I. Convoi de roules
les largeaeaax de la Plata. Ferez conduisit son convoi au pied de l|i colline du Retiro , à sa place accoutumée. Il y avait Ik cinq oq sii^ caravanes de chariots venues des provinces de Touest et du nord de la République Argentine; Tensemble de leurs équipages formait une bande de soixante à quatre * vingts bouviers ^ qui se reposaient comme des matelots dont te navire dort sur ses ancres. Les uns , étendus à plat ventre sur Therbe , chantaient à demi-voix de gais refrains, et se livraient philosophiquement aux douceurs du far-niente ; les autres éventraient avec leurs longs couteaux des melons d'eau gros comme des barils; quelques joueurs passionnés, assis sur des têtes de bœuf^, risquaient d'un seul coup sur une carte le salaire de plusieurs mois. Quand parurent les gens de Salta avec leurs charrettes, tous ces gauchos poussèrent un bruyant hourrah pour célébrer l'arrivée des nouveaux-venus ^ et ceux qui comptaient parmi la troupe quelques amÎ8 coururent échanger avec eux des poignées de main. Gil Ferez , après avoir dirigé ses bœufs vers les p&turages où ils devaient se reposer jusqu'au départ , mit son cheval au galop pour aller annoncer à ses consignataires que sa riche cargaison avait touché le port sans accident.
Dès qu'il fut parti , des groupes se formèrent autour des feux allumés par ses gens. Le bruit s'était répandu depuis quelques jours parmi ces gauchos y race vagabonde et insubordonnée , que des soulèvements avaient eu lieu dans les provinces de Fintérieur ; ils avaient hâte de questionner les voyageurs qui venaient de traverser toute l'étendue des pampas. U y avait du vrai dans cette nouvelle , et ridée de déserter les chariots pour monter à cheval et se joindre aux bandes armées souriait à la plupart des bouviers. Galoper en liberté dans des plaines sans fin, piller les grandes fermes isolées, attaquer les hameaux , telle était la perspective attrayante qui s'ouvrait à leur imagination. Pendant qu'ils s'entretenaient des évê-
nements qui se préparaient en la iierra adentro. — dans rintérieur des terres, — Fernando vint à passer; il était à pied, maïs traînait toujours à ses talons ses grands éperons d'acier qui gênaient sa marche. On eût dit un aigle démonté par le chasseur et que les longues plumes de ses jambes empêchent de courir.
— Tiens ! crièrent les bouviers, voilà le petit muletier, le marchand d'eau-de-vie de San-Juan ! Eh ! Fernando , veux-lu nous envoyer un baril , que nous buvions à ta santé?
— Donnez-moi plutôt à manger, vous autres, répondit le muletier , je suis à jeun depuis hier !
Et, coupant une tranche de viande dans la grosse pièce de bœuf qui rôtissait devant le feu , il prit Tune des extrémités du bout des doigts , introduisit l'autre dans son gosier et Tavala d'une bouchée , comme un lazzarone eût fait d'une poignée de macaroni. — Mei-ci , dit Fernande en essuyant son couteau sur sa botte de [)eau de vache y me voilà mieux maintenant. Vous me permettrez de coucher ici , n'est-ce pas? et vous me prêterez bien une couverture pour passer la nuit? En attendant , je vais m*allonger là , dans quelque coin , pour faire la sieste.
Il se glissa entre les deux roues d'une charrette et s'endormit, sans que les bouviers s'occupassent de lui. Gil Ferez revint bientôt donner à ses gens l'ordre de décharger les chariots dès le lendemain matin. En faisant sa ronde, il aperçut le muletier tranquillement endormi et qui ronflait sur l'herbe comme un enfant dans les bras de sa mère. — Eh ! Fernando, lui dit-il, que fais-tu là, mon garçon ?
— Je me repose, répondit celui-ci en se frottant les yeux ; j'ai passé quatre jours et autant de nuits à jouer aux cartes.
— Et tu as gagné?
