V. —LA VEUVE
Les Hindous, superstitieux et crédules, attribuent tou^ jours à l'influence immédiate d'une divinité ou d'une constellation les malheurs qui les accablent dans le courant de la vie; aussi sont-ils, plus que les peuples de TOccident, faciles à abattre et résignés à leur sort . S'ils manquent de courage pour lutter contre un destin ennemi , au moins la foi qu'ils ont dans la métempsycose les rend-elle moins sensibles aux maux d'une existence quils regardent comme une première épreuve. Le plus misérable mendiant espère renaître sous la forme d'un puissant et riche nabab; rhomme que de cruelles maladies ont rendu difforme et hideux se console en pensant que son âme entrera un jour dans un corps doué des trente-deux qualités qui constituent dans Flnde l'idéal de la beauté et de la grâce. C'est ainsi qu'en abandonnant le présent au destin', ils se réservent l'avenir ; c'est pour monter d'un rang dans l'échelle des êtres qu'ils s'imposent souvent de rudes pénitences et des expiations insensées. Tout soldat qu'il était, le cipaye Pérumal prenait très au sérieux les pratiques de la religion dans laquelle on l'avait élevé. Tous les lundis, il rendait un culte spécial au garouda, bel oiseau de proie de la famille des aigles, qui détruit une grande quantité de reptiles, et que pour cette raison sans doute les brahmanes ont déifié en le surnommant la monture du dieu Vichuou. Dès que le jour commençât à poindre, le cipaye partait à la recherche de l'oiseau garouda, et à peine l'avait-il aperçu, qu'il l'appelait par son nom en agitant ses bras au-dessus de sa tête. L'aigle voltigeait autour du pieux Hindou , et enlevait lestement dans ses serres les petites boulettes de viande que lui jetait son ami. Chaque semaine aussi ^ le cipaye portait à manger à un grand
singe qui s^étmt installé depuis de longues années dans la principale pagode de Pondichéry et y recevait les honneurs divins; il représentait aux yeux des brahmanes et du peuple coutiant le singe Hanouman, qui dirigea les ' armées de Râma à' la conquête de Ceyian. On conçoit que le quadrumane 9 si semblable à l'homme , devait trouver place dans le panthéon hindou , ouvert à tous les êtres de la création. Cependant ces actes d'une piété puérile n» rendaient point à Pénimal Tenfant qu'il pleurait et ne lui apportaient aucune consolation. Intérieurement, il s'irritait contre les dieux ingrats, qui acceptaient ses offrandes sans exaucer ses prières. Padmavati , muette et le regard fixe 9 semblait insensible à ce qui Tentourait. Il n*y avait plus de lien entre les deux époux : pareils à deux voyageurs qui traversent péniblement un désert, ils ma^ cbaient côte à côte y sans se rien dire , sous le pmds d'une même douleur. Dans le voisinage, chacun les regardait avec pitié et aussi avec un certain effroi. — Ces geA64à , disait on, ont commis dans une vie antérieure des fautes dont ils portent la peine. -— Charitable croyance qui dispense l'homme de prendre part aux souffrances d'autrui et de chercher à y poAer remède !
Cependant Padmavati roulait dans sa tête un projet qui l'absorbait depuis longtemps, et dont elle n'osait confier le secret à personne, à son mari moins encore qu'à tout autre : c'était de quitter la maison conjugale et de se mettre à la poursuite de la vieille qui lui avait enlevé son enfant. Une année s'était passée depuis l'époque où elle l'avait rencontrée dans une rue de Pondichéry, un soir qu'elle assistait à la procession de l'idole. Sans aucun douta , les Kouravars ne se trouvaient plus dans le^ environs de la ville : devaient-ils y revenir jamais? Les chercher à travers tout le pays qui s'étend du golfe du Bengale à Ceyian, c'était une entreprise fdlie, mais moins foHe encore que de les attendre devant le seuil de sa porle«
Quand son plan fut bien arrêté, Padmavati prit le oos-* tume d'une veuve : elle se couvrit d'une seule pièce de toile blanche « coupa ses longs cheveux qu'elle se plaisût autrefois à relever en nattes sur le sommet de sa tète^ et partit, n'emportant avec elle qu'une ou deux pièces d'argent et la petite image façonnée par le domben. Une veuve dans l'Inde, ou, pour f>arler le langage du pays, une femme qui n'a pas été assez fidèle à son époux pour le suivre dans l'autre monde en se brûlant avec son cadavre sur un bûcher, est vouée au mépris : on la repousse, on la chasse de partout, comme un être dont la présence est d'un funeste augure. Sous ce costume, Padmavati pouvait voyager sans craindre d'être outragée ; la répulsion qu'elle inspirerait devait lui servir de sauvegarde.
