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La première fois qulsmaêl se vil emporté par une brise fraîche sur les eaux du Nil , il se crut ravi au troisième ciel. Les voiles triangulaires frémissaient sur les vergues; la canja*, inclinée sous la pression du vent, glissait en se balançant avec légèreté autour des grèves, rasait les îles couvertes d'une végétation abondante , et dépassait , dans sa marche rapide , les villages
.1. Barqae ûa RU.
cachés sous les dattiers. — Que le monde est vaste y qu'il est beau! pensait Ismaél; labourez vos champs... moi, je navigue ! — Et, couché au pied du mât, le petit mousse se laissait nonchalaniment emporter à travers l'espace . Les femmes qui marchaient le long des digues une cruche sur la tête, les pfttres qui conduisaient les buffles dans les hautes herbes , les barques à l'ancre devant les hameaux, les maisons des paysans perdues dans la campagne, tout cela passait devant ses yeux comme une vision. Il respirait à pleins poumons Fair vivifiant du fleuve et se sentait renaître. Malheureusement, au plus fort de son extase, un coup de corde, vigoureusement appliqué sur SCS épaules par la main du patron, vint lui apprendre qu'un mousse n'est pas embarqué pour se croiser les bras et regarder couler l'eau. La canja avait touché sur une grève , Téquipage se jetait par-dessus le bord , et chaque matelot, en poussant avec son dos , cherchait à la remettre au milieu du courant. Plus petit que ses compagnons, Ismaêl plongeait dans les flots jusqu'à la bouche. Ses pieds glissaient sur le sable; déjà il regrettait le tertre sur lequel il faisait naguère tournoyer sa fronde en terre ferme. Gomme il allait perdre pied , le patron , rattrapant par les oreilles, le ramena vivement sur le pont, et l'envoya, pour se sécher, carguer les voiles qui battaient le long des mâts.
Tel fut le début d'Ismaêl dans la carrière de marin. Âvaitr-ii gagné au change? je ne sais; toujours est-il qu'il ne se découragea point pour si peu. La Providence, qui prend en pitié les enfants, a donné aux mousses la faculté d'oublier bien vite les corrections qu'ils reçoivent ; ils les acceptent sans se plaindre, comme ils se soumettent aux alternatives d'orage et de beau temps. Tout en se frottant l'épaule , Ismaël se sentait moins humilié d'avoir été battu par un homme auquel obéissaient de grands et robustes matelots^ qu'il ne l'était auparavant ^ quand ses
vieux maîtres le grondaient sans raison. Et puis la vie errante sur ie Nil lui plaisait; orphelin et délaissé, il trouvait dans sa barque une patrie, dans ses compagnons une famille. En dépit des inconvénients du métier, il navigua.
Un jour, la eanja quil montait prit terre à Fouah, ville fort ancienne, située sur la riVê droite du Nil, à peu près eti face du point oii débouche le canal Mahmoudiéh, qui vient d^ Alexandrie. Les voyageurs s'y arrêtent pour rechercher danfi la campagne environnante l'emplacement du port de Naucratis, et seule ville, dit Hérodote, où, du temps des Pharaons, les vaisseaux grecs poiivaient aborder, » et pour visiter ce qui reste des ruines de Sais. Les mariniers qui (but le commerce entre Rosette et le Caire y abordent aussi, partie que ses bazars sont abondamment pourvus de volailles et de fruits de toute espèce ; ils y trouvent en outre à acheter les cordages dont ils ont besoin pour leurl bateaux. Fouah est une des villes de la Basse-Egypte les plus florissantes. A certaines époques de Fannée, à Tautomné surtout, des centaines de barques encombrent les quais. A peine distingue-t-on , à travers les antennes et les mftts, le cours majestueux du Nil, si large en cet endroit qu'oli le prendrait pour un lac , et tout parsemé dHles riantes qui sortent du milieu des grèves comme des oasis. Une foule de minarets s'élancent aundessus des coupoles et des maisons à toits plais ; les uns sont anguleux et pointus comme des flèches romanes, les autres, arrondis en tourelles, se terminent par un bourrdeten forme de turban. Des bananiers et des figuiers, qui laissent pendre sur les murs leurs larges feuilles et leurs branches épaisses, font ressortir encore la couleur éclatante des édifices rangés le long du fleuve. En somme, c'est une ville d'un effet pittoresque, tout orientale, digne de se mirer dans les flots du Nil.
