‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 27 sur 57 · Fille» de la campagne · texte numérisé non relu

Fille» de la campagne

s. (Kab brouillés aux tomates.

Maieo alla décrocher la guitare : « SeSorita, dit-il à Pepa en la lui présentant, voici des seigneurs cavaliers qui se* raient charmés de vous entendre ; de gr&ce , nn petit romance j et ils vous tiendront pour la plus aimable fille — por la tnoê preciosa nina — de la province* o

Nous allions joindre nos humbles exhortations à celles de don Mateo ; mais la jeune fille avait déjà accordé Tinsirument. Sans se faire prier davantage , sans tousser, sans se plaindre d'être enrhumée , elle chanta une deipidouzaine de chansons démesurément longues. A chaque couplet, Mateo battait des mains, et en vérité Pepa pos* sédait une voix charmante qu'elle ne conduisait pas trop mal. Sa physionomie s'animait par degrés; elle s'arrêtait de temps à autre eu criant : a Ay, Jésus/ je suis morte ! d et recommençait de plus belle. La duègne avait fiai par faire chorus avec sa fille. A chaque refrain , nous frappions sur la table avec la paume de nos mains , et Mateo , imitant les castagnettes avec ses doigts, dansait comme un fou au milieu de la salle.

Par malheur le vieil intendant vint interrompre cette fête. Il se pencha à Toreille de la veuve, et lui dit qu'on voyait arriver par la route du nord une troupe de chariots. — Crois-tu, Torribio, réponditrclle , que ce soient les gens deSalta?

— Qui sait, reprit le gaucho. Il y a trois semaines que le courrier, en passant par ici , m* a assuré que le convoi de Gil Perez était parti , et , sMl ne lui est rien aiTivé en route, je ne voudrais pas parier qu'il ne fût ici ce soir.

— Allons, Pépita, dit la duègne, voilà notre ami Perez qui t'apporte quelque beau présent. Va faire ta toilette nina y et n'oublie pas le beau peigne d'écaillé qu'il t'a donné à son dernier voyage... Messieurs, ajouta-t-elle en se tournant vers nous, je vous quitte un instant, mais j'espère vous présenter bientôt un hôte de distinction.

— Au diable Perez et les gens de Salta ! dit tout bas

Ifateo quand Pepa se. flit retirée , et nous sortîmes pour voir arriver les chariots.

C'était une troupe de quinze charrettes , attelées de six bœufs chacune, chargées de fruits secs, de coton et de balles de crin : elles approchaient lentement, tournant avec effort sur leurs roues massives. Bejetées d'un côté à Tautre par les cahots , elles s'enfonçaient dans de profondes ornières , d'où les quatre bceufs de volée , liés au joug à douze pieds en avant de ceux du timon , les arrachaient à grand'peine en inclinant jusqu'à terre leurs naseaux fumants. Les bouviers, couchés entre la couverture de cuir qui recouvre ces maisons ambulantes et les ballots superposés , piquaient l'attelage au moyen de longs aiguillons suspendus en équilibre au-dessus de leurs têtes. Gomme l^ route, fort étroite en cet endroit, était obstruée d^arbres morts et envahie par des buissons épineux, les immenses charrettes, forcées de se suivre pas à pas, se heurtaient et s'accrochaient successivement aux mêmes obstacles. De ces secousses multipliées résultait un mouvement de lente oscillation et de roulis qui faisait craquer les essieux et frémir les roues. Quand le convoi tout entier se fut déroulé dans l'espace vide dont la maison de poste marquait le centre, les chariots se rangèrent sur une ligne , en ordre de bataille , comme des fourgons d'artillerie ; le timon s'abaissa , les jougs furent déposés à terre à la place qu'occupaient les bœufs. Les animaux , qu'on venait de délier, allèrent rejoindre le troupeau de rechange qui marchait derrière le convoi , sous la conduite d'une douzaine de cavaliers. Bientôt sortit des coins les plus obscurs de ces chariots toute une population étrange , piqueurs de bœufs portant le caleçon blanc brodé , le chàle de laine roulé autour des reins, le poncho rouge et bleu , le bonnet pointu orné de rubans verts; femmes et enfants, passagers de tout âge qui s'étaient joints à la caravane

pour faire .à bon marché une traversée de trois cents lieues. On voyait aussi de jeunes filles au teint cuivré , aux allures hardies, embarquées gratis à la suite de quelque bouvier de boune mine. Ce fut en un instant comme un bruit de ruche autour du convoi ; ceux-ci coupaient le bois, ceux-là couraient à la fontaine, d'autres piquaient en terre, devant le feu, des broches de bois chaînées d'énormes tranches de viande.

