Ghérumal respirait aussi , tout en répondant avec dés gestes emphatiques aux voix multiples qui s'élevaient de la foule pour le conseiller.
— Fais avancer la bête dans Teau , elle aura plus de prise y disait Tun.
— Non , non , recule au contraire , disait l'autre ; tu vois bien que la vase est molle et que ses pieds glissent.
— Jamais il n*en viendra à bout , interrompait un marchand de fruits qui déposait son panier sur le sable et se croisait les bras de l'air indifférent d'un homme qui se fait un passe-temps de l'embarras d'autrui.
— Avec une bête comme celle-là, rien n'est impossible, ajoutait d*une voix glapissante un mendiant dont la jambe monstrueuse était aussi grosse que celle de l'éléphant ; si ce n'était mon mal qui me gêne, je prendrais la place de Chérumal, et j'enlèverais cette poutre en une minute.
Tous ces discours importunaient le mahout et excitaient son amour-propre \ il se remit à piquer son éléphant, qui commençait à perdre patience. Le premier signe de mauvaise humeur qui échappa à l'animal fut un violent coup de pied au milieu du canal; les spectateui^ , couverts d'eau et de vase à vingt pas à la inonde , comprirent qu'il devenait prudent de s'éloigner.
— Soubala^ Soubala , dît en tremblant de colère et de honte le mahout Chérumal^ me feras-tu un pareil af&ont devant tout le monde? N'es-tu plus le roi des éléphants? Qui t'a élevé , qui t'a instruit depuis le jour où tu fus pris si jeune par les chasseurs du radja? Soubala, encore un effort 9 et je te mènerai demain saluer la belle Mal-lika!...
Ces derniers mots, prononcés à voix basse dans ToreiUe de l'éléphant y parurent agir sur le noble animal comme un talisman. Il donna une telle secousse à la poutre , qu'il Tarracha du milieu de la vase y mais elle retomba aussi tôt : décidément^ la tentative était au-dessus des forces de Soubala. Furieux de sa défaite, Téléphant leva sa trompe, comme un athlète lèverait son poing prêt à frapper. Un rugissement rauque retentit dans son gosier, et la foule eut peur. La colère s'emparait de la gigantesque béte, elle retournait à Tétat sauvage et menaçait de passer le premier accès de sa fureur sur le mahout, qui s'offrait à son instinct comme le symbole du travail forcé et de l'esclavage. Chérumal calculait toute la portée du péril; son honneur, — il y en a pour tous les genres de profession , — son honneur de mahout l'obligeait à tenter tout ce qui était humainement possible pour maîtriser le dangereux animal confié à ses soins. Au moment où le pauvre Hindou , n'espérant presque plus rien de ses efforts , cherchait, à force de cris et de coups, à lui inspirer l'obéissance et la crainte, Soubala parut se calmer. Ses mouvements devinrent moins brusques, il secoua moins rudement le cornac accroché sur son cou ; enfin sa trompe ne s'agita plus dans les airs comme une massue terrible. Une douce voix, qui résonna timidement à ses oreilles, acheva de l'^Tpaiser : c'était celle de Mallika. Attirée par la foule qui se pressait autour du canal , la jeune fille avait bien vite distingué le visage plus blanc de l'Arabe au milieu des Hindous à la peau noire.
—•Eh ! mon pauvre QiéFumal , dit-elle m mahout en s'approchant de lui, tu avais donc bien maltraité Soubala, qu'il était tout en colère!
— Est-ce ma faute à moi , répliqua Chérumal que la crainte , la joie et la confusion faisaient balbutier, est-ce ma faute si ce nakodah se met en tète de vouloir arracher de Teau des pièces de bois qui y séjournent depuis cinquante ans, parce qu*on n'a jamais pu les en tirer t
— Il a le droit de choisir ce qu'il a le moyen de payer, répliqua Mallika. Voyons, vas-tu pleurer comme une femme à la face de tous les habitants d'Alepe? D ne man* querait plus que cela pour te couvrir de honte après réchec que tu viens d'essuyer, et dont on parle déjà dans le bazar.
— - Si je pleure, c'est de rage, répliqua vivement le mahout; puis il poussa de nouveau Téléphant dans le canal. Le robuste animal souleva, non sans peine» la poutre qu'il avait déjà arrachée de son lit de vase. Reculant à pas lents et avec précaution , il la tira à moitié sur le rivage , la reprit encore , la traîna pied à pied , et enfin la rangea de toute sa longueur à la place voulue. Tous ces mouvements , qui exigeaient autant de précision que d'intelligence, il les exécuta, pour ainsi dire, en mesure, sous la direction de Chérumal, dont le bâton pointu agissait sur lui comme le gouvernail sur le navire. Les spectateurs , revenus en masse autour de l'éléphant calmé , applaudirent par des cris et des battements de mains. Mallika était restée quelques instants au milieu du cercle formé par les curieux. Elle se tenait immobile , sa corbeille de fruits sur la tète , dans l'attitude des belles images de granit qui décorent le portique des pagodes. Le vent fit flotter l'écharpe qui couvrait ses épaules, et ses riches parures brillèrent comme Téclair aux rayons du soleil. Yousouf , qui l'avait reconnue de loin , s'était levé à son approche^ il la contemplait avec des regards qui
l'auraient fait rougir, si la joie d'être trouvée belle ne Teùt exaltée jusqu'à la folie. Cet accès de coquetterie ne dura qu'une minute. Honteuse à la pensée qu'elle se donnait en spectacle aux indifférents, et craignant d'offenser l'étranger, dont les allures discrètes semblaient lui conseiller à elle-même plus de retenue , la jeune fille s'enfonça dans la foule. Elle s'y cacha , comme un astre disparaît derrière les nuages, pour nous servir d'une comparaison familière aux poètes de l'Inde.