Au moment ob la barque d'Ismaêl relâchait à Fouali;
une brume assez intense voilait l'horizon. Le soleil se levait à peine ; il s'en fallait d'une heure que la brise du nord, sur laquelle les mai'ins comptent toujours pour remonter le Nil, ne dissipât ces vapeurs. Kn attendant l'instant de se remettre en route, l'équipage sauta à terre , ne laissant à lK>rd que le mousse Ismaêl. La barque était amarrée devatit une petite place dont un groupe de datrtiers marque le centre. Le côté qui fait face au fleuve est occupé par une vieille mosquée bâtie en briques, ainsi que le minaret à deux étages qui la surmonte. A droite et à gauche s'étendent de chétives boutiques et des échoppes de barbiers. On y voit aussi des cafés, tentes légères soutenues par des piquets. A cette heure matinale, les marchands turcs et égyptiens, mêlés aux marins arabes, y buvaient le moka dans des tasses microscopiques, en fumant leur fin tabac de Syrie dans dos pipes longues comme des laiices. Devant les maisons, des fenmies de fellahs, vêtues de saies bleues à largfs manches et le visage couvert d'un voile, offraient aux acheteurs des oranges et des dattes dont elles écartaient les mouches à coups d'éventail. Les milans affamés piaulaient en volant autour de la mosquée, les toiffterelles roucoulaient sur les balcons, et les chiens fauves, moitié loups et moitié renards , se faufilaient dans les jambes des passants. Ni l'âne patient troltant dans la poussière , ni le dromadaire qui se repose en allongeant son cou sur le sable, ne manquaient à ce tableau, que complétait la présence d'un aïta. On appelle ainsi, en Orient, les soldats irréguliei*s connus en Occident sous le nom d'Arnautes et d'Albanais. Cette race de pandours , qui fait la joie des peintres par l'éclat de son costume et l'extravagance de son équipement, cause la terreur des populations asiatiques par ses déportements et ses violences. Rien ne représente mieux la force brutale que ces gens hargneux et féroces qui pointent siur eux tout uu arsenal de pistolets, de couteaux
etdeyalaghans; ilAsont, à vrai diie^ ia monnaie d'un pacha.
Celui qui venait de faire son apparition sur ia petite place de Fouah s'y promenait en vainqueur , d'un pas ferme et solennel; chacun se rangeait et laissait Fespace libre aatour de lui. Ses vastes pantalons chamarrés de broderies s'engouflraient dans une paire de bottes tur* ques. Gomme il faisait chaud « il ne portait pas de veste; ses bras longs et nerveux flottaient dans des manches de toile d'une ampleur démesurée, que le temps avait usées en maints endroits. Tantôt il rejetait ses mains derrière son dos en levant la tète, tantôt il les reposait sur deux pistolets qui sortaient de sa lourde ceinture et lui montaient jusqu'au menton; souvent aussi il bâillait. Dans toute sa personne, il y avait quelque chose de terrible et de grotesque, qui tenait du bourreau et du matamore.
Cependant Ismaêl, resté seul dans sa barque, chantait gaiement. C'est un si beau moment pour un mousse que cdui oii l'équipage, quittant le bord, le laisse maître absdu dans l'étroit espace où il a coutume d'ôtre l'esclave de chacun. Ismaêl allait et venait sur le pont, de la proue à la poupe, furetant partout. L^ pipe du patron lui tomba sous la main, et il se mit à fumer. L'heure du déjeuner a|^rocbant, il attisa le feu sous la chaudière ^t fit cuire les pains d'orge sous la cendre. D'une voix insouciante , il jasait avec les jeunes marins qui , chargés enx aussi de garder leurs bateaux , se livraient à de bruyants ébats. La brise qui commençait à déchirer le voile de vapeurs étendu sur le Nil et paraissait ranimer la nature endormie excitait encore sa joyeuse humeur. Bientôt le soleil parut; une forte chaleur , mêlée à uHe vive clarté^ se répandit instantanément sur la ville, sur la campagne et sur les eaux. Au même moment, l'aita, fatigué d'arpenter le terrain avec la régularité d'un balancier d'horloge, s'assit au pied d'un des dattiers plantés
au milieu de ia place. Il goûtait déjà les douceurs du sommeil, quand une corneille qui becquetait à la cime de Tarbre une grappe de â*uit$ mûrs lui en fit choir sans façon une demi-douzaine sur la face. Brusquement réveitié, Taïta se frotte le nez et se iève; il promène sa vue autour de lui, et ses regards furieux rencontrent ceux du mousse, qui éclatait de rire... L'enfant chercha à cacher Texpression de son visage, mais il était trop tard ; Talta Pavait vu. La preuve , c'est qu'il le tenait déjà au bout d'un de ses longs pistolets. La détente partit... et le coup rata.