Chacun de ces convois obéit à un chef ou capatas qui , galopant à cheval sur les flancs , en tête ou en queue de la colonne , selon la nature des lieux et les périls du chemin , commande à cette horde indisciplinée , et maintient de son mieux la subordination parmi ces hommes sauvages. Il lui faut, pour se faire respecter, de la fermeté et de l'audace , souvent même c^est d'un coup de couteau qu'il impose silence à un mutin. La troupe qui prenait position ce soir-là devant la poste où nous passions la nuit venait de Salta , comme Tavait supposé Torribio , et, ainsi que semblait l'espérer dona Ventura, elle avait pour chef Gil Ferez. Celui-ci , en bon général d'armée , ne descendit de cheval que quand il eut vu son monde campé convenablement. Nous étions rentrés dans la salle des voyageurs ; Pcpa venait d'y reparaître : elle avait jeté sur ses épaules un châle de soie sorti des fabriques de Lyon , nuancé des couleurs les plus disparates , et posé sur sa tête un peigne à la mode de Buenos- Ayres, large de vingt à trente pouces et haut d'un pied. Cette parure extravagante nous semblait infiniment moins gracieuse que les deux tresses qui, un quart d'heure auparavant, flottaient sur son dos; mais tel n'était pas l'avis de la duègne : les proportions démesurées de cet ornement en faisaient à ses yeux le prix principal. Cependant ces apprêts de toilette déplaisaient visiblement à Mateo. L'arrivée du conducteur de chariots semblait être pour la veuve

et sa fille un événement de grande importance ; le jeune Ck>rdovès en voulait à celui-ci de ce qu'on avait fait tant de frais pour le recevoir.

GII Ferez entra d'un air radieux; il tenait sous son bras uu petit coffre qu'il déposa sur la table , et s'adressant à dona Yenlura : «Ouvrez, dit-il , voici la clef; ouvrez, regardez et prenez ! » Sans . se le faire répéter, la veuve tira du coffre une écharpe de crêpe de Chine et une demi- . douzaine de souliers de satin que Ferez présenta à Fepa ; celle-ci rougit et remercia de bon cœur. Tandis qu'elle admirait ces cadeaux , Ferez offrit à la veuve une de ces jolies chaînes d'or que l'on fabrique au Férou ; puis , se tournant vers Juancito, qui semblait attendre son tour : a Mon garçon, lui dit-il, cherche sous mon poncho, f> L'enfant souleva le poncho et saisit avidement un charmant petit sabre qu'il attacha aussitôt à sa ceinture. Dans sa joie, il sauta au cou du capataz, qui eût sans doute mieux aimé recevoir de sa sœur ce témoignage de gratitude. Après avoir ainsi répandu ses libéralités sur toute la famille, Gil Ferez engagea la conversation avec nous. Dans ces pays de mœurs simples et faciles , il suffit de se rencontrer sous le même toit pour être aniis. Mateo recouvra bientôt sa bonne humeur; il lui paraissait de sa dignité de ne pas disputer la place à un conducteur de chariots.

Fendant que nous causions avec Gil Ferez, les bouviers se livraient à de joyeux ébats ; les cholas et les postillons de la esquina s'étaient joints à eux pour former un de ces bals improvisés qui durent d'ordinaire une partie de la nuit. C'est ainsi que les gens des pampas se délassent des fatigues de la journée. Gil Ferez , craignant quelque désordre, était allé faire sa ronde accoutumée; il rentra en annonçant qu'on découvrait une grande poussière vers le sud-est. Là<lessus Juancito courut pousser une reconnaissance ; quelques minutes après , il revenait apporter

la nouvelle que les muletiers de San-Juan arrivaient. Pepa et sa mère échangèi*ent un regard rapide; quant h Ferez, il parut fort peu se préoccuper de Tincident. Il se coor tenta de dire : a C'est sans doute le petit Fernando avec son chargement d'eau*de-vie I »

