‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 38 sur 57 · I. L'enfer des HindouB · texte numérisé non relu

I. L'enfer des HindouB

main cpie la haine et le désir de la rengeanee , rendaient tremblante elle lacéra à coups d'épine la jambe d^ eelte grossière statuette; puis^ craignant d'être apcarccte^ elle se retira précipitamment en jetant au jongleur quelque menue monnaie qu'elle tenait en i ésoi-ve dans un pan de son vêtement. L'aveuqu'ellevènait de faire soulageait son Àme après une si longue contrainte; un vague espoir la ranimait. De son côté, le domben se remit en route ^ asses satisfait d'avoir pu exercer dans un humble village sa triple profession de jongleur » de médecin et de magicien. — - Chercher un Kouravar sur la cdte de Goromandel, se disait-il k demi-voix y autant vaudrait poursuivre rbirondelle dans les airs... A tout prendi^e pourtant, j'aurais bien du malheur si la viejllQ.qui a volé Tenfant ne se faisait paa mordre la patte par un chien dans quelque expédition nocturne.

Tandis qu'il se parlait ainsi , il s'enfonçait à travers les halliers, et coupait au plus court pour gagiief la grand'route. Son sac sur l'épaule, le turban incliné sur l'oreille^ il marchait à inonda pas et chantait à denû-voix. Habitué à vivre au jour le jour, et à dormir sur le; seuil des pagodes, l'insouciant domben ne s'inquiétait ni de l'approche de la nuit y ni de l'aspect désert de la campagne. Tantét il arrachait aux buissons de petites graines qu'il faisait sauter d'une main dans l'autre; tantôt il faisait pirouetter son bâton sur l'extrémité de ses doigts; il charmait ainsi les ennuis de la route ^ en se livrant à ses exerdces de jongletfh

I?. — Lk rAGODK ET l'ÉGUSE.

Quelques jours après , un groupe composé d'une demidouzaine d'Indiens de basse caste sortait de Pondichéry par les sentiers qui conduisent dans la campagne du côté

du sud. La brise du soir commeaçaii à rafraîchir l^at^ mosphère embrasée; les touffes de bambous balançaient leurs tiges flexibles avec un doux murmure. Le long des haies bordées de bananiers et de vaeouas , sous les manguiers gigantesques dont les Ceuiiles épaissent frémissaient au vent y de jeunes filles niavehaient d'un pas rapide; la cruche de terre rouge posée sut^a tôte y la main sur la hanche nue y elles se dirigeaient vers les fontaines pour y puiser de l'eau. Les anneaux de cuivre suspendus à leurs pieds rendaient un bruit métallique y entendu des laboureurs y qui y du haut des cocotiers dont ils cueillaient les fruits y semblaient y répondre par de joyeuses chan* sons. A la molle langueur d'une journée brûlante succédait la fraîcheur vivifiante qui annonce le réveil de tous les êtres; les oiseaux eux-mêmes , sortant de Tonibre où ils. s'étaient tenus cachés ; voltigaient en plein soleil et gazouillaient d'une voix plus hardie. Tout renaissait dans la nature y tout revêtait un air de fôte; cependant le petit groupe qui traversait cette riante campagne paraissait morne et attristé. En tête du cortège marchaient deux parias coiffés du turban blanc; ils portaient sur leurs épaules une ti^e de bambou à laquelle était attachée une pièce de toile nouée aux quatre coins. Ce qu'enveloppait cette toile , disposée comme un hamac , c'était le corps de l'enfant chétif substitué par la vieille kouravar à celui du cipaye y et qu'ils allaient enterrer. A trois reprises les porteurs s'arrêtèrent y et le cipaye Pérumal y qui les suivait y fit glisser dans la bouche de l'enfant mort quelques grains de riz et quelques gouttes d'eau ; touchante et inutile cérémonie qui prouvait aux assistants que la vie avait pour toujours abandonné cette pauvre petite créature ! Enfin y quand le cortège fut arrivé au lieu désigné pour la sépulture ^ im sonneur de trompe, portant à ses lèvres une grande corne de terre cuite ; en tira un son éclatant et l^rible; mais ce dernier appel ne put faire tressaillir

