VI. — LB CAPORAL DES OPATES
En tout pays^ la population des campagnes est de bonne heure sur pied , mais dans l'Inde , où le soleil fane si vite tout ce qu'il touche de ses rayons, le bata( s'anime avant l'aurore. Il y avait donc , dès l'aube du jour, un assez grand nombre de cultivateurs et de petits marchands réunis sur la place du village; tous ces gens af« fairés ou oisifs causaient et trafiquaient, lorsquMn rouIe« ment de tambourin fit dresser toutes les tètes. Des saltimbanques débouchaient en grande pompe sur le basar, à la satisfaction évidente des campagnards , peu habitués à
!• CaravanMnl ouvert à tout Iw Toyageurt.
ce merveilleux spectaele. Personne dans la foule ne dirigeait sur eux de» regards plus attentifs et plus perçants que Padmavati. Blottie au pied d*un arbre , cachée sous, son vêtement de veuve , elle cherchait à distmguer tous les sujets de cette troupe de bateleurs qu'un cercle de spectateurs ébahis entourait de toutes parts. Se faufiler dans leurs rangs était chose impossible ; on Teût repoussée. Elle se leva cependant, et, par-dessus les tètes qui lai faisaient obstacle , elle vit s'élever une longue tige de bambou sur l'extrémité de laquelle pirouettait un enfant. La pointe inférieure du bambou reposait sur le front d'un Kouravar, qui la maintenait en équilibre et se promenait trioipphalement à droite et à gauche. A un signal donné, Tenfant cessa de tourner, envoya de ses petites mains des baisers à la foule , et une secousse imprimée au bambou le fit tomber debout sur l'épaule du bateleur, qui le montra aux assistants. Le petit baladin fut vivement applaudi: chacun voulait le regarder de près. De son côté , Padmavati fixait ses yeux sur lui ; il n'avait point les traits de la race maudite des Kouravars , sa peau était moins noire , ga chevelure plus fine. Emportée par un élan irrésistible, elle se jette dans la foule; une vieille marchande de paniers la heurte au passage. Cette vieille , qui faisait partie de la troupe des Kouravars, traînait une jambe malade eciveloppée de guenilles.
— Je a liens, je la tiens, s'écrie Padmavati en s'accrochant à elle; rends-le-moi ! rends-moi mon enfant I
Et sa main crispée serrait comme un étau le bras de la Kouravar. Cette scène imprévue avait jeté du trouble parmi les spectateurs. — Braves gens, disait la vieille, ayez pitié d'une pauvre marchande de paniers qui n'a fait de mal à personne. Cette femme est folle, voyez-vous? Je ne sais ce qu'elle me veut.
— Elle m'a volé mon enfant pour en faire un sauteur, un Kouravar 1 criait Padmavati ; c'est lui qu'ils font pi-
rouetter comme une marionnette sur la pointe d'un bambou. Qu'elle me rende mon enfant et je la lâche. Tenez, voilà son imafe ? Regardez si cette poupée d'argile n'a pas la jambe percée de mille coups d'épingle.. •
— Ah I la vilaine veuve! répétait la vieille; ah ! quelle honte pour une femme de survivre à son mari et de rester seule en ce monde à traîner dans le mépris quelques jours misérables !
Mais la figurine d'argile avait fait sur l'assemblée une impression profonde. Aux yeux de cette population cré* duïe, c'était là un témoignage en faveur de la veuve et une preuve irrécusable de la culpabilité de la marchande de paniers. Pendant ces débats, les Kouravars, qui se doutaient de quelque mésaventure et ne pouvaient continuer leur spectacle devant un parterre distrait par un accident inattendu, envoyèrent en reconnaissance le petit sauteur qui venait d'obtenir un si brillant succès. Il passa entre les jambes des spectateurs et arriva sur le lieu de la dispute le plus doucement qu'il put. Padmavati y Iftchaot la vieille, le saisit à deux bras, le pressa sur son coeur et fondit en larmes. Les gens qui l'entouraient se reculèrent instinctivement comme pour ne pas la gêner dans ce premier moment d'expansion.