Pendant plusieurs jours , l'exploit de l'éléphant Soubala fut la nouvelle du bazar. On disait qu'une jeune fille avait ensorcelé la redoutable bête et son mahout. Le fait est que Chérumal croyait tout de bon à la puissance magique de la belle Mallika.*— Elle m'accueille avec dédain, pensait-il tristement, et pourtant je ne puis m'empêcher de l'aimer. Quand je suis loin d'elle , j'ai mille choses à lui dire, et dès que je la vois , la parole me manque... Ce terrible animal qui m'a coûté tant de peine à dompter, elle s'en fait obéir d'un mot quand je n'en puis rien faire. Tout à l'heure, elle m'a sauvé d'un grand péril ; sans elle, Soubala me foulait aux pieds, et voilà que je l'ai laissé partir sans même l'avoir remerciée... 0 Mallika! les ku-nishans ( sorciers ) de la côte t'ont enseigné les formules magiques par lesquelles l'on dompte les bêtes et l'on charme les hommes !
Plongé dans ces réflexions, Chérumal se retira à l'écart ; il conduisit son éléphant dans le bois de cocotiers où ses compagnons et lui avaient coutume de parquer leurs animaux et de leur donner à manger après le travail. Les autres mahoutsse dirigèrent vers le caravanséraï d'Alepe : c'est un joli petit palais de bois habité jadis par le radja de Travancoreet aujourd'hui fort délabré. On y remarque d'élégantes sculptures, où les créations fantastiques de l'art indien s'encadrent dans des détails empruntés au style mauresque. Il est^itué entre la plage et la ville , au
milieu d'une aire spacieuse flanquée de beaux arbres. Du haut de la terrasse qui règne sur les ailes de Tédifice , les étrangers de passage à Alepe s'amusent à voir parader les éléphants amenés par leurs cornacs. Ils leurs jettent quelques/^atpa^ en récompense de leurs gracieux saints , et comme ces largesses des voyageurs constituent les petits profits des mahouts , ceux-ci ne manquent jamais de paraître dans la cour du caravanséraï. Chérumal s'y rendait aussi d'habitude; mais ce jour-là il n était pas d'humeur à faire travailler Soubala en qualité de bête savante. Après ravoir attaché par un pied de demère à un gros palmier, il plaça devant lui un amas formidable de feuilles de cocotier^ d'herbe fraîche , de tiges de bambou , et puis se coucha à l'ombre , moins pour dormir que pour rêver à son aise. Le cornac et l'éléphant se boudaient un peu^ rhomme en voulait à la bête de sa désobéissance et de Taifront qu'elle lui avait attiré, la bête en voulait à l'homme de la trop difficile besogne qu'il lui avait imposée. Quand il eut dévoré sa pitance , équivalente à celle de dix chevaux normands, Soubala fit la sieste à sa façon. Il se couvrit le dos , le cou et la tête de branches et d'herbes , afin de se garantir de la piqûre des mouches , et abaissa sa trompe. Immobile sur ses quatre pieds solides et rugueux comme des troncs d'arbres, on l'eût pris pour une de ces cabanes grossière^ que se bâtissent les bûcherons dans les forêts.
V, LE PêCHEDR TIRUVALLA.
Le lendemain matin , avant le lever du soleil , le vieux jardinier père de M allika grimpait dans ses cocotiers pour y cueillir des fruits. Armé de la serpe, il taillait des marches dans le tronc des arbres, et s'élevait ainsi pas à pas jusqu'au bouquet de feuilles qui couronnent leur cime. L'air
étaU frais et doux ; les corneilles commençaient à voltiger dans Tair, les milans secouaient la rosée de leurs ailes, et le coucou noir jetait son cri , qui ressemble à la plainte d'une voix humaine. Mallika, étendue, sur une natte fumait nonchalamment son houl^; elle rêvait les yeux ouverts. Monté sur le cou de sou ^éphant Soubala , Ghé* ruaiai passait près de l'enclos; le vieux jardinier, qui le voyait venir de loin , lui fit signe d'approcher.
— Il fait bon se promener à cette heure , comme un radja, sur le dos d'un éléphant, dit le vieillard.
— Tout métier a ses ennuis, sans parler des périls, répondit Chénimal ; hier encore je Tai échappé belle.
— Un caprice de Soubala? demanda le jardinier.
— Un véritable accès de colère, et qui eût mal fini , si Hallika ne fût intervenue ; elle n*a eu qu'un mot à dire pour apaiser la méchante béte.
— Vois donc l'étrange fille ! s'écria le vieillard ; avoue, Chérumal , qu'il n'y a pas dans tout le Travancore une créature comparable à celle-là.
— C'est vrai, répliqua le mahout en soupirant ; elle a un regard et une voix qui charment les hommes et les animaux. On répète partout qu'elle possède les formules magiques.
— Vraiment?... Et qui les lui aurait enseignées? Ce n'est pas moi, mahout , car, en vérité, je ne suis point sorcier.
— Ni moi non plus, dit naïvement Chérumal. Hier j'étais si troublé, que je ne lui ai pas adressé une parole de remerciement pour le service qu'elle m'a rendu... Ce n'est pas par des discours, c'est par des actions que je voudrais lui témoigner ma reconnaissance. En attendant que je m'acquitte envers Mallika, remettcz-Uii ce petit présent... le seul joyau que m'ait légué en mourant ma pauvre mère.
Il présenta à l'extrémité de son crochet de fer un collier
de corail^ que le vieOiard, en se penchant vers lui, saisit du haut de Tarbre,
— Tu as bon cœur, mon fils, dit le vieux jardinier d'une voix affectueuse. Mallika te saura gré de ce cadeau.