Un soir donc , Pérumal trouva sa ca^e vide ; Padmavati était partie. Il n'interrogea point ses ^voisins pour savoir d'eux ce qu'elle était devenue; il gUrda pour lui son chagrin, et répondit à ceux q« le questionnaient avec une eurio»té trop pressante, qu'elle était allée en pèlerinage au temple de Jaggemath. Pendant quelques semaities , il conserva l'espérance de la revoir; quand il approchait de sa cabane , son cœur battait bien fort , clr l'absence faisait revivre en lui des sentiments d'affeotion et de tendreâte assospis depuis longtemps. «Hélas! se disait-if triste^ ment, j'aimerais encore mieux la voir telle qu'elle était, muette comme une statue , flétrie par la souffrance, que de vivre aittri solitaire \ Peut-être aî-je été pour elle dur et injuste. Elle est partie; elle erre dans Ta forêt ^ seule, sans appui, sans soutien, poursuivie par une douleur qui Fa rendue folle , parce qiie j'en ai laissé retomber sur elle tout le peîds ! j»
Ces reproches , qu^il aurait pu se faire plus tôt , lé cipayeseies adressait durant ses factions dé nuit, en se promenant de long en large devant sa guérite. Ses camarades, qui d'aBord l'avaient raillé > comprirent bientôt
qu'il était sous le coup d'un de ces'malheurs réels qui commandent le respect. On le considérait d'ailleurs comme l'un des plus braves soldats de la compagnie et l'un des plus habiles du bataillon dans le maniement des armes. Il possédait à un haut degré la précision de mouvement, l'impassibilité , la patiente résignation , qui sont les qualités distinctives du dpaye : il devint plus encore que par le passé exact à rempHr les devoirs de sa profession. Ses chefs; qui Taimaient, le signalèrent comme ayant des droits à l'avancement , e4 il ne tarda pas à recevoir solennellement dans une revue les galons de caporal. Combien cette récompense Teùt i^^ndu fier et heureux quelques années plus tôt 1
Pendant que son mari Msait un premier pas dans la carrière des honneurs ,. PadnViTati s'enfonçait résolument dans les pays à moitié sauvages qui occupent le centre de la presqu'île de Tlnde. EUe ne vivait que d'aumônes ; quand, apiès une longue marche, une maison, une chaumière s'oi&ait à sa vue , elle allait s'asseoir devant la porte, et attendait patiemment qu'on s'aperçût de sa présence. Quelque mère de famille , voyant une femnne en habit de veuve arrltée-au seuil de sa demeure , vidait dans les maîns de la mendiante une écuelle de riz , comme pour lui dire : Allez plus loin porter le malheur qui*vous accompagne I et Padnavati tontinipiit sa route. Les petites pagodes, les mafidabams ou reposoirs élevés sur le bord des cfaemins et à tous les carrefours par la piété des fidèles, lui olfraient pour la nuit des asiles certains. Pai*^ foia aussi elle se glissait dans quelque coin d'un caravanseraî où personne ne prenait garde à elle , et , après le départ des voyageurs, elle disputait aux corbeilles les restes du repas abandonnés par eux. Son existence était pénible; ses habits de veuve éloignaient d'elle jnsqu*aux enfants. Souvent elle souflrait de la fttim , mai» au moins n'éprouvait-elle jamais la sensation la ptùs douloureuse
ei ia plos décourageante pour l'être oublié du reste du monde, celle du froid. La fraîcheur des nuits reposait ses membres fatigués par une longue marche* ftoulée dans la pièce de toile blanche qui l'enveloppait comme un linceul, elle dormait sous les grands arbres, au bord des étangs , dans les ruines des temples , où le petit lézard aimé, du voyageur fait entendre son gloussement mystélieux. L'espérance la soutenait, et elle allait toujours. Les iroulers, habitants des bois, qui prétendent posséder Tart de channer les bétes sauvages^ périssent souvent victimes de leur imprudence; cette pauvre femme, qui ne possédait aucune de leurs armes , ni celles du chasseur ni celles d0 la magie , traversait de dangereuses contrées sans que les tigres se rencontrassent jamais sur son passage. Il y a un Dieu paur les malheureux.
