‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 26 sur 57 · PEPITA · texte numérisé non relu

PEPITA

RECIT DB LA PAMPl.

Partis depuis sept jours de Buenos-Ayres , nous avions traversé la province de ce nom ^ l'une des plus étendues de la confédération du Rio de la Plata y et celle de Siunta- Fé : nous espérions arriver le lendemain soir à Côrdova. Aux plaines interminables qui avaient si longtemps fatigué nos regards succédait un pays plus riant, conpé de frais ruisseaux et couvert en maints endroits d'une belle végétation. D'abord de chétifs caroubiers aux rameaux épineux, chargés de vieux nids de perroquets, s'étaient montrés à nos regards; bientôt les saules plantés par la nature aux bords des eaux se mêlant à d'autres arbres plus vigoureux, les buissons épineux s'épaississant de plus en plus, nous avions fini par nous trouver en jpleine forêt. Nos chevaux trottaient vivement sur un sol léger et sablonneux; les oiseaux chantaient. Il s'en fallait bien de deux heures que le solail ne fût couché , et une lieue à peine nous séparait de la maison de poste où noua de-

vions relayer. Cette maison était située au carrefour ( esquina ) où viennent aboutir les deux grandes routes qui relient TOcéan Pacifique à l'Atlantique : Tune , celle du nord , qui conduit en Bolivie et au Pérou par Tucuman et Salta; l'autre , celle du sud-ouest, qui mène au Chili en passant par San-Luiz et Mendoza. Un jour, il faut l'espérer, une ville se bâtira au point de jonction de ces deux voies de communication si importantes; toujours est-il qu'à répoque où je m'y arrêtai , on n'y voyait d'autre habitation que la maison de poste.

Nous comptions mettre à profit le reste de la journée et pousser au delà de la esquina; mais un habitant de Côrdova qui voyageait avec nous voulait à toute force nous faire passer la nuit à la maison de poste. C'était un jeune homme fort gai , bon compagnon , trop bien élevé pour partager la haine aveugle que la plupart de ses conipalriotes ont vouée aux étrangers, a Croyez-moi , disait-il , reposons-nous ce soir à la esquina; nous y trouverons des visages plus avenants que dans la pampa de Santa-Fé ; cette poste est tenue par une veuve , dona Ventura, qui accommode divinement les œufs aux tomates , et je veux que vous entendiez chanter sa fille Pepa ! d U nous restait une longue route à faire , — trois cents lieues sans compter le passage des Andes , — avant d'arriver à Santiago du Chili, et la saison s'avançait. Cependant, ' ^ pour ne pas désobliger notre ami , nous nous rendîmes à ses désirs. Nos péon$ , joyeux d'approcher de la halte , se penchèrent, en poussant de grands cris, sur le cou des chevaux qu'ils éperonnaient sans pitié ; les chiens répondirent à ce vacarme par des aboiements forcenés, et bientôt nous nous arrêtâmes devant la maison de poste.

Un vieux gaucho , qui faisait Toflice d'intendant , vint nous recevoir. Tandis qu'on dételait , un jeune garçon de douze à treize ans, beau comme un berger deMurillo^ et qui lançait des pierres aux pigeons sauvages perchés

sur les figuiers, remit sa fronde en sautoir et courut au logis en criant : a Mère^ mère^ voici don Mateo avec des seigneurs étrangers. x>

Don Mateo, — c'était notre ami le CordovèSy — alla donner ses ordres pour le dtner et prévenir la duègne que nous n'avions besoin de chevaux que pour le lendemain. Chacun de nous rangea ses couvertures sur Testrade qui régnait autour de la salle destinée aux voyageurs. Cet appartement, assez propre et très- vaste, n'avait d'autres meubles qu'une petite lampe allumée devant Timage d'une madone et une guitare accrochée à un clou. Au moment du repas, dona Ventura fit apporter d'immenses fauteuils de cuir à clous dorés , évidemment fabriqués à Grenade du temps des rois catholiques. Des cholas * fort éveillées , qui ne disaient rien , mais regardaient beaucoup , dressèrent la table} elles y placèrent des huevos revueltos con iomatas ^ à Côté de grands saladiers dans lesquels nageaient, au milieu d'une sauce abondante, de gros morceaux de viande rôtie. Le piment n'avait point été ménagé ^ ce condiment un peu vif nous fit trouver meilleur le bouillon qu'on nous apporta, selon l'usage , à la fin du repas. La duègne, assise sur l'estrade, triomphait de notre excellent appétit, et se rengorgeait fièrement chaque fois que l'un de nous lui adressait un compliment plus ou moins exagéré sur l'excellence de son dîner. Pepa se tenait près d'elle; c'était une belle fille au teint blanc et frais, presque blonde. Elle fumait nonchalamment une cigarette en promenant autour d'elle ses grands yeux bleus ombragés de longs cils. Juancito, le petit garçon à )a fronde, tournait autour de la table, se roulait sur nos couvertures , et goûtait sans façon dans nos verres le vin de Bordeaux que nous y versions. Quand on eut desservi,

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