— Oh ! non, réponditle mahout; elle ne m'aime point! Pourvu qu'elle garde ce collier et ne me le renvoie pas, je serai satisfait. Dites-lui, mon père, que je ne l'importunerai plus de mes visites; mais si jamais la présence du pauvre mahout cessait de lui être désagréable, qu'elle suspende ce collier autour de son cou, et j'oublierai ce qu'elle m'a fait souffl*ir.
Le vieillard entendit à peine ces dernières paroles; il regardait avec étonnement le mahout, qui s'éloignait lentement après avoir promis de ne plus revenir. Ghérumal regagna les bords du canal , où l'appelaient ses travaux accoutumés. Tout près de là, sur le bord de la mer, les deux pécheurs, qui avaient passé la nuit dans leur pirogue, prenaient leur repas du matin.
— Quand retournerons-nous à la pêche? demanda Tirupatty à son frère. J'aimerais à étrenner des filets neufs.
-~ Tant que ce maudit baggerow est en rade d' Alepe, il me semble qu'une affaire -importante nous retient ici , répondit Tiruvalla. N'avons-nous pas deux comptes à régler avec le nakodah: l'un pour le mal qu'il aous a fait, et l'autre pour le mal que nous n'avons pas pu lui faire !
— Vois donc comme les goélands voltigent en criant au-dessus des vagues? répliqua Tirupatty ; il y a là-bas des bancs de poissons.
-— Regarde donc plutAt le nakodah qui vient à terre dans son canot, couché sur un tapis comme un nawab\ il a l'air de nous narguer.
—«C'est lui? demanda Tirupatty. En ce cas je me sauve.
— Et moi je reste, dit Tiruvalla.
Il resta en effet. Quand le nakodah , débarqué sur le
sable, se fui acheminé vers la ville, le pécheur aborda tes gens du baggerow avec de très-humbles selams. Reconr naissant parmi les matelots arabes celui qui avait fait chavirer la pirogue le jour de l'arrivée , il lui prit affectueusement la main.
— Que me veux-tu , demanda TArabe en souriant; c'est moi qui t'ai fait faire un plongeon.
— Bah ! c'était pour rire, répondit Tiruvalla ; votre nakodah nous a généreusement indemnisés; THindou n'a pas de rancune... Si vous avez besoin de quelque chose, je suis à votre service.
— Nous n'avons plus besoin de rien, dit le matelot; demain soir nous partons avec la brise de terre.
— Déjà? fit Tiruvalla en levant les mains au ciel.
— Le nakodah est pressé de mettre à la voile; sa car^ gaison est prête , et il a paré sa cabine comme la tente d'un cheik... Il faut qu'il ait trouvé à Alepe un oiseau rare pour lui avoir arrangé une si belle cage...
— Ce sont là des affaires qui ne regardent point de pauvres pécheurs comme nous, dit Tiruvalla avec indifférence. Que la mer vous soit douce et les vents favorables 1
«^ Allah hafiz (Dieu vous garde) ! répliqua le matelot, et il courut rejoindre ses camarades, tout en se moquant de l'Hindou, qui semblait par son humilité lui demander pardon de l'injure reçue. Tirupatty se rappi*ocha de son frère dès qu'il le vit seul.
— Viens donc, lui dit Tiruvalla, as-tu encore peur? Je te pardonne ta poltronnerie de l'autre jour, mais à condi* tion que tu me seconderas dans le projet que je médite. Si tu veux m'aider, je te conterai cela demain; attend» uioi ici.
— Le rusé pécheur alla trouver Chérumal, qui s'occu- . pait honnêtement de son travail. Il guetta pendant plus d'une heure l'occasion de lui parler à l'écart; enfin, lé mahout ayant conduit son éléphant dans le bois où il avait
coutume de lui donner sa nourriture , Tiruvalla vint s'asseoir à ses côtés :
— Tu as là un bel animal ; après celui d'ÉIéphanta, — et qui est de pierre encore^ c'est le plus grand que j'aie jamais vu.
A ce compliment banal qu'on lui avait si souvent adressé, Chérumal ne tourna pas même la tête ; il grattait avec son crochet de fer le dos rugueux de Téléphant, qui paraissait prendre plaisir è ce genre de caresse.
•— Dans le bazar, on ne parle aujourd'hui que de Soubala et de son mahout, continua le pêcheur. Sais-tu bien ce qu'on dit encore?
^ Je n'ai pas le temps de m'en informer, répondit Chérumal, qui, comme tous les travailleurs consciencieux , avait horreur des causeurs oisifs.
— Ni moi non plus, dit Tiruvalla ; je n'ai pas trop du travail de toute la journée pour gagner ma vie Si je quitte ma pirogue pour venir te parler, c'est qu'il s'agit de ton intérêt, Chérumal.
— Les propos de bazar ne sont que de vaines paroles, bien sot qui les prend au sérieux, dit le mahout.
— Qui sait! Si je te donnais un moyen de rendre service h la belle fille qui t'a sauvé hier d'un mauvais pas, m'écouterais-tu?
— Bah ! dit Chérumal, elle n'a guère besoin de moi...
— En ce cas, au revoir, répliqua Tiruvalla ; je ne perdrai pas mon temps à faire tes affaires malgré toi. Pauvre Mallika, il ne tenait qu'à toi de la sauver!
— La sauver... de quoi?... demanda Chérumal avec impétuosité. Est-ce elle qui t'envoie? viens-tu de la part de son père? Qui es-tu? Je ne connais pas même ton nom !... Comment veux-tu que je te croie?