Déjà les muletiers avaient fait h.alte à quelque distance de la poste; ils dessellaient leurs mules et rangeaient en cercle sur la terre les harnais flanqués de deux barils , charge ordinaire de chaque animal. Les bétes fatiguées , s' étant roulées sur Tberbe , se mirent à brouter çà et là; l^s hommes dressèrent une petite tente et allumèrent un feu. Quelques-uns restèrent ^ cheval; ils galopaient à droite et à gauche pour empêcher les mules rétives de s'éloigner du camp. Leur chef , que son costume ne distinguait guère du reste de la bande , ayant mis pied à terre à son tour, se dirigea vers la maison de poste. Il portait sur Tépaule une de ces grandes besaces que Sancho a rendues célèbres et qu'on nomme alforjas^ double sac que le mendiant passe à son cou , et que le cavalier suspend au pommeau de sa selle. Marchant d'un pas rapide et sur la pointe du pied, à cause des longs éperons d'acier qu'il traînait à ses talons, il frappa à la porte de dona Ventura.— ^ve, Jlfarta/ dit-il à demi-voix. — Sinpeccado concebida\ répondit la veuve, et Juancito ouvrit.

Gil Ferez regarda le muletier à peu près comme un amiral regarderait l'humble capitaine d'un navire de commerce. Celui-ci , déconcerté de trouver la maison pleine et M'y voir des figures étrangères, sans compter celle du eapatas , qui semblait le gêner beaucoup, de* meura quelques secondes debout près de la portç.

— Entre donc, Fernando, lui dit doiia Ventura; tu es surpris de ce que ma Fepita est en grande toilette, mon

I. Gett« réponse: conçue tane péché, avertit l'étranger qiiMl peut entrer.

garçon ? C'est qu'il m'est arrivé ce soir des seigneurs cavaliers... Veux-tu souper? j'ai là du pucheroK

— ^ Je vous rends grftces, sefiora, répondit Fernando; je n'ai rien à vous demander. Vous savez que je ne passe jamais par ici sans venir dire bonjour à Pepa... Et puis j'ai là pour vous un petit baril de la meilleure eau-de-vie qu'on ait goûtée à San-Juan depuis bien des années.

— Esfrce pour Pepa que tu apportes ton aguardiente? demanda Gil Perez.

— Don Gil , répliqua le mulefieiS chacun donne ce qu'il a et selon ses moyens. Et , se tournant vers la jeune fille : — Pépita, ajouta-t-il, quand tu étais enfant, tû dimais assez les tartes de nos nK>ntagnes^ eh bien ! en voilà, et aux pèches encore!

En parlant ainsi, il avait tiré de la double poche de son sac le petit baril d'eau-de-vle et Une douzaine de gâteaux de forme carrée , remplis d'une marmelade épaisse que Juancito sembla déguster avec un extrême plaisir. Gela fait , il alla s'asseoir auprès de Pepa , et regarda fièrement le conducteur de phariots.

— Combien fls-tu d'animaux? lui demanda celui-ci.

— Quinze mules de charge, sans compter les montures.

— Juste autant que j'ai de charrettes, poursuivit Perez; ça n'est pas mât... En tout, tu portes trente barils, de quoi charger Ict moitié d'un de mes fourgons! Bah ! que peux-tu gagner avec cela? Tu fais là un triste métier, mon garçon , et tu le feras longtemps avant de devenir riche I

— Quand j'en serai ennuyé , répliqua Fernando, j'en prendrai un autre. — Le muletier prononça ces paroles avec un accent singulier.

— Fernando a du courage , reprit dona Ventura , et il se tirera d'affaire , et puis il trouvera quelque part dans

|. Pot-au-feu.

son pays une jolie fille qui lui apportera une dot... N'estce pas, Fernando?