— Ne craignez rien , dit Padmavati en levant les yeux d'un air de triomphe, je ne suis point ce que vous croyez : j'ai pris ce costume pour me garantir des outrages aux* quels je m'exposais en courant seule le pays; je n'en ai plus besoin maintenant. Qui ne respecterait une mère voyageant avec son enfant dans ses bras?
lille contemplait avec ravissement à travers ses pleurs ce fils tant regretté, et s'étonnait de le trouver si vif et si robuste. Les commères accourues au bruit de l'événement entouraient de soins sympathiques la femme inconnue dont elles se détournaient quelques iminutes auparavaut. Chacune d'elles brûlait du désir d'entendre de sa
bouche le récit de ses souffrances et de ses aventures. Ce n^étalt pas sans recevoir bien des coups et des bourrades que le pauvre petit avait appris à pirouetter sur Textrémité d'un bambou ; le sourire qu'il prodiguait au public durant ce périlleux exercice était le fruit de beaucoup de larmes : il trouva donc bien douces les caresses de sa vraie mère. Quant à la vieille qui passait pour son aïeule, elle aurait encouru un châtiment sévère, si son méfait eftt été constaté sur le territoire de la compagnie. Le chef du village se contenta de la mettre au piquet durant toute une journée, la laissant ainsi exposée aux railleries de la population et aux ardeurs d'un soleil dévorant. On parla de la fouetter ^ mais on lui fit grâce de ce surcroît de peine en considération de la plaie mal fermée qu'elle portait à la jambe gauche : cette blessure provenait de la morsure d'un chien qui avait attaqué la vieille dans une de ses expéditions nocturnes.
Quinze jours après cette mémorable rencontre, Pad« mavati rentrait à Pondichéry. Elle n'alla point directement rejoindre le père de son enfant; il lui fallait, à la suite de 'tant d'humiliations, un triomphe complet. Une de ses amies lui prêta des vêtements pareils â ceux qu'elle portait dans des temps plus heureux ; elle couvrit son enfant d'une tunique d'indienne, lui attacha au cou un collier de corail et le coiffa d'un bonnet de mousseline à paillettes d'or, sous lequel ses cheveux se relevaient en boucles gracieuses. Cette toilette achevée, elle gagna l'esplanade oh les cipayes faisaient l'exercice. La compagnie de grenadiers à laquelle appartenait Pérumal manoNivrait entière et sur deux rangs. Padmavati la reconnut de bien loin et la montra du doigt à l'enfant, qui battit des mains en voyant l'éclat des uniformes et le reflet du soleil sur les baïonnettes. Tournant alors derrière les. arbres, Theureuse mère dépassa le front de la compagnie. Pérumal n'occupait pas sa place accoutu-
mée : en sa qualité de caporal, il se tenait au centre de la ligne. Il fallut donc quelque temps à Padmavati pour Ty découvrir. Quand elle fut certaine que c'était bien lui , elle dit à l'enfant : — - Tu vois ce beau soldat qui a sur les bras deux barres rouges? Va droit à lui, prends-lui les mains, appelle-le ton père bien baut^ pour que tous ses camarades t'entendent.
L'enfant obéit ; il courut en sautant, ne s'émut point de la voix de Tofficier qui lui criait : — Arrière ! — et, d'un bond rapide, comme s'il se fût agi de grimper à la pointe du bambou, il s'élança au cou du cipaye.
— Caporal, dit l'officier, que veut dire cette plaisanterie ?
— Ma foi, mon capitaine, je n'en sais rien , répondit naïvement le cipaye; ce petit m'a pris d'assaut avant que j'aie eu le temps de me reconnaître.
Pérumal se remettait au port d'armes; mais l'enfant, qu'il venait de déposer à terre , lui prenait les mains , l'appelait son père et s'obstinait à demeurer près de lui. Dans les rangs de la compagnie régnait un silence absolu : les cipayes regardaient avec étonnement cette petite scène, à laquelle ils ne comprenaient rien.