— Tu n'as pas besoin de croire à mes paroles, reprit le pécheur, il te suffira d'en croire tes yeux. Tiens-toi aujourd'hui et demain , à l'heure où le soleil se couche , aux
abords du jardin de Mallika^ et tu verras si ta présence peut lui être utile!... *
Cbénimal écoutait encore de ses deux oreilles, mais Tiruvalla avait disparu. Le mahout ne comprenait point le sens de ce vague discours et se défiait du pécheur. Celui-ci n*en avait pas dit davantage, parce qu'il entrait dans ses projets'de laisser aller les choses aussi loin que possible. En proie à une inquiétude qu'il ne pouvait maîtriser, Cbérumal rôda le soir même autour du jardin de Mallika et ne découvrit Éien qui justifiât ses alarmes. Tout en se promettant de revenir le lendemain, il persistait à croire que le pêcheur se raillait de sa simplicité.
Cependant Mallika courait un danger réel, celui de tomber dans les filets que lui tendait le nakodab Yousouf Ali. Ce jour-là même, TArahe se rendit au jardin de la jeune fille, non à l'heure de midi, comme il avait coutume de le faire, miûs le soir. Mallika fut d'autant plus charmée de le voir, qu'elle s'inquiétait déjà de son absence; elle se précipita vers lui dès qu'elle l'entendit venir. Dans son ignorance, elle aimait sincèrement cet étranger, qui la comblait de cadeaux ; il lui semblait qu'il était plus digne d'affection et meilleur que tous les autres hommes qu'elle avait rencontrés, par cela seul qu'il était plus beau et mieux vêtu. Qu'était auprès de lui le pauvre mahout Chénimal avec son turban de mousseline et la pièce de cotonnade blanche dans laquelle il s'enveloppait comme dans un linceul pour dormir à l'ombre des palmiers? Aucun prestige, ni celui de la richesse, ni celui de l'inconnu, n'entourait à ses yeux l'Hindou qu'elle s'était accoutumée à voir si humble devant elle. Celui-ci se fût jeté dans le feu pour l'en tirer; Mallika le savait bien, et elle dédaignait le dévouement d'un cœur fidèle et soumis qui ne demandait qu'à obéir! Yousouf, au contraire, avait dans son regard et dans toutes ses manières la fierté qui naît de l'audace et de l'habitude du commandement. Hardi et
prudent à la fois, il se glissa près de Mallika et lui dit d'une voix ferme : — Je pars demain. La jeune fille se troubla à ces paroles inattendues. Yousouf continua : je pars demain^ veux-tu me suivre ? Tu seras reine dans ma maison de Mascate, qui est un palais auprès de ta chétive cabane... Dix esclaves obéiront à toutes tes volontés. N'as-tu pas enteiH du parler de F Arabie^ de son heureux climat? Si tii voyais quelle demeure j'ai préparée pour toi dans mon navire!...
— Et mon père? demanda Mallika, qui voulait paraîtra tésister encore aux illusions contre lesquelles il ne lui reslait plus assez de force pour lutter.
•— Ton père viendra te rejoindre, si tu le veux... L'an prochain, à mon premier voyage, je te l'amènerai, ou bien, si tu le préfères, tu viendras le chercher toi-même. Demain, Mallika, demain soir tu seras prête à parth*?...
— Demain soir! répondit Mallika 3 pourquoi ne m'avoir pas prévenue plus tôt? Partir pour un payslointain, inconnu!
— Il faut que je retourne à bord, répliqua l'Arabe; je n*ai pas une minute à perdre.... Demain soir, au coucher du soleil, je serai ici. Réponds, Mallika, ajoiiia*V-il d'un ton plus doux, faut-il que je vienne?
— Viens ! dit tout bas la jeune fille ; — et il s^éloigna en se répétant à lui-même : Je la tiens I
TI. — LB GÀIfOT ET LA PIROGUE.
Youàouf Ali n'était pas de la race chevaleresque des Maures de Grenade. Il éprouvait pour Mallika l'amour que ressent un pacha pour la beUe^escIave exposée en vente dans un bazar. Peu lui importait que la pauvre' Hindoue, transportée à Mascate et enfermée entre les quatre murs d'un harem avec cinq ou six autres femnnes jalouses, regrettât jusqu'à en mourir les ombrages du jardin paternel. Il avait fait briUer des joyaux devant elle
pour réUouir et la tenter, comme l'oiseleur qui fascine Talouette à Taide d'un miroir pour Tattirer dans ses filets. Jeune et sans expérience, Mallika avait donné dans le piège ' avec l'étourderie d'une enfant qui veut plaire ; elle obéissait à UB élan irréfléchi de son cœur, comme cela arrive souvent aux filles de rOrient, dont Téducation est fort négligée, et quelquefois même aux filles de TOccident. Toute la nuit elle rêva à ce départ, qui ouvrait à son imagination troublée des perspectives séduisantes. Quand le jour parut, il lui sembla que le soleil se levait plus radieux et que les fleurs du jardin exhalaient un parfum d'une douceur inaccoutumée. Le regard de tendresse confiante que son père laissa tomber sur elle lui causa bien quelque émotion. Elle allait donc l'abandonner seul dans cet endos qu'elle avait réjoui de sa présence pendant quinze années I II y mourrait peulrêtre de tristesse et de chagrin I... Mais T Arabe ne devait-il pas l'emmener à son tour Y ne seraient-ils pas bientôt réunis ? Le plaisir de se revoir ferait oublier si vite les ennuis d'une courte séparation! Ainsi pensait Mallika, et elle faisait furtivement ses préparatifs de voyage.