Pour toute réponse , Fernando ramena sur son iront son chapeau pointu à petits bords; ses yeux fauves brillaient comme ceux d*un chat. A saisit vivement la guitare placée sur Testrade auprès de Pepa, et se mit à la racler avec distraction , comme un homme qui s'abandonne à sa rêverie. Juancito, qui se tenait debout devant lui, attendant sans doute qu'il eût fini de préluder et chantât quelque gai refi*ain des montagnes, lui poussa le bras en disant : — Fernando, as-tu vu les beaux présents que nous a faits Gil Perez? Sans lever les yeux, le muletier répéta à demi-voix ce couplet d'une vieille romance :

No estes tan contenta, Jaana, En ver me penar por U; Que lo que hoy fuere de mi»

Podrâ ser de ti manana ^

Puis tout à coup, jetant la guitare à ses pieds , il sauta sur Testrade, éteignit la lampe qui brûlait devant la madone et porta la main à son couteau. Pepa s'était serrée contre sa mère : au cri qu'elle poussa , Gil Perez se mit en défense, mais Fernando, passant près de lui sans le regarder, gagna la porte. «Ah! Pépita, murmura-t-il en sortant, tu me feras faire un mauvais coup !» Et il disparut.

Gil Perez essaya de rassurer les deux dames , et chercha à les retenir; mais doiia Ventura, fort agitée, se retira immédiatement avec sa fille. <xMa foi, messieurs^ nous dit Mateo à voix basse, la soirée a été plus complète que je ne Tespérais. Je croyais vous faire assister à un

1. « Ne sois pas si contente, Juana,— de voir que Je souiTre à cause de toi ; « car U pourra en eire de toi demain — ce qui en est do moi aujouiw d'hai. 9

9aynete, et nous avons eu presque une tragédie. » Làdessus il s'étendit sur ses couvertures, bien décidé à dormir. Mes compagnons en firent autant, et je me dirigeai vers notre cocKe-galera, voiture de voyage, où j'avais coutume de prendre mon gîte chaque nuit. Les feux des muletiers brillaient dans le lointain; devant les chariots les bouviers continuaient leurs danses et leurs chants. Du côté de la forêt, des perroquets, réunis en bandes innombrables , poussaient des cris tumultueux qui ne me permirent guère de fermer Tœil. Au point du jour, comme je commençais à m'endormir, Mateo vint m'éveiller ; les chevaux étaient prêts. Déjà les muletiers de San-Juan disparaissaient à l'horizon, et Gil Ferez, le pied dans rétrier, donnait Tordre à sa troupe de se mettre en marche.

Le surlendemain nous faisions à Côrdova notre entrée triomphale. Au bruit de notre voiture de voyage, roulant sur les pavés inégaux, les habitants se mettaient aux fenêtres et couraient aux portes. Les postillons , armés de sabres et de couteauK, avaient si bonne tournure en galopant, nos quatre péons levaient si fièrement la tête, qu'on répétait le soir sur la grande place de Côrdova : Han Uegado unos Ingleses; — il est arrivé des Anglais!...

Après avoir séjourné quelque temps dans la jolie petite rille de Côrdova , qui fut jadis la Salamanque des pro* vinces Argentines , nous primes congé de don Mateo pour continuer notre route vers les Andes. Je laissai à mon tour mes compagnons à Mendoza , et passai au Chili , puis au Pérou. Enfin, revenu àValparaiso avec l'intention de m'embarquer pour l'Europe, je voulus revoir Santiago, la capitale du Chili. C'est une grande et belle ville, fort agréable à habiter, et celle de toute l'Amérique méridionale où l'Européen , le Français surtout , se trouve le moins dépaysé. Dans ce temps-là , on y vivait assez tranquille ; des soldats à cheval , qui stationnaient au coin de

chaque rue, Teillaîent la nuit à la sécurité des habitants. Quand un assassinat était commis sur les routes , la justice savait mettre la main sur le coupable; il était sévèrement puni y et, après avoir rasé sa maison, on y semait du sel, comme pour effacer jusqu'au souvenir du meuNtrier. Les révolutions, il faut bien le dire, se succédaient encore à des intervalles infiniment trop rapprochés; mais, en général , le peuple y prenait peu de part , et l'on ne voyait pas, comme cela se fit plus tard, les clubs promener sur les places publiques leurs bannières menaçantes. La population calme et insouciante se répandait en foule, vers les dernières heures du jour, sur les promenades , entre les belles rangées de peupliers (alatnedas) au delà desquelles la Cordillère des Andes dresse ses pics majestueux , couverts de neiges éternelles. Quelque gracieuses pourtant que soient ces alamedas rafraîchies par de petits ruisseaux aux ondes murmurantes et bordées ed maints endroits de jardins où le pécher fleurit à côté de l'amandier, le voyageur leur préfère encore la grande digue élevée pour contenir les eaux torrentielles du Mapocho et qu'on nomme le Tajamar. Qu on se figure un quai long d'un mille, formant comme une es]rianade d'où Ton domine une vallée étroite , adossée aux Andes et ombragée de grands arbres sous lesquels se cachent de blanches maisons et de jolis vergers. Les fières montagnes, amoncelées les unes au-dessus des autres , s'arrondissent à rhorizon en décrivant une courbe immense. Leurs sommets, découpés en vives arêtes, ressemblent à de gigantesques gradins qui marquent autant de zones diverses; sur les plus bas , on distingue encore quelque trace de végétation, puis le rocher se montre à nu , et enfin Fœ9 s'égare sur des glaciers éblouissants de blancheur, que le soleil fait étinceler comme le diamant.