— Au contraire , j'ai tout perdu , mon chargement
d'eau-de-vie , mes mules, tout ce que je possédais ! Vou* lez-vous me prêter vingt piastres , Gil Ferez î
— Pour les jouer encore ?
— Peut-être,.. Tenez, j'étais un homme rangé, je ne jouais jamais, et vous êtes cause que je vais peut-être devenir un brigand. Depuis bien des années je connais Pépita; je l'ai vue grandir; sa mère me recevait bien, elle devinait que j'aimais sa fille , et m'encourageait elle-* même à travailler pour acquérir de quoi augmenter mon petit commerce. A chaque voyage que je faisais, je ne manquais jamais de m'arrêter à la esquina; je retrouvais Pépita plus grande et plus jolie... Elle m'accueillait, elle aussi, avec joie... j'étais heureux, et, depuis deux ans que vous passez par là, tout est changé. Avec vos châles de crêpe et vos chaînes d'or, vous leur avez tourné la tête; la mère me traite comme un homme de rien, et c'est vous que Ton fétel Prêtez-moi vingt piastres, que je gagne de quoi faire aux deux dames des présents qui me remettent en faveur auprès d'elles. Vous êtes bien riche, .Gii Ferez; vous trouverez à vous marier dans les villes, à Salta, à Gôrdova, où vous voudrez ; moi je suis pauvre, mais j'aime Pépita , la seule fille qui ne me repousserail pas, tout ruiné que je suis.
En parlant ainsi. Fernando avait les larmes aux yeux. Gil Ferez , surpris de cette demande et de cette franche explication, eut pitié de la misère du muletier, mais ne fut point ému de son chagrin. — Si tu veux vingt piastres, répondit-il, je te les donnerai; j'ai le moyen de t avancer cette somme. Dieu merci, quoiqu'elle soit assez ronde ; mais, crois-moi, ne joue plus, mon garçon ; laisse là ton commerce ; pour faire des aiTaires un peu considérables, il faut deux choses : du capital et du crédit. Tu n'as ni l'un ni l'autre ; tu feras mieux de renoncer à Pépita, qui ne pense plus guère à toi , et de retourner dans la vallée de San-Juan... Tiens, voilà tes vingt piastres.
-r Gil Ferez, répliqua le muletier en se redressant avee fierté f vous me lancez à la face des paroles qui me rendent fou de colère. Je m'efforçais d'oublier de quelle manière vous m'avez traité, sur quel ton injurieux vous m'avez parlé à la esquina, devant la jeune lille, devant sa mère , devant des étrangers qui se trouvaient là par hasard... Et vous recommencez! £h bien! je ne vous demande rien, gardez votre argent; mais, je vous en supplie, laissez-moi Pépita, et je vous jure une reconnaissance éternelle.
— Impossible , mon garçon ; je n'aurais pas le droit de profiter des avantages que me donne ma position? Tu es fou, Fernando; prends ces vingt piastres, je te les donne, et je n'exige pas même de toi cette reconnaissance que tu me promets.
— Ah! carrelero*y tu t'en repentiras!... dit à voix basse le jeune muletier, et il se retira les mains vides, comme il était venu, mais la haine dans le cœur. La nuit arrivait, Tombre se répandait sur les chariots rangés au pied de la colline; on distinguait à peine, parmi les haies de cactus, les hautes tiges des agaves pareilles à des candélabres éteints. Les promeneurs regagnaient la ville au plus vite ; il n'est pas prudent d'errer le soir autour des plantations d'oliviers qui couvrent ce vallon solitaire , et bien des croix de bois piquées en terre sur le talus des fossés invitent les passants à prier pour ceux qui sont morts assassinés. Quand Tobscurité fut complète, quand au milieu du silence les eaux argeutées de la Piata soulevèrent comme des masses inertes et opaques les navires mouillés au large parallèlement à la rive, Fernando détacha ses éperons pour marcher sans bruit, et s'enfonça dans les ténèbres, a Ah ! carretero, disait-ii à voix basse, tu m'as rendu joueur, tu es cause que je suis ruiné I Tu