De son eôté, Tousouf était prêt à mettre à la voile. Ses matelots avaient passé toute la journée à remplir leurs outres de peau de chèvre aux citernes du rivage. Dès que la nuit jeta son ombre sur la terre et sur les flots, le nakodah quitta son navire dans un esquif monté par deux rameurs. Il rentra dans % canal par lequel les eaux de rintérieur se déversent daas l'Océan , et traversa toute la ville d'Alepe en remontant l'un des ruisseaux qui Tarrosent. Arrivé ainsi à une petite distance du jardin de Mallika, il fit signe à ses rameurs de l'attendre et s'enfonça dans les sentiers étroits qu'il avait si souvent parcourus. Mallika l'attendait dans un coin reculé de l'enclos; elle comprit qu'elle ne s'appartenait plus, et son premier mouvement fut de saisir la main de l'étranger qui dispo-
sait déjà de son sort. Yousouf avait h&te de retourner à son canot; il l'entraîna doucement vers la route pour s'assurer qu'elle était bien décidée à le suivre. La jeune fille hésita un instant. La voix chevrotante de son père, qui ramenait ses buffles en chantant , venait de frapper son oreille ; elle poussa un soupir et versa une larme, — la première qui eût coulé de ses yeux ! Les souvenirs de son heureuse enfance s'éveillèrent dans son cœur ; elle eut peur et tressaillit... Comme pour se dérober à fémotioii qui Toppressait, Maliika cacha sa tôte entre les bras de Yousouf, et fit un pas en avant. Elle était partie! Appuyée sur le bras de FArabe, THindoue marchait sans rien dire, marquant à peine sur la poussière l'empreinte de ses pieds nus. Tout à coup Yousouf s'arrêta; il avait entendu un bruit de branches froissées qui annonçait l'approche d'un éléphant; Tanimal s'avançait vers lui de manière à lui fermer la route. Il prit Maliika entre ses bras, franchit la haie qui le séparait du champ voisin , et gagna précipitament son canot. Aucun indice ne les avait trahis; ils pouvaient maintenant atteindre le haggerow sans laisser d'autre trace de leur fuite que le sillage si vite effacé de la petite barque. Obéissant au signal de leur maître, les matelots ramèrent le plus légèrement qu'il leur fut possible et dans le plus profond silence. Ils ne levaient pas même leurs regards sur la jeune femme assise à l'arrière du canot, près du nakodah. Celui-ci l'avait enveloppée d'un long voile, et Mallikar prenait pour une marque d'honneur cette précaution ja%ise.
Cependant Chérumal, — car c'était lui qui rôdait avec son éléphant Soubala autour du jardin, — avait vu une ombre se glisser à travers les arbres. L'animal lui-même, au moment où le nakodah franchissait la haie, avait agité ses larges oreilles. Le mahout alarmé courut au trot jusqu'à la demeure de la jeune Hindoue, et se mit à appeler Maliika,
— Qui est là? qui demande Mallika? répondit le vieux jardinier.
— Votre fille est-elle près de vous, mon père ? dit respectueusement le mahout.
— Non, mon fils, répliqua doucement le vieillard ; elle sera dans quelque coin du jardin à cueillir des fruits...
Puis réfléchissant avec inquiétude que sa fille était toujours au logis à pareille heure, il se mit à crier d'une voix émue : Mallika ! Mallika I...
— Rien ne répond , dit le mahout ; vous voyez bien qu'elle n'est pas ici; ohl mon père, s'il lui était arrivé quelque malheur 1...
Ces paroles* produisirent sur le vieillard reflet d'un coup de massue ; il s'afi'aissa sur lui-même, et répéta en sanglotant le nom de sa fille bien-aimée. Chérumal ne chercha point à le consoler ; sans se^rendre compte de la route qu'il prenait, il se rendit en droite ligne sur les bords du canal, au lieu où il travaillait tout le jour avec son éléphant. Le canot de l'Arabe glissait silencieusement sur les eaux, caché par les palmiers. Dès qu'il l'entendit venir, Chérumal se pencha «n avant; il lui était impossible de reconnaître et même de découvrir Mallika sous le voile qui la couvrait. £n proie à une anxiété toujours croissante, il suivait du regard le mystérieux esquif et les mouvements de l'intelligent animal 4|ui le portait luimême. Cette fois encore Soubala dressa les oreilles, et Chérumal héla le canot :
— Mallika, est-ce toi ? Réponds, au nom de ton père ! Mallika ne répondit pas; mais le mouvement que fit la
femme voilée pour se sousti'aire aux regards du mahout n'échappa point à l'attention de celui-ci. Il lança son éléphant dans le milieu du canal; l'eau qui jaillit sous les pas de la lourde bêle couvrit l'esquif, et peu s'en fallut qu'il ne chavirât. Les matelots donnèrent de si vigoureux coups de rame, que le petit canot fila comme une flèche ;
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on eût dit un poisson volant qui fuit devant un «souffleur. Désespéré d'avoir manqué sa proie, Ghérumal remonta sur la grève pour attendre les Arabes à leur entrée dans la mer. La barre, qui déferle tout le long de la côte, rend dangereux et difficile ce passage de Teau douce à Teau salée. Au moment où la vague écumante se dressait de toute sa hauteur, Mallika épouvimtée jeta un cri. Les rameurs, debout sur leurs avirons, laissèrent au flot le temps de s'amortir, puis poussèrent en avant; Técume glissa de chaque côté de Tesquif , la barre était franchie. Ce fut alors que Ghérumal se précipita avec son éléphant au milieu de la vague. L'animal, plongé dans la mer jusqu'au poitrail , posa sa tron^pe sur l'arrière du canot comme un grappin.
— Arrêtez, où je vous coule, criait le mahout; tiens bon, Soubala.