Depuis six mois que Padmavati voyageait; elle avait fait bien du chemin , quoiqu'elle marchât à petites journées, n lui semblait que les Kouravars rencontrés par elle aux environs de Madras, puis à Pondichéry, devaient s'être dirigés vers le sud ; ce fut donc du côté du Tandjore qu'elle s'achemina , sortant ainsi du territoire de la compagnie pour s'enfoncer dans les pays gouvernés par des princes indigènes.. Les Etats du radja de Tandjora abondent en pagodes renommées qui toutes ont leur& légendes merveilleuses; elles sont devenues des lieux de pèlerinage célèbres dans la presqu'île de Tlnde, et à certaines époques de Tannée les dévots s'y rassemblent en grand nombre. Au milieu de ces concours de peuple, dans ces foires improvisées que fréquentent aussi les vagabonds de toute espèce, Padmavati avait des chances* de trouver ceux qu'elle cherchait. Cependant elle venait de parcourir sans succès une partie du Tandjore , et arrivait un soir, à demi morte de lassitude , auprès d'un vieux temple abandonné. Au pied de cette ruine, vieille ëc tant de siècles, s'étendait un étang cành-
blé aux trois qusrls, que doimnai«ii de tmtes parts des arbres gigantesques. Au centre de la pièce d*eau s'éle* valent encore les restes d*un pavillon soutena par dé sveltes colonnes ; une douzaine de petits hérons blanos comme la neige s'y reposaient ^ immobiles sur une patte; Parmi le feuillage des grands arbres roucoulaient des certaines de colombes à gorge bleue; dans ce lieu retiré régnait la paix profonde qui partout environne le§ ruines. Padmavati se coucha sur le seuil de la pagode , à laquelle conduisait un escalier de larges dalles un peu maltraitées par le temps. Bientôt, la fatigue aidant , elle s'endormit sur ce lit de pierre , et la lune , resplendissante comme un disque argenté , monta dans le ciel. La blanche himière, qui donnait en plein sur l'entrée du vieux temple^ en illuminait les profondeurs^ tandis que les arbres voisins, restés dans l'ombre, ne formaient qu'une masse compacte et ténébreuse.
Les gens accoutumés à coucher sur la dure et à camper en plein air, sous la garde des étoiles, ont d'ordinaire le sommeil assez léger. Vers le milieu de la nuit , Padmavati, qui dormait sous le péristyle de l'édifice, Ait éveillée par un bruit qu'une oreille moins exercée n'eût point entendu : celui de deux pieds nus marchant sur les dalles de la pagode. Elle se releva précipitamment et voulut fuir, car elle avait eu peur. Cependant, retenue par la curio* site, elle se mit à regarder avec attention le personm^ge qui était venu , comme elle, demander un asile à cette ruine , et qu'elle n'avait point aperçu. Elle vit un homme de haute taille émerger du point le plus obscur de la voûte et se placer sous la lumière de la lune 3 là , il ouvrit un panier, et en tira un serpent à lunettes * qui sa dressa aussitôt sur sa queue en sifflant. L'homme porta rapidement à sa bouche un instrument de musique fait en ma-
4. Cobra -capello; il a la (êlc plate et large, et ses yeax sont entourés de cercles noirs semblables à des lunettes.
niàfe de ealebmse^ qui rendait tin son aigre et criaid , 0t le serpent, gonflant la peau de sa tête aplatie ^ seitbla marquer la mesure par ses oscillations. Uo petit miroir adapté à la partie inférieure de Finstrument , et qui reflétait Torbe lumineux de la lune , était dirigé devant 1er yeux du reptile par le jongleur ; celui-ci sautait d'un pied sur l'autre tout en soufSant dans son bizarre flageolet , et le serpent) fasotné par la lumière , charmé- par fétrange mélodie, obéissait au rhythme de la musique; il allongeait et comprimait tour à tour ses anneaux roulés en spirale. II y avait bien dix minutes que le bipède et le reptile exécutaient Tun devant Tautre cette danse fantastique , lorsque Padmavati reconnut dans ce jongleur le doniben de qui elle tenait le mystérieux amulette qui devait lui fake retrouver son ennemie.
— Dombenf s'écria-t-elle en s'avançant vers lui, me reconnaissez-vous ?
— Non , répondit le jongleur d'une voix mal assurée ; je sais bien que la divinité de cette pagode se montre quelquefois aux voyageurs qui passent ici la nuit; mais c'est la première fois que je la vois de mes yeuxl
— Et , jetant à terre son instrument , il se prosterna devant la femme aux vêtements de veuve qu'il prenait pour une apparition.
— Une pauvre veuve n'a point droit à tant de salutations y reprit Padmavati, — Et comme le jongleur, à moitié remis de son émoi , s'approchait pour la considérer de plus près : — Tenez, ajouta-t-elle en lui présentant la pe* tite figure d'argile , voilà l'ouvrage de vos mains ; vous savez qui je suis maintenant?
— Eh bien ! dit le domben avec humeur, avez-vous encore une consultation à me demander? Attendez au moins que je rattrape mon serpent ; il s'est enfui et j'aurais du chagrin de le perdre, — un animal à nK>itié
dressa, un sujet plein (f avenir, qui dansé déjà comme une fcayadère !