Tenfant , qui dormait du sommeil dont on ne s'éveille plus. La fosse fut bientôt creusée; on y déposa le petit corps; puis les parias piétinèrent le sol dont ils l'avaient recouvert, afin d'empêcher les chacals deTexhumer. Sur sa tombe f le cipaye plaça une noix de coco brisée , dont le lait lui servit à faire une libation; il y jeta aussi une fleur comme un symbole de cette frêle existence, de cette tige naissante fauchée presque au berceau. Cette petite scène se passait à une certaine distance de la ville , au delà de la plaine rendue fertile par les irrigations , à Tombre d'un de ces bois de palmiers qui poussent spontanément parmi les sables de la côte de Goromandel. Quand les gens qui composaient le convoi se furent retirés et que le silence régna de nouveau dans cette savane solitaire , la vieille kouravar sortit du milieu des broussailles. Sa tribu campait à un mille de là, près du bord de la mer. Au moment où le cipaye accomplissait la cérémonie funèbre que nous venons de décrire, la méchante femme, qui cueillait furtivement des branches de palmiers , l'avait reconnu. Cachée près de là , elle avait suivi d'un œil attentif tous ses mouvements , et restait convaincue que le secret de son larcin demeurait à jamais enfoui sous la terre. Elle aurait pu d'un mot changer en joie les larmes de ce pauvre homme, dont elle avait détruit le bonheur et brisé l'espérance. Insensible à tout sentiment de pitié, elle s'applaudit du succès de sa ruse et haussa les épaules en regardant le cipaye qui s'éloignait les yeux cachés dans ses mains. Déjà les corneilles s'abattaient sur la tombe et fouillaient le sable à grands coups de bec, les milans affamés rasaient le sol de leurs longues ailes en poussant des cris aigus. La vieille s'avança au miUeu de ces oiseaux criards et voraces, qui se mirent à voltiger tumultueusement au-dessus de sa tête. Ils s'approchèrent d'elle familièrement; on eût dit qu'elle savait charmer les habitants de l'air. Avec quelques grains deri2 et des parcelles d'un gâteau qu'elle émiettait

dans le creux de sa main décharnée , elle faisait tourbillonner autour de son front le noir essaim, excitait ses clameurs ou les apaisait tout à coup. Il semblait que ces oiseaux pillards rendissent hommage à la supériorité de cet être dégradé, mais intelligent, qui vivait comme eux de vols et de rapine. Quand le jour baissa, cédant à leur instinct, les milans gagnèrent les forêts, et les corneilles se perchèrent au hasard sur le sommet des palmiers. Restée seule, la vieille s'achemina vers le bord de la mer; la brise qui soufflait avec plus de force faisait bondir et écumer la vague sur le sable avec un bruit retentissant. A genoux sur leurs cadmarans*, les pêcheurs , pareils à des points noirs , ramaient vigoureusement pour atteindre le rivage. Il n'y avait plus à l'horizon sur la haute mer que les voiles gonflées d'un grand navire qui passait au loin , faisant route vers le golfe du Bengale. La voix de la mer dominait tout autre bruit ; à la lueur des étoiles, qu'aucun nuage n'éclipsait , la vieille hindoue, les cheveux épars, demi-nue, le dos chargé de branches d*arbres, se mit à marcher lentement , le front au vent , les pieds baignés par l'écume des flots.

Pendant toute cette soirée , Padmavati était restée au logis , la loi hindoue ne permettant point aux femmes d'assister aux cérémonies funèbres. Ses voisines n'avaient pas manqué de lui faii'e leurs visites de condoléance, et elle avait fait retentir l'air de ses gémissements selon la coutume^ sa douleur était sincère cependant, car elle pleurait l'enfant qu'on lui avait volé. Délivrée de celui à qui elle était contrainte, pour ne pas se trahir, d'accorder des soins incessants , elle ressentait plus douloureusement le vide qui s'était fait autour d'elle. Lorsque son mari rentra , il jeta sur elle un regard plein d'angoisse , mais ne lui adressa pas une seule parole. Padmavati

I. Badeaux composés de trois pièces de bols liées ensemble et relevées aux deux extrémités.

n*06ait lever les yeux sur cet homme au front haut et fier, que le chagrin avait vaincu et qui pleurait comme une femme. U se passa ainsi une demi-heure d'un morne silence ; peu à peu , le cipaye Pérumal maîtrisa ses larmes , mais ce fut pour donner un libre cours aux sentiments tumultueux qui l'obsédaient :

— Tu ne Taimais pas, cet enfant, s'écria-t-il ^ tu Tas mal soigné !... On lui a jeté un sort entre tes bras , et tu n*en as rien su I Plus de joie pour moi , ni dans ce monde, ni dans Tautre ! L'homme qui meurt sans postérité n*a personne qui célèbre après lui des sacrifices pour le faire entrer dans le séjoyr des félicités éternelles I...