L'éléphant ne lâchait pas prise; par un mouvement rapide, Yousouf s'était levé, et, avec la pointe éon coutelas, il menaçait la trompe de Fanimal.
— Enlève Mallika, sauve-la, mon bon Soubala, dit Ghérumal avec enthousiasme ; sauve-la, et coule les brigands !
Soubala comprit les paroles de son maître; sa large patte écrasa comme une coquille de noix le frêle esquif, tandis que sa troif^e flexible enlaçait doucement le corps tremblant de Mallika. Il l'éleva en l'air, et confia aux bras du mahout ce précieux trophée de sa victoire ; puis il se retira à reculons sur le rivage, sans s'occuper des matelots et du nakodah qui se débattaient au milieu de la mer. Le flot rejeta bien vite sur le sable les débris du canot avec les Arabes, qui se secouaient comme des caniches. Les deux rameurs tremblaient de peur, et Yousouf de colère. Gelui-ci, pressé de retourner à bord de son navire pour y cacher sa honte et son chagrin, cherchait quelque pirogue le long du rivage. Les deux pé-
cheurs se rencontrèrent à point nommé, comme s'ils l'eussent guetté au passage. Tirupatty, le plus jeune et le plus poltron des deux frères, ne se voyait pas sans inquiétude si près du redoutable nakodah; mais Tiruvalla lui dit tout bas à Toreilie : — Viens, cette fois tu n'auras aucun risque à courir... Puis, s'adressant à Yousouf :
•— Le nakodah désire se rendre à bord; il sait bien que notre pauvre pirogue n'est guère en bon état?
— Partons, dit Yousouf; voilà une roupie.
— Le nakodah est un homme généreux, continua le pécheur, qui avait vu de loin la mésaventure de TArabe ; quel malheur que son canot se soit brisé sur la barre ! Un plongeon n'est rien pour de pauvres mariniers comme nous, habitués à vivre dansTeau; mais pour vous, illustre nakodah, c'est bien autre chose. Vos beaux habits sont tout souillés de vase et de sable... Vois donc, Tirupatly!
Les Arabes naufragés sautèrent dans la pirogue, qui franchit la barre avec la légèreté d'une plume ; un quart d'heure suffit pour les conduire sains et saufs à bord du baggerow. Après avoir souhaité à Yousouf et à son équipage un voyage heureux et toutes sortes de prospérités pour le reste de leurs jours , les pécheurs s*éIoignèrent. Quand la pirogue fut assez distante du navire pour n'être plus aperçue des Arabes, Tiruvalla fit signe à son frère de ne plus ramer.
— Maintenant , lui ditril , nous allons en finir avec ces chiens d'étrangers; un peu de patience encore, et tu verras si le petit poisson a peur de la baleine. Le nakodah veut partir cette nuit, et moi, je t'annonce qu'il n'aura pas de brise; vois la brume qui se lève sur la terre.
Un fin brouillard commençait en effet à couvrir la terre et à se répandre sur la surface des eaux. A bord du baç'» gerùWj le tambourin retentit ; la vergue pesante se dressa le long du canot aux cris cadencés de l'équipage; la voile gigantesque se déploya dans toute sa largeur, mais elle
retomba sur les haubans sans que le plus léger souffle vînt la gonfler. Quelques heures se passèrent ainsi; fa nier restait calme et unie comme un lac. Peu à peu , le baggerow tourna sur son ancre, de manière à présenter la poupe au rivage^ la marée commençait à monter. Il fallait que les Arabes renonçassent à partir ce jour-là ; les matelots grimpèrent sur la vergue et se mirent à cargner la voile. Yousouf se promena quelque temps encore sur le pont; le fourneau incandescent de sa longue pipe le désignait comme une étoile lointaine aux regards des pécheurs, qui demeuraient en observation. Enfin le capitaine rentra dans la cabine vide qu'il avait si bien parée pour y recevoir Mallika, et Téquipage se coucha sur le tiilac.
A ce moment4à , Tiruvalla passa sur la paume de sa main la lame d'un couteau bien affilé, et dit à son frère de ramer vers le baggerow. Tirupatty donna quelques coups de pagaie qui firent avancer la pirogue ; tout à coup il vit avec surprise Tiruvalla se lancer dans la mer armé de son couteau. Quand il fut dans l'eau , le rusé pécheur cacha sa tête sous la vagues; il nageait sans bruit, à la manière des requins. Après avoir plongé à plusieurs reprises , en se rapprochant toujours du baggerow , Tiruvalla atteignit le câble qui liait à son ancre le navire arabe. A l'aide du couteau dont il se servait comme d'une scie , il parvint à couper ce câble , et le lourd navire dériva , entraîné vers la terre. Le pécheur indien retourna à son esquif, montrant du doigt à son frère le baggerow qui marchait à une perte certaine. — Tu vois bien , lui dit-il, qu'ils devaient tôt ou tard nous payer leur mauvais tour. Suivons-les tout doucement, afin d'être à portée de piller quand le naufrage s'accomplira.