En parbipt ainsi, il s'agenouilla au milieu de ta pagode, et proni3â[iça quelques mots baroques accompagnés de ^ifflemeiUs et de petits cris gutturaux. Le. serpent, qui s^était gfissé dans une fissure de la muraille , dressa la tète , sembla hésiter un instant à répondre à Tappel du jongleur ; puis il rampa lentement sur le sol et se jeta de lui-même dans le panier ouvert pour le recevoir.
— Voyons, dit le domben de l'air important d'un devin qui va donner audience à un paysan; parlez!... Voire mari est mort , et vous n'avez pas voulu le suivre sur le bûcher ; cela se voit quelquefois. Quand on est jeune , la vie a son prix. Le petit que vou^ portiez sur vos bras est mort aussi, n'est-ce pas? La pauvr^ créature était condamnée; aucune conjuration, aucun remède ne pouvait le rappeler à la santé. Et l'autre...
— L'autre ! s'écria Padmavati , où est-il ? .
— Ah! c'est là le mystère , reprit le jongleur* Il a parcouru bien des pays depuis qu'on vous Ta volé , et il a été plus près de vous qu'il ne Test maintenant. — H pro« nonçait ces paroles à demi-voix , d'un air distrait , et tout en faisant sauter d'une main dans l'autre ses boules de cuivre , puis , s'abandonnant peu à peu à ses instincts de jongleur, il se leva et exécuta ses exercices avec des gestes emphatiques*
— Domben , répondez-moi, dit Padmavati , qui écoutait avec une attention religieuse les phrases sorties de la bouche du jongleur, répondez-moi : où est-il ?
— Est ce moi qui vous Tai pris? répliqua sèchement le domben, Éiais-je donc payé pour le redemander à tous les Kouravars que j'ai rencontrés sur ma route? Je n'appartiens point à cette race de bateleurs, de sauteurs, de danseurs de corde, de vagabonds; moi , je suis domben ,
et}e connais la scienee des pambatty qui savent charmer les serpents... Il termina sa phrase par un de ces cris \U brants et saccadés que les gens de sa caste font entendre dans les rues pour s'annoncer aux passants.
— Voilà une roupie, la dernière qui me reste, répondit Padmavati; dites-moi, ave^vous vu des Kouravars dans ce pays?
— Oui j dit le jongleur d*une voix radoucie ; j'en ai vu une belle troupe bien complète. Les enfants entrent dans les maisons pour danser et reconnaître les lieux; les fem* mçs vendent des paniers et volent ; les hommes font des tours de force et de passe-passe... Est-<;e la jambe droite OD la janabe gauche que nous avons piquée ?
— La gauche , répliqua vivement Padmavati ; voyez plDt6t !
— En ce cas 9 retournez sur vos pas ; à trente milles d'ici, vous trouverez un petit village pas plus considérable que celui où je vous ai vue la première fois. Les Kouravars doivent y arriver aujourd'hui ; ils n*y resteront pas longtemps , mais en marchant vite , vous pourrez les
^ joindre. Cherchez et vous verrez si le dotnhen a
menti !
A ce dernier mot, Padmavati partit comme un trait; debout sur le seuil de la pagode , le jongleur la vit disparaître sous l'ombre des grands arbres. Quand elle fiit hors de vue, fl fit sonner la roupie sur Tongle de son pouce et la glissa dans un pli de son turban en se disant à luimême : Je ne m'attendais guère à gagner une pièce aussi ronde dans cette pagode abandonnée. Courage, àomben, en route pour Madras I Un homme de ta trempe ne doit travailler que dans les grandes villes I
Quand le soleil parut , Padmavati était déjà loin. Elle marchait vite ; pour la première fois, depuis son départ, elle prétait Toreille au chant des oiseaux ; il lui semblait que leurs voix la saluaient au passage pour lui annoncer
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une bonne nouvelle* L'impatience qu^elle éprouvait d'i river au terme de ce long pèlerinage soutenait ses forces; mais y vers le soir, lorsqu'elle distingua les touffes de bambous qui signalaient à ses regards le village indiqué par le dombên ^ un doute cruel traversa son esprit. 8i cet homme s'était joué d'elle? si les Koucavars avaient prift une autre direction? si son enfant était mort? Toutes ces conjectures vinrent Faccabler à la fois ; ses jambes tremblèrent 9 elle fut obligée de faire halte sur le bord du chemin; puis elle s'avança plus lentement, tant elle craignait de se heurter contre une réalité désespérante* Cependant elle allait toujours^ et les derniers rayons do soleil éclairèrent les huttes des Rouravars groupées à quelque distance du village dans une savane. Cette nuit lui parut bien longue , car elle la passa sans dormir, en proie à une agitation fébrile. De la chauderie * où elle s'était retirée , elleentendait le bruit qui se faisait dans le camp des Rouravars, elle voyait briller leurs feux^ devant lesquels se dessinaient vaguement des formes humaines.