— Mon capitaine , reprit le caporal embarrassé et visiblement ému, je n'avais qu'un enfant... je l'ai enterré de mes propres mains. Ma femme est devenue folle , et je ne sais où elle est... Foi de cipaye , je n'entends rien à tout ceci...
Il se tut; Padmavati, qui était là debout devant lui, découvrit son visage. La fatigue d'une longue et pénible pérégrination se peignait sur ses traits amaigris; la douleur avait terni l'éclat de sa peau brune et transparente, mais une indicible joie animait sa physionomie expressive. Elle lançait sur son mari des regards rayonnants et passionnés. Cette jeune mère longtemps éprouvée, qui allait reconquérir l'affection de son mari et lui rendre un
fils Unt pleuré 9 s'épanouissait de noureau au bonheur et à l'espérance.
— Pérumal, dit-elle enfin en s'avançant vers celui-ci , souviens-toi de mes paroles: «Je t'avouerai tout, et tu me pardonneras ^ parce que je te le ramènerai. » Embrassele donc , c'est notre enfant. Padmavati a bien souffert , mais jamais elle n'a été folle.
— Allons, mon brave, sors des rangs, dit Tofficier; ton fusil s'échappe de tes mains, et tes jambes tremblent sous toi. Tu m'expliqueras ce mystère un autre jour; va ! — Grenadiers, garde à vous!
Tandis que la compagnie de grenadiers reprenait le cours de ses exercices, un instant interrompu, Pérumal regagnait sa demeure. Sa femme le suivait à quelques pas de distance par respect; le caporal donnait la main à l'enfant. Us se regardaient l'un l'autre avec attendrissement et surprise, mais aussi avec une entière confiance. Dans le cœur du grand soldat, comme dans celui du petit bambin , parlait ce sentiment que Cervantes a si justement appelé hifuerza de la sangre, la force du sang.
Cet enfant venait de passer plus de deux ans en assez mauvaise compagnie ; il en avait quatre. Sa mère proposa de le faire élever par les prêtres français de la mission, et Pérumal y consentit. Il était trop content de trouver une occasion de plaire à Padmavati; les Hindous , d'ailleurs , ne sont pas fftchés de jouer pièce aux divinités qu'ils ont le plus fatiguées de leurs prières ^ quand celles^i ne les ont point exaucés. — Après tout, disait-il , je veux bien qu'il soit chrétien ; mes dieux ne se sont point donné la peine de me le rendre, et je ne les en remercierai pas ! C'est toi qui me l'as ramené.
Plus d'une fois , le petit Hindou troubla par ses espiègleries In classe où d'autres enfants de son âge écoutaient avec docilité et attention les enseignements des prêtrei» catholiques : les mauvais tours que lui avaient
appris les RouraTftrs ne pouvaient tout de suite sortir de sa mémoire. Bientôt cependant, son bon naturel reprenant le dessus , il se montra digne de ses nouveaux maîtres. Quand j'ai connu le fils de Pérumal, — il y a dix ans bientôt , — il parlait couramment le français , le lamoul , le télinga y et savait assez d'anglais pour se faire comprendre ; je doute que les brahmanes lui en eussent ap« pris davantage. Les missionnaires, en )e baptisant, lui ont donné le nom de René, Rendtus, parce que son père l'avait longtemps cru mort. Yètu de la blanche robe de lin , comme Tenfant de chœur dont la douce voix avait si vivement impressionné sa mère , il chante aux offices et porte , les jours de grande fête , un beau chandelier d'argent devant Tévéque.
Quant au cipaye Pérumal , qui se désolait de n'avoir pas de postérité, il est parfaitement rassuré sur ce point. Outre celui que la Providence lui a rendu , il comptait , lorsque je le vis, une demi-douzaine de charmants enfants bien noirs , mais alertes , dispos et heureux de s'épanouir sous le beau ciel de l'Asie.
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LES
. NUITS PARISIEMES