A ces reproches , à ces paroles de désespoir qui s*appuyaient sur Tun des points fondamentaux de la doctrine brahmanique , Padmavati ne répondait rien ; elle courbait la tête avec résignation , car elle connaissait aussi ce texte de la loi hindoue : a II n*y a pas d'autre dieu sur la terre pour une femme que son mari... Si son mari se met en colère , la menace , la bat même injustement , elle ne lui répondra qu'avec douceur, lui saisira les mains , les lui baisera, et lui demandera pardon, au lieu de jeter les hauts cris et de s'enfuir hors de la maison. » Et^puis un espoir lui restait toujours, et elle s'y livrait presque malgré elle : c'était de retrouver la vieille koiuavar. Que de fois elle avait contemplé avec rage la statuette informe façonnée parle jongleur! que de fois elle avait piqué avec une épingle et mordu à belles dents cette image de son ennemie ! Un jour , elle crut la voir passer devant la porte de sa cabane : elle sortit précipitamment dans la rue , courut jusqu'au carrefour, où il lui semblait que la vieille avait tourné; mais, arrivée là, une de ses amies l'arrêta tout à coup pour lui demander où elle allait si vite. Pad« mavati se ti'oubla ; on répéta dans le voisinage qu'elle devenait folle , et son mari , dont l'affection diminuait gra-» duellement , ne savait plus que penser de sa femme , qui

paraittait chaque jour plus absorbée dans une idée fixe.

Cependant les obligations du service militaire retenaient souvent le cipaye hors de chez lui. Tant qu'il avait le fusil au bras , — qu'il fit Texercice sur Tesplanade ou qu'il montât la garde à la porte du gouverneur^ — il oubliait en partie ses peines de cœur ^ mais ses tourments renaissaient plus poignants encore quand il se retrouvait seul avec Padmavati. Celle-ci n'avait d'autres distractions que les soins du ménage , fonctions monotones qui ont leur charme sans doute , surtout chez les peuples aux mœurs simples et primitives , mais à la condition d'être récompensées par des témoignages d'affection. Privée désormais de Tamour de son mari , Padmavati n'avait plus à jouer chez elle que le triste rôle d'esclave , tel que le lui imposaient les lois sévères de sou pays. Chaque fois qu'elle le pouvait , elle s'élançait hors de sa demeure, traversait les bazars et courait dans la foule , cherchant partout celle qui Favait réduite à cette humiliante condition de femme oubliée et méprisée. Si un groupe se formait sur les places publiques autour d'une troupe de sauteurs , de baladins , de tous ces vagabonds qui se recrutent en partie chez les Kourav^ , elle se glissait au plus épais de la cohue , au risque de passer pour une femme effrontée , et son regard ardent plongeait à travers les rangs pressés des spectateurs. « Qui sait ? se disait-elle avec un battement de cœur inexprimable , elle est peut-être là? Ces bateleurs ont toujours une vieille qui tient le sac aux gobelets. » Quand un coup d'œil jeté sur la troupe lui apprenait qu'elle s'était trompée , elle ne se rebutait pas. « Pendant que les plus vigoureux et les plus agiles éblouissent le public par leurs tours d'adresse , pensait-elle encore , les autres profitent du moment pour enlever au spectateur attentif ses anneaux et ses bracelets. )» Et elle recommençait, toujours sans succès , à examiner de la tête aux pieds ceux qui

l'approchaient^ à épier les mouvements de quiconque se mouvait dans son voisinage.