Je suivais un soir l'interminable route que trace le Tajamar; le soleil couchant teignait la Cordillère d'autant

de nuances changeanies qu'on en peut compter sur ta gorge du caméléon. Arrivé au faubourg de la ville, un bruit de voix mêlées au refrain d'une demi-douzaine de guitares et de harpes attira mon attaition vers un jardin où se pressait la foule. Un beau palmier, — arbre peu cominun dans cette partie du Ghili^ — en occupait le centre; tout au fond, derrière une masse d'arbustes charmants, citronniers et grenadiers, se dressait un théâtre illuminé de verres de couleur. Sur le devant de la scène , un danseur et une danseuse exécutaient un de ces pas vifs et entraînants que la race andalouse a transportés d'Ës* pagne en Amérique, après les avoir empruntés aux Bohémiens. Il parait que le ballet durait depuis longtemps, caries deux virtuoses, exténués de fatigue, ne se soutenaient qu'avec peine sur leurs jambes. Tout à coup le danseur mit un genou en terre, rejeta la tête en arrière, et fixa sur la baylarina deux yeux étincelants qui sem^ blaient la fasciner. Celle-ci , comme vaincue par le regard passionné du jeune homme , lui prit la main pour le relever, et courut se cacher parmi les femmes qui compo saiept Torchestre.

Ce dénoûment bien connu , puisqu'il est toujours le même, n'en provoqua pas moins dans l'assemblée une explosion de murmures flatteurs. La foule des spectateurs se composait de mineurs chiliens au c|iapeau pointu , au poncho bleu rayé de bandes jaunes , de muletiers de la province du Maule, reconnaissables à leurs cheveux plats et à leurs faces basanées , dans lesquelles le type espagnol est plus difficile à retrouver que celui de Tlndien. On y voyait aussi des marchands des faubourgs, des vendeurs de melons et des aguadores^ — porteurs d'eau ; — société peu choisie, j'en conviens, mais simple et franche dans ses allqres, et qui ne faisait à moi nulle attention , malgré la curiosité avec laquelle j'observais chacun de ses groupes. Il y avait là des iMes de rafraîchissements, et. au mo-

ment où les danseurs s'avancèrent de nouveau sur ]a scène , je m'assis assez près du théâtre en demandant un verre d'orangeade.

— Seigneur cavalier , me dit brusquement un jeune homme à la parole vive et brève, mettez-vous un peu de côté 'j votre manteau m'empêche de voir la baylarina /... que diable !

— 11 y a ici y comme à l'Opéra, des amateurs qui ne veulent perdre ni un pas y ni une note , pensai-je en me retournant pour regarder en face le dilettante. Je reconnus don Mateo. Il me parut un peu changé; ses habits avaient subi une altération sensible ; mais c'était bien le jeune Cordovès que j'avais vu applaudir si gaiement aux romances que nous chantait la fille de dona Ventura.

— Don Mateo , lui dis-je en lui tendant la main , avouez que si cette femme danse avec grâce , il y a dans la province de Côrdova des jeunes filles qui chantent à ravir ^ la Pépita, par exemple...

— Pépita, reprit le jeune homme ; vous connaissez Pépita? Qui donc êtes-vous , seigneur cavalier?... Ah ! mais,

c'est vous, don vos noms français sont si difficiles à

retenir 1 Et par quel hasard vous rencontré-je ici?

— ,Par le hasard des voyages qui me ramène au Chili avant de me pousser vers le cap Horn; mais vous, qui borniez vos pérégrinations à parcourir les pampas de Buenos-Âyres à Côrdova, quel sort heureux vous amène sur ma route au delà des Andes?