Ismaël avait tourné derrière le mât comme Técureuil se cache derrière la bvanche pour éviter le fusil du chasseur; il épiait les mouvements de son ennemi , dont la colère allait croissant. Les marchands assis à la porte des cafés allongeaient la tête et regardaient en tenant à ia main leurs pipes allumées... L'a!ta se précipitait vers la barque ; il tira de sa ceinture son second pistolet et fit feu. dette fois, le coup partit; la balle coupa le cordage qui soutenait la voile, la vergue pesante tomba sur le pont avec fracas, et dans sa chute elle renversa la chaudière où cuisait le déjeuner de Téquipage. A ce moment-là , le patron de la barque , suivi de ses matelots, arrivait sur la place; quant au mousse Ismaël , prompt comme l'éclair, il avait fait un bond par-dessus le bord.
La pensée que Tenfant avait dû périr dans les eaux du fleuve consola sans doute l'aïta de ne l'avoir pas tué. Il replaça majestueusement ses armes dans sa ceinture , ^près les avoir rechargées ; puis , oomme un homme qui vient d'accomplir une action héroïque, il lunça sur la foule un regard dédaigneux , rejeta en arrière son bonnet rouge à houppe bleue, et reprit sa promenade solitaire.
— Retoumai-je à bord? pensait Ismaël , qui se tenait tapi dans une barque voisine. — Mais l'aïta ne s'éloignait pas, et le mousse n*osait se montrer. A la vue du dégftt
que la baUe venait de causer dans sa eauja , le palroB , qm ne savail pas au juste ce qui s'élaii passé , entra en fureur conWe Ismaêl. Couraul sur le poot, il le eli^chait et rappelait avec des paroles si peu rassurantes , que le pauvre eofant , loin de venir vers son maiire , eajamba parnlessus le bord d^une seconde iMurefue, pois d'une troisième. Enfin, il gagna le quai et se mit à fuir à toutes jambes. La brise soufflait , le Nil se couvrait de tant de voiles qu'on eût dit une troupe de goélands qui déployait ses aiiea. Pauvre mousse ! lui qui espérait aborder au Caire dans trois jours et voir la grande ville, le voilà à pied, comme un mendiant , sans asile , ne possédant pour toute fortune qu'une demi-douzaine de piastres % nouées dans un pan de sa tu* nique.
ID. — LK PATHS.
A quelques lieues au-dessus de Fouah , sur la rive droite du Nil y s'avance uue jointe escarpée que ronge le courant. Quand les eaux sont basses, ies barques la côtoient de très-près, afin d'éviter les grèves , qui en cet eodipoit barrent presque entièrement le lit du fleuve. Sur cette langue déterre, fertilisée par l'inondation , s'épanouit une végétation puissante. Des champs de coton et de maïs s'étendent dans le voisinage , coupés par des canaux profonds , sur le bord desquels se promènent gravement le héron et la cigogne. Çà et là on distingue des espaces plus maigres où poussent les dattiers épineux , et des clairières semées de buissons aux branches noires et tortues , où le fellah conduit ses troupeaux de bufHes. Dans les parties de la campagne les plus sablonneuses, on voit surgir la bosse de quelque cha * meau solitaire ; tandis qu'il broute , Fibis blanc se pose sur son dos dans Fattitude mystérieuse que lui donnent les hiéroglyphes. Non loin de là, une cbétive mosquée an-
I. La piastre turque est vne peUte monnaie qui ne vaut plus a^jour- «rtiui que 85 oentifloîe^ environ»
nonce la présence d'un hameau. Les maisons en sont sL basses , qu'on ne les aperçoit pas du rivage ; seulement, on découvre une foule de petits édifices en forme de ru* ches et assez élevés, que l'on reconnaît pour des colombiers à la multitude de pigeons qui volent alentour. Ce fut dans ce hameau qu'Ismaêl vint chercher un refuge à la suite de la catastrophe qui lui fit abandonner sa barque. Poussé par la faim , ne sachant que devenir, il erra quelque temps autour des habitations ; le souvenir de la ferme où il avait passé quelques années dans la misère l'empêchait de frapper à aucune porte; enfin , il en trouva une ouverte et entra. Le maître de la maison , riche laboureur, lui ofihit de garder ses buffles. C'était au moins vivre dehors, au grand air; Ismaêl accepta.