Le mois de ichaït ( mars-avril ) , le premier.de Tannée solaire des Hindous , arriva bientôt. Depuis plus de huit mois , il n'était pas tombé une seule goutte d'eau ; sur le ciel embrasé ne paraissait pas encore le plus petit nuage qui pût faire présager, même de loin , la saison des pluies; lej étangs, complètement desséchés, ne pouvaient plus alimenter les canaux des rizières ; partout la terre se fendait , les moissons commençaient à se flétrir, et les épidémies se répandaient parmi la population découragée. Pour conjurer tous ces fléaux , les brahmanes promenaient les idoles en grande pompe à travers les rues de Pondichéry. Dès que la nuit avait fait rentrer dans leurs maisons les Hindous travailleurs de toutes les castes et de toutes les professions, à Theure où tous les quartiers fourmillent de peuple, où les vendeurs de bracelets, de fleurs, de gâteaux , offrent leurs marchandises aux gens plus aisés qui prennent le frais devant leurs portes , couchés sur des bancs de pierre , dans le simple appareil de baigneurs sortant de Teau , la conque retentissait dans l'enceinte de la grande pagode. Bientôt s'ouvrait la porte principale surmontée de bas-reliefs mythologiques : ce sont des groupes repoussants ou gracieux, pleins de naturel, de mouvement et de naïveté, que des artistes anonymes, comme chez nous ceux du moyen ftge , exécutent avec un sentiment exquis de la légende et une connaissance parfaite de la tradition. A travers ce portail béant , on voyait Tidole parée de ses habits de fête, ruisselant dthuile parfumée , le front oint de poudre de sandal , s'élever du fond du sanctuaire sur un brancard porté par une troupe de brahmanes desservants. Aux acclamations de la foule , elle se mettait en mouvement et franchissait le seuil que semblent garder de grandes statues de pierre au visage grave et doux ', ces gardiens de la porte ( dwâra-pdla ), comme

on les nomme, subitement éclairés par les milles lumières allumées autour de l'idole , devenaient si vivants dans leur attitude souriante et sévère , qu'on eût dit, — et la foule le répétait, — qu'ils changeaient de posture et modifiaient leurs gestes chaque soir. Une fois hors de l'enceinte , le cortège se déroulait avec une certaine solennité; les chandelles romaines , croisant dans les airs leurs feux bleus et rouges , formaient au-dessus de Tidole un berceau lumineux dont réclat se reflétait dans les feuilles des cocotiers plantés devant la plupart des maisons. Au jeu de ces fantastiques lumières se joignait le bruit assourdissant des gros tambours ; des trompettes de cuivre , musique désordonnée qui arrache aux chiens des hurlements plaintifs , déchire l'oreille des hommes et met en fuite les rats palmistes. Le chef d'orchestre , natouva , réglait la mesure de cette effroyable symphonie , et les bayadères de la pagode, excitées par le bruit, par les lumières, par les regards de la foule, parles sourires triomphants des brahmanes , et aussi par quelque boisson enivrante , exécutaient avec une verve prodigieuse et une révoltante effronterie les danses les plus extravagantes. Pour ces peuples païens , il s'agit de fléchir un dieu comme on désarmerait la colère d'un nabab, par des offrandes d'argent, defleui^s, de fruits, ou en déridant son front par le spectacle grossier d'un ballet. La foule a peur et ne prie pas ; les brahmanes se posent en familiers du dieu ou de la déesse ; ils ont dans le regard autant de charité et de douceur que le cawas qui, marchant devant un pacha , écarte les passants à coups de bâton. L'idole que Ton promenait ainsi à travers la ville émue , tremblante , TefRgie devant laquelle chacun courbait la tête, était celle de Dourga ou Bhavàni, la terrible déesse aux huit bras, qui tous portent une arme ou font un geste menaçant, et dont pas un ne se lève pour bénir ou rassurer. On doit rendre cette justice aux bayadères , qu'elles s'acquittaient de leur rôle avec une conscience

— 4Be —

digne d*éloges; attachées dès leur enfance > bon gré mal gré) au service de la pagode, considérées comme les es* claves de la divinité dont elles composent la cour , elles faisaient tourner cette fête religieuse à leur propre glorification. Tous les regards se fixaient sur elles, excepté ceux des musulmans > qui se détournaient avec horreur de ces symboles polythéistes en répétant à denii-v(Hx : « Il n'y a de Dieu que Dieu... Dieu est grandi Allah akbar/ »

I^s Kouravars, campés à quelques milles de Pondichéry, n'avaient pas manqué une si belle occasion de pécher en eau trouble. Dès le premier jour de la procession, ils se glissèrent dans la foule et firent une assez abondante moisson de boucles arrachées aux oreilles des enfants, — les Hindous les traînent partout avec eux, — de menues monnaies et de mouchoirs de soie. On ne songeait guère à les surveiller ni à se prémunir contre leurs tentatives hardies. A ce moment-là, les péons de la police n'étaient plus que de fervents Hindous inclinés sous le regard hautain de ridole. Une seule personne pensait à ces bohémiens : c'était Padmavati. Au milieu d'un groupe où Ton se pous^ sait, où des enfants foulés aux pieds criaient comme dea chats dont on écrase la patte, elle vit distinctement la vieille kouravar son ennemie se glisser tète baissée et faire une trouée. Elle s'élança pour la saisir en appelant au voleur, mais la rusée bohémienne coula dans la foule comme une couleuvre entre les pierres; puis il se fit une violente poussée, et Padmavati se trouva au milieu d'un cercle de gens ébahis qui la montraient au doigt et s'éloi-* gnaient d'elle en Taccusant de jeter le désordre dans les groupes pour commettre quelque méchante action.