— Un sort heureux ! répliqua Mateo en secouant la tête... Je suis ici exilé , réfugié , proscrit ! Vous êtes sur^ pris , n'est-il pas vrai , de trouver au milieu d'une foule joyeuse , qui rit et s'amuse , un pauvre diable qui n*a plus ni patrie ni asile? Que voulez-vous , mon ami ! J'aime de passion les beaux*arts , et . dans cette gaieté populaire , je puise pour quelques instants l'oubli de mes maux... Permettez-moi d'envoyer des rafraîchissements à cette

haylarina. N*est-ce pas qu'elle danse à merveille? Ha bourse n'est pas trop garnie; mais, en cherchant bien, j'y trouverai encore une piécette pour encourager le talent.

En achevant ces paroles , il fit verser un verre de limonade glacée qu'un garçon de café alla porter à la danseuse. Celle-ci , en recevant le verre de limonade , promena ses regards autour d'elle pour savoir à qui elle était redevable de cette politesse. Mateo répondit par un geste galant au coup d'œil interrogateur de la jeune fille, qui le salua poliment, et reprit à sa bouche la cigarette qu'elle venait de prêter un instant à sa voisine.

— Sur vos grands théâtres, me dit Mateo en me prenant le bras pour m'emmener hors du jardin , vous lancez aux artistes préférés des bouquets et des vers, auxquels souvent ils ne font guère attention; nous nous contentons, daos ces petites réunions musicales et dansantes , d'oflrir aux virtuoses ce simple verre d'eau glacée qui les comble de joie... Pure politesse, après tout, et qui ne tire pas à conséquence !

En quittant le jardin , nous nous dirigeâmes vers le Tajamar. La nuit était silencieuse et sereine ; nous entendions bruire à nos pieds les eaux de la rivière , et , sur l'obscurité du ciel , nous distinguions les cimes de la Cor* dillère, qui gardaient encore un certain éclat lumineux, a Voyez , s'écria Mateo , appuyant ses deux bras sur le parapet , voyez quelle barrière immense s'élève désormais entre mon pays et moi : soixante lieues de montagnes , de

précipices , de neiges et un arrêt de proscription ! Une

de ces révolutions qui éclatent comme l'orage est venue bouleverser notre paisible cité de Côrdova. Le parti auquel J'appartenais a succombé dans la lutte, mon petit patrimoine a été presque entièrement absorbé par les amendes que nous a fait payer le vainqueur, et je m'estime heureux d'avoir sauvé ma tête. Vous vous souvenez

de la soirée que nous passâmes ensemble à la esquina ? Eh bien 1 de tous «eux qui étaient là réunis sous le toit hospitalier de dona Ventura, en la comptant , elle et sa fille Pepa, save7^vous ce qui reste de vivant aujourd'hui? Deux personnes, vous et moi 1 La première

scène de ce drame s'est déroulée sous vos yeux , à la maison de poste où nous soupions si gaiement , quand arrivèrent les chariots de Gil Ferez de Salta. En vous racontant celles qui l'ont suivie , je n'aurai à vous parler que de personnages déjà connus de vous, b

— Reportez-vous par la pensée à la maison de poste de doua Ventura , dit Mateo en commençant son récit ; vous n'avez peut-être pas oublié ce Fernando...

— Le petit muletier aux grands éperons qui vint interrompre si brusquement notre souper ?

— Celui-là môme... Fernando, vous vous en souvenez , repartit de grand matin avec son aria^^ une heure avant que les charrettes conduites par Gil Ferez se remissent en marche. Quoiqu'ils suivissent la même route , ces deux hommes ne devaient plus se rencontrer avant d'être arrivés à Buenos-Ayres. Les mules du petit Fernando trottaient lestement dans les grandes plaines et franchissaient sans difficulté les ruisseaux , tandis que les bœufs de Ferez , attelés à de massives charrettes , traînaient péniblement dans les ornières leurs lourdes charges. Il y avait donc quatre jours que Fernando était au terme de son voyage , lorsque les bouviers , couchés sur le sommet des chariots du haut desquels ils aiguillonnent les attelages , découvrirent les clochers de Buenos-Ayres et

Page 1