< Sur cette côte basse et plate , nous l'avons dit , la vague du large, repoussée par la grève, se soulève à une hauteur de plusieurs pieds pour retomber avec fracas. Tant que le baggerow flotta sur une mer paisible et profoode ,
réquipage et le nakodah Yousouf ne s'aperçnreni point du danger qu'ils couraient. Bientôt cependant la coque du navire ayant heurté le fond, les Arabes s'éveillèrent en sursaut ; ils se levèrent épouvantés « sans comprendre d'abord la cause de cette secousse terrible qui avait fait tomber la vergue sur le pont. La vergue , dans sa chute , entraîna la voile immense. Sous ce double poids qui. portait d'un seul côté, le navire se pencha et échoua en plein; la vague formée par la barre assaillit avec violence le baggerow à moitié chaviré. Ce fut à bord une confusion inexprimable; les matelots blessés poussaient des cris lamentables, et ceux qui les entendaient du rivage ne se rendaient pas assez nettement compte du péril pour leur porter un secours efficace. Dans un pareil moment , le sang-froid et l'expérience d'un capitaine peuvent sauver un navire. Par malheur, Yousouf se trouvait dans une position plus critique encore que celle de ses matelots. Surpris dans sa cabine par l'eau qui envahissait la poupe du baggerow, il avait été lancé avec force contre le plancher de la dunette. La tête fendue , à moitié asphyxié par la- vague , il cherchait à ouvrir la porte de la cabine pour gagner le tillac. La porte céda tout à coup sous reifort d'une autre main que la sienne , et il rencontra devant lui la face rayonnante du pécheur Tiruvalla.
— C'est moi, dit l'Hindou avec un sourire féroce; ton argent , tes trésors I Donne vite , ou je t'achève d'un coup de couteau !
Yousouf jeta sur le pécheur un regard enflammé où se peignaient à la fois le mépris et la rage.
— Le temps presse ; tu vois bien que ton baggerow s'en va en pièces, reprit Tiruvalla; donne-moi ton argent, et jeté sauverai.
Le tempe pressait en effet. L'Hindou calculait d'un œil avide combien de minutes le navire mutilé pouvait vivre encore. Pour toute réponse, le nakodah se rua sur le
pécfaeur; il tenait à la main son coutelas à la lame recourbée. Les deux ennemis roulèrent au fond de la cabine à demi submergée, en se tenant étroitement enlacés. Ils se portaient des coups terribles dans l'obscurité , menacés Tun et Tautre par Teau de la mer qui se teignait de leur sang. L^Hindou cherchait à fuir ; mais l'Arabe y pareil au lion mourant qui écrase de sa patte le chasseur terrassé , lui labourait les flancs avec son arme. Cette lutte à mort ne cessa que lorsque l'arrière du bagc/erow^ entr'ouvert par les assauts de la vague , se rompit en éclats. A la marée basse , le navire naufragé resta à sec; TéqjLiipage arabe fut sauvé en grande partie , mais Yousouf ne reparut plus. Tirupatty, qui avait débarqné son frère sur le flanc du baggerow échoué , l'attendit en vain jusqu'au jour. Ne le voyant point revenir chargé du butin qu'il devait rapporter, le prudent pêcheur gagna le large. Seul héritier de la pirogue et des filets neufs achetés à Alepe, Tirupatty retourna à son village et y reprit son ancienne profession. Il renonça pour toujours au métier moins honnête auquel son frère l'avait associé , et qui ne convenait guère à son naturel timide.
Vn. — LB8 PROPOS DE BIZAR.
Après le départ de Chérumal, le vieux jardinier, en proie au désespoir , s'était mis à redemander sa fille à tous les arbres de Tenclos. Une lampe à la main , il courait à travers les cocotiers et fouillait les buissons comme un avare qui a perdu son trésor. Des larmes coulaient sur sa barbe grisonnante ; des mots incohérents s'échappaient de sa bouche. Il avait Tair d*un fou , et cependant ni ses gestes extravagants, ni son allure grotesque n'eussent provoqué le sourire sur les lèvres du passant, car rien n'est triste comme de voir pleurer un vieillard. Il est vrai
que sa douleur devait être de courte durée. Fier du fardeau qu'il portait y l'éléphant Soubala ramenait d'un pas majestueux , par les sentiers déserts ; la belle Mallika , arrachée aux bras de TArabe. Chérumal était heureux de la rendre à son père et d'avoir eu si vite Toccasion d'acquitter la dette de la reconnaissance. Il la tenait assise devant lui sur le cou de Téléphant , sans Tinterroger sur les dangers qu'elle avait courus. D'une main attentive il écartait de son visage les branches d'arbres qui pouvaient Tatteindre, et respectait son silence ; elle hii inspirait un attachement trop sincère pour qu'il lui parlât de son amour en un pareil moment. Il était presque honteux pour Mallika de la trouver si muette et désarmée , elle qui s'était plu souvent à le confondre et à le décontenancer par ses saillies. Quand il aperçut de loin le vieillard, sa lampe posée sur la margelle du puits ^ assis à terre dans un morne chagrin 9 Chérumal se pencha vers la jeune fille :
— Mallika y lui dit-il y lève la tête y parle , que ton père entende le son de ta voix I
La jeune fille , comme si elle se fût éveillée d'un rêve ^ se redressa lentement. — Tu es sauvée y Mallika , reprit le mahouty c'est moi! Ne crains rien, je t'ai enlevée à celui qui t'avait prise...
— Et qui t'a dit qu'il m'emmenait de force? répliqua la jeune fille avec l'accent du reproche.
Le pauvre Chérumal ne s'attendait point à cette réponse; il comprit que désormais Mallika devait le haïr, lui qui était si maladroitement intervenu dans une affaire qui e le regardait pas. Tout le chagrin qu'il épargnait au vieillard retombait sur son propre cœur. Cependant il lui restait le sentiment d'avoir accompli une bonne action, et il ne se repentait pas trop de son zèle indiscret.
— Mon père , dit-il au vieillard, voici votre fille; priezla de me pardonner... j'ai cru bien faire...