Honteuse de ces imputations déshonorantes, Padmavati se promit bien de ne plus se risquer seule parmi ces rassemblements tumuhueux. Pondant .plusieurs jours , elle eut la force de résister au désir qui la portait presque invinciblement à chercher son ennemie dans la ville.

ira?ait-elle pas acquis la certitude que la Kouravar était dans les environs? Son enfant était donc % près d'elle» à sa portée^ et ne savait-elle pas aussi qu'un matin la tiîbu errante se remettrait en route pour ne plus revenir peutêtre? Ces diverses pensées la tourmentaient nuit et jour; elle était dans un état d'agitation et d'inquiétude qui n'échappait point à son mari. Quand elle tombait dans ses rêveries, quand y en proie k des distractions qui lui faisaient oublier les soins du ménage , elle laissait passer rheure du repas sans préparer le riz, Pérumal la regardait tristement et disait avec plus de chagrin encore que de colère : — Les voisins ont raison, elle a perdu là tête ! — Et il s'asseyait dans un coin , attendant avec patience que sa femme eût achevé la besogne attardée. Un incident assez étrange, qui eut lieu peu de temps après, le confirma dans ridée que Fintelligence de Padmavati s'affaiblissait par degrés.

Tandis que ies païens se livraient aux manifestations extravagantes de leur culte, les chrétiens se préparaient par le jeûne et la prière aux solennités de Pâques. Le grand jour du vendredi-saint arriva. Partout où le catholicisme est établi dans llnde, on le célèbre avec une pompe particulière , et il devient ainsi comme une fête immense à laquelle tous les indigènes prennent part, quelle que soit d'ailleurs la religion qu'ils professent. Dès que TofBce du matin est terminé , le tabernacle restant yide et ouvert, on laisse la foule assiéger les abords de l'église. La grande place plantée de tulipiers à fleurs jaunes qui conduit au couvent des missions se remplit de curieux avides de pénétrer dans l'enceinte au milieu de laquelle est bâti le temple chrétien. Dans ce préau sont représentées toutes les scènes de la passion, non pas en tableaux, — la peinture ne parlerait pas assez aux yeux de ces peuples naifs, — mais au moyen de personnages sculptés^ de grandeur natturelle, disposés par groupes

"> «»'«»«'■ ■ '1^ ■■< ^1 t 'a^^am^m^

dans une douzaine de cabanes qui leur servent d*encadrement. Il faut voir avec quelle curiosité, avec quel intérêt même les Hindous considèrent et étudient ces illustrations du grand drame chrétien. Ici des Musulmans, reconnaissables à la calotte de coton blanc qui surmonte leur tête rasée, à la barbe pointue qui pend à leur menton, expliquent à haute voix l'histoire de Aissa (Jésus) et de bibi Mariam (M"* Marie). Nous sommes à leurs yeux des infidèles que Dieu a frappés d'aveuglement pour avoir rejeté le Coran et refusé de reconnaître Mahomet, mais ils savent nos livres saints. Derrière eux , et comme au second plan, se tiennent les Hindous païens : ceux-là ne comprennent pas grand'chose aux mystères de notre culte \ cependant ces douces images, empreintes d'onction et toutes marquées au sceau de la douleiu*, les touchent et les attirent. Les femmes les regardent avec émotion, les pères les montrent du doigt à leurs enfants^ qu'ils élèvent dans leurs bras au-dessus de la foule. Çà et là des groupes plus sérieux s'arrêtent, s'inclinent et prient. Ce sont les néophytes, les indigènes baptisés et chrétiens. Ëmus, attendris, ils conservent, au milieu de l'agitation qui les entoure, une attitude recueillie. L'après-midi tout entière se passe dans ces promenades, dans la contemplation des figures dressées autour de l'enceinte de l'église. Le soir arrive ; la population de Poudichéry se presse en masse aux portes des missions ; la place est remplie de lumières. C'est un murmure confus de voix, une ondulation immense de têtes noires , de fronts ceints de turbans rouges ou blancs. A la clarté des feux allumés par les marchands de gâteaux qui font leur cuisine en plein vent, étinccllent les anneaux suspendus au nez des femmes, les larges boucles qui oscHlent à toutes les oreilles. Les mendiants, les paralytiques et les lépreux, qui se traînent à genoux dans la poussière et s'appuient contre le tronc des arbres, poussent des gémissements lamentables ; les