Le vieux jardiiûer se livrait aux élans d'une folle joie , et
il ne comprit point le sens de ces paroles. Pleurant et riant à la fois, il caressait son enfant chérie. — Descends donc, criait-il à Chérumal, qui s'éloignait; viens, mon fils , mon bon Chérumal ! c'est à Mallika de te remercier à son tour... Tu m'as rendu la vie, mahout; tout ce qui m'appartient est à ton service!...
Mais rindien disparut dans les ténèbres sans répondre.
Le lendemain, on parla beaucoup dans la ville d*Alepe du naufrage du baggerow. Les uns disaient que le nakodab , par une fausse manœuvre , avait jeté son navire à la côte ; d'autres prétendaient que l'équipage révolté avait égorgé le capitaine et perdu le bâtiment pour effacer toute trace du crime. Quelques commères affirmaient aussi que le nakodah n'était pas mort : on l'avait vu galoper du côté de Cochin sur un cheval ailé , tenant dans ses bras une belle fille d'Alepe qu'il enlevait. C'était ainsi que, de chacun des éléments qui avaient concouru au dénoûmentde cette mystérieuse aventure, la rumeur publique composait une histoire fausse ou invraisemblable. Ces bruits arrivèrent bientôt aux oreilles de Mallika avec tous leurs cpmmentaires, et elle se gardait de rien dire: ce monde indifférent et jaseur qui parlait autour d'elle se montrait si peu disposé à excuser un moment de faiblesse ! Pendant quelques mois , elle resta dans son jardin , partageant ses journées entre ses travaux accoutumés et les soins attentifs dont elle entourait son père. Le vieillard , qui ne soupçonnait point sa fille d'avoir cédé à un fol entraînement, l'entretenait souvent des ennuis et des chagrins qu'elle eût éprouvés dans la maison de l'Arabe. Ses paroles impressionnaient d'autant plus Mallika, qu'elle en reconnaissait la complète sincérité. Peu à peu, la jeune fille en vint à se demander si la politesse réservée, si les manières distinguées et fières de l'étranger qui l'avaient tant charmée, ne cachaient pas plus d'égoïsme et d'orgueil que de discrétion et de dévouement. Cette
question y elle se promettait bien de l'éclaîrcir, quand le nakodah reviendrait à Alepe. L'année suivante, comme il ne paraissait point à Tépoque accoutumée y elle jugea qu'il l'avait abandonnée pour toujours. Quant à la nouvelle de sa mort , Mallika n'y pouvait ajouter foi ; un mystérieux prestige entourait toujours à ses yeux celui qu'elle avait un instant accepté pour maître : elle s'en tenait au récit qui réprésentait Yousouf fuyant avec une femme préférée. Ainsi, la réflexion aidant, l'absence qui adoucit les regrets se mêlant à la jalousie, la fille du jardinier laissa échapper de ses lèvres l'aveu de son étourderie. Elle raconta tout à son père : c'est assez dire qu'il ne lui restait plus d'illusion.
De son c6té, le mabout Chérumal n'avait pas eu Tindiscrétion de trahir un secret qui était en partie le sien. Pouvait-il divulguer les circonstances de la fuite de Mal- * lika sans montrer qu'il avait joué ce soir-là le rôle de dupe? D'ailleurs l'honnête mahout n'était point de ceux qui se vengent des railleries d'une jeune fille par la trahison, n fit mentir le méchant proverbe espagnol qui dit : Nada mas atrevido que el atnor despreciado, — rien de plus effronté que l'amour méprisé. Bien que Mallika l'eût mal accueilli souvent et repoussé avec dureté le dernier jour, il ne cessait de penser à elle. Depuis qu'il ne la voyait plus , la tristesse s'était emparée de lui , et Soubala avait de fréquents accès de mauvaise humeur.
Un jour qu'il passait à une petite distance de la demeure du vieux jardinier, Chérumal se laissa aller à la rêverie , si bien que l'éléphant s'approcha sournoisement du jardin, et, apercevant Mallika, s'arrêta pour lui faire un selam.
— Soubala, dit à demi-voix Mallika, tu m'as tirée d'un grand péril ; mais ce n'est pas à toi seul que je suis redevable, c'est à ton mattre aussi...*
Chérumal ouvrit les yeux et redressa la tête comme
Foiseau qu'éveille dans les ténèbres la douce clarté du jour, il vit que Mallika portait à son cou le collier de corail.
— Tu m'as donc pwionnét demanda-t-il avec empressement.
— Mon père , dit la jeune fille en appelant le vieux jardinier, venez parler à Chérumal ; il n'ose me regarder en face de peur que je ne lui jette un sort.
— Âh! mahouti s'écria le vieillard, à ton ftge j'étais plus hardi ! En fait de charme , celui qui émane de deux beaux yeux est le plus puissant, car il peut seul guérir le mal qu'il a fait. Approche donc... Tu vois bien que Mallika t'a pardonné tout, jusqu'au service que lu lui as rendu !...
A la grande joie du vieux jardinier, Mallika consentit donc à mieux accueillir l'honnête et fidèle Chérumal. • Depuis ce jour, le mahout recouvra sa gaieté, et Soubalà n'eut plus de caprices. Si par hasard vous allez à Alepc , vous remarquerez sans doute un bel éléphant qui excelle dans l'art de faire des courbettes : c'est lui , c'est ce même Soubala. Quand il y a au caravansérai d'AJepe des étrangers de distinction, il s'y présente, conduit par son mahout Chérumal, dont la face réjouie ne porte (llus^la trace des peines passées. Sur un signe de son maître , le docile animal enlève et pose à califourchon sur sa trompe deux ou ti*ois marmots fort éveillés qui semblent jouer avec lui comme avec un ami. Après les avoir balancés dans les airs avec précaution, il les dépose l'un après l'autre entre les bras de leur mère, qui n'est autre que la belle Mallika.