uns demandent Taumône au nom d* Allah, les autres chantent des stances chrétiennes en langue tamoul ou télinga. Peu à peu ces flots de peuple entrent dans le préau de Téglise; là tout est illuminé, la cour, les loges qui contiennent les images, les arbres, tout, excepté l'église, dont les grandes portes ouvertes permettent à peine de distinguer les voûtes, pleines de ténèbres. Que veut cette multitude? pourquoi cet empressement autour du sanctuaire habité par des prêtres étrangers? U s'agit d'entendre prêcher une passion, là, au grand air, non pas entre quatre murs, comme dans nos froids climats, mais comme jadis au temps des ap6tres, sous le ciel de l'Asie, à la face des nations infidèles.

Telle était la solennité qui poussait hors de chez eux tous les habitants de Pondichéry. Sollicitée par ses voisines» Padmavati refusa d'abord de partir; elle voulait aller seule et poursuivre à son gré ses investigations. Quand elle vit la rue déserte , elle s'esquiva furtivement et courut. Ce n'était pas la curiosité qui l'attirait^ élevée dans la campagne, elle ne savait rien de la religion des chrétiens et n'avait jamais assisté à cette cérémonie. Une idée fixe l'occupait : retrouver la vieille qui rôdait depuis quelque temps dans la ville, lui sauter au visage et la forcer d'avouer ce qu'elle avait fait de son enfant. Soutenue par cette espérance, elle supportait le poids de ses douleurs avec énergie, et quand le découragement s'emparait d'elle, quand le souvenir de ses joies maternelles si vite évanouies la jetait dans la désolation, elle s'écriait en frappant la terre du talon : — Je le retrouverai ! il me sera rendu !

Elle marcha donc précipitamment vers la place où s'assemblait la multitude. Il était tard déjà; toutes les avenues de réglise se trouvaient encombrées. En vain Padmavati cherchait à se frayer une route. Tout à coup elle entend derrière elle des voix qui criaient : Gare ! place !

Le gouveroeur arrivait avec son cortège , porté dans soa palanquin sur les épaules de ses péons. Devant lui f les rangs s'ouvrirent, et ils ne se refermèrent pas si vite que la femme du cipaye ne pût se glisser dans le préau, comme une petite barque qui franchit un courant trop rapide en se jetant dans^ le sillage d'un gros navire. Un fauteuil attendait le gouverneur; il y prit place, et aussitôt un prêtre malabar monta dans la chaire dressée en face de la porte de Péglise. À ce moment, les spectateurs impatients tournèrent leurs regards vers un rideau roys^ térieux qui pendait derrière le prédicateur; le rideau fut tiré et laissa voir un Christ de bois, de grandeur naturelle, aux pieds duquel de jeunes Hindous, vêtus en soldats ro« mains faisaient sentinelle. On put compter dans l'auditoire autant de signes de croix qu'il y avait de chrétiens ; puis tous ces visages plus ou moins noirs, représentant les nuances diverses des peuples de TAsie orientale, se levèrent à la fois vers le prêtre qui commençait son discours. Un profond silence régna instantanément dans cette vaste enceinte ; on entendait respirer la foule et aoufiOer les curieux attardés qui grimpaient sur les cocotiers pour voir par-dessus les murs.

Padmavati faisait de grands efforts pour circuler dans cette masse compacte de gens attentifs , les tms assis à terre, les autres debout; elle avançait d'un pas, puis s'arrêtait regardant autour d'elle. Tantôt elle prétait Toreille aux paroles émues du prêtre, tantôt elle oubliait cette voix retentissante pour s'exciter à ne pas se ralentir dans la recherche qui l'occupait. Peu s'en fallut qu'elle ne réussit à rencontrer la vieille kouravar qui se faufilait pendant ce temps-là au milieu des groupes ; à plusieurs reprises ces deux femmes passèrent si près l'une de l'autre, que leur souffle se confondit; mais les flots humains sont conmie ceux de la mer, ils changent incessamoMint de place et de forme. Autour des gens arrêtés qui éoou-

laient de toates leon oreilles la prédication, s'agitait une houle dans laquelle il était impossible de se joindre ou de se reconnaître. Exténuée de fatigue, Padmavati s'assit sur les marches de Téglise, près d'un pilier auquel s'adossait, dans l'attitude rêveuse du premier âge, un petit enfant de chœur vêtu de la blanche robe de lin. Le prêtre haletant, suffoqué par la chaleur et la poussière qui lui montait au visage , interrompit son discours et entonna la stance : 0 CfUûs ave! que tous les chrétiens répétèrent avec lui. L'enfant de choeur y répondit d'une voix si pure, si harmonieuse, que Padmavati fondit en larmes. Cet enfant était un Hindou des faubourgs élevé par les missionnaires; il se pencha vers la femme étrangère qui pleurait et la regarda avec compassion. Troublée par l'expression na!ve de cette pbyûonomie si calme et si sereine, Padmavati se leva pour se plonger de nouveau dans la foule. Deux fois encore le prêtre s'arrêta et donna le sigtial du chant solennel : 0 Crux ave! et parmi les voix criardes et grêles qui s'clevaient pour saluer la croix, celle de l'enfant à la robe blanche , comme si elle fût venue d'en haut , vibrait à l'oreille et au cœur de Padmavati. Jamais la pauvre Hindoue n'avait rien entendu, rien ressenti qui eût fait sur elle une impressionjiussi extraordinaire. Quand l'enfant chantait, elle eût voulu lui mettre la main sur la bouche pour le faire taire \ quand il se taisait , elle désirait Tentendre encore.

En proie à cette émotion, qui se composait de colèro jalouse et d'attendrissement, Padmavati fixa enfin son regard sur la croix, et dit avec désespoir: Oh! si mon fils m'était rendu, je voudrais qu'il fût comme celui-là, élevé dans le temple de ce Dieu que je ne connais pas! — Et le Christ de bois ouvrant les yeux les leva au ciel, les promena sur la foule, puis les referma et lussa tomber sa tête sur sa poitrine. A ce moment suprême, vous eussiez vu les Hindous chrétiens tomber à genoux en se frappant la

poitrine. Le prêtre venait de dire les dernières paifoles de la passion : emisit spiritum. On entonna le Siabai; les jeunes gens costumés en soldats romains procédèrent à la descente de croix. D'autres clercs , représentant les disciples, Joseph d'Arimathie etNicodème^ mirent respectueusement le Christ dans le tombeau et le transportèrent à la chapelle,

Padmavati n'avait rien vu de cette dernière scène , qui produisit sur le public un effet prodigieux. Le mouvement du Christ levant les yeux vers le ciel et expirant sur la croix n'était un secret pour personne; loin de faire un mystère de ce mécanisme fort simple , les missionnaires en abandonnaient le jeu aux néophytes eux-mêmes. Cependant le regard du Christ , joint au peu de paroles qu'elle avait écoutées et comprises , foudroya la mère désolée : elle s'était précipitée à genoux comme ses voisins ; comme eux, elle avait baisé la terre sans savoir ce qu'elle faisait; puis , bouleversée parles émotions de cette soirée, elle se sentit défaillir, et resta couchée sur la poussière. La multitude, qui conunençait à s'écouler, bourdonna autour d'elle avec un murmure qui ne servit qu*à l'étourdir davantage. Le bruit se répandit qu'une femme venait de se trouver mal; quelques gens, mieux avisés que les autres, firent reculer ceux qui regardaient la pauvre Padmavati sans songer au moyen de la rappeler à la vie. On lui jeta^ de Teau au visage et, dès qu'elle rouvrit les yeux, on la porta dans une maison voisine. Quand elle fut assez remise pour indiquer aux charitables personnes qui l'avaient recueillie son nom et sa demeure, on l'aida à retourner chez elle. Son mari ne savait que penser de cette absence si prolongée; dès qu'elle l'aperçut, Padmavati se précipita à ses genoux, lui prit les mains en s'écriant, avec l'exaltation du délire: — Je le retrouverai; tu sauras tout, et tu me pardonneras! Tu me pardonneras, et tu m'aimeras encore 1...

Page 1