Le lendemain , il partit avec son troupeau : le^ buffles, attirés par la fraîcheur des eaux , l'entraliaèrent du côté du Nil, et il les suivit tristement. Bien des voiles se croisaient sur les flots légèrement soulevés par la brise. Des canjas remontaient dans la (tirection du Caire pour y déposer des pèlerins qui se rendaient à la Mecque ; d'autres barques, plus grandes, portant le pavillon rouge semé de trois croissants, descendaient vers Alexandrie avec un chargement d'esclaves pris dans les hautes régions du Nil. Une foule de têtes noires et crépues se pressaient aux étroiteslucames de Fentrepont pour humer Tair et regarder les intermi- . nables rives de ce fleuve si long à parcourir. En voyant ces Nubiens arrachés à leur pays et voués à Tesclavage, Ismaêl se sentit moins malheureux. — Il y a sur terre des gens plus à plaindre que moi, pensa-t-il. — Et ses regards inoccupés se portèrent sur une canja qui s'approchait du rivage pour doubler le promontoire dont nous avons parlé. C'était celle qu'il avait désertée la veille. Il distinguait la figure sévère du reU*j coiffé de son turban de mousseline
I. Patron de barque. Ce mot arabe a passé, afec beaucoup d'autres, dans la langue portugaise. On remploie sur le Tage comme sur le Nil.
Itencbe ; les matelots y assis en cercle à la prone , se reposaient en racontaDtquelqu*une de ces fantastiques légendes qui Vaviâent tant de fois charmé. Hélas ! sa vie aventureuse était-elle finie ? Condamné à suivre le pas lent de ses buffles , ne devait-il plus voguer sur le grand fleuve ?
-— Si je hélais la barque ? se dit-il à lui-môme. Tout est réparé à bord*. • On me battra, je reprendrai mon poste, et je jure de ne plus jamais rire à la face d'un aîta.
n faisait un pas en avant, puis en arrière, hésitant encore à prendre un parti , quand il vit une jeune fille sortir de dessous les arbres , prêter Toreille au sillage de la barque et courir en chantant. Le rets, sans rien répondre, lui lança quelques pièces de monnaie enveloppées dans un chiffon , et la voile disparut. La mendiante s'était arrêtée au bruit qu'avait fait Taumône du marinier en tombant à terre ; mais, bien qu'elle remuât les touffes d'herbe et soulev&tles branches d'arbres inclinées sur le sol, Ismaêl remarqua qu'elle ne trouvait rien. D lui parut tout simple de l'aider; mais celle-ci, dès qu'il approcha, porta ses mains à son visage pour se cacher ', puis , comme il avançait toujours , elle se tapit sous un buisson.
Cependant le soleil montait. Sur l'autre bord du Nil, les saUes des grèves, se confondant avec ceux du désert, commençaient à mnroiter comme une plaque de fer rougie an feu. Les buffles essoufflés, se frayant un passage parmi les joncs , s'allongeaient dans les flots et s'y baignaient comme des caïmans; ils ne laissaient voir que leurs cornes noires et leur museau épaté. C'était le moment où les pfttres s'abritent sous les saules pour dormir. Ismaêl, étendu à l'ombre, fermait les yeux, lorsque la petite mendiante, quittant sa retraite , marcha doucement de son côté.
— As-tu trouvé la pièce de monnaie ? lui demanda-t-H sans se déranger. — La jeune fille tressaillit , s'arrêta court et fit un pas en arrière.
^ Est^^^ que je te fais peur ? reprit le pâtre en se levant.
Tu ne me vois donc pas? *^ Et, eomme eQe répondait par un signe négatif : -«- Pauvre petite ! lui ditril , tu es aveugte 1 Cornaient osesp-t» eouFÎr si près du bord de Teau ?
— Oh l répliqusht-elle un peu rassurée , je connais cette pointe et les eoivûrons à cent pas à la roiuie^ et )e peux suivre seide le cbemiQ qui iBèn« 4'ici chez ma naère à l'entrée du village.
— Yeox-tti que je tecgndwse^à F^mbre ?- ^0«ta tsmaôl; se reste pas là où tu es, le sable brûle les pieds ! vteos !•••
— Non » non; quand il fait bien chaud , i'emvevois du eùté du soleil une hieur qui rae f éjouit. JSt puis il fout que je guette les barques , c'est par ici que je vais au-devant de celles qui remontent à la voile. J'entends le bruit du courant qu'elles refoulent y et j^e deniande Taumône aux reis. Ce qu'ils aie jelient toeabe souvent dans les épines; je passe bien du temps à chercher, je m'écorche les mains et les pieds : mais enfin Dieu est grand , et , à force de patience, je trouve...
— Pourquoi t'es-tu cachée quand je me suis approché de toi ee laatiA ?
— J'ai cru que quelque méchanè pâtre des environs venait pour me voler, répon^t-^lle; les autres mendiants sont jaloux de moi. parce que cette place est bonne. 11 y a aussi des enfants qui me jouent de mauvais tours; ils lancent de petites pierres dans l'herbe , et me crient : — Cherche, Fatimah! cherche!... Et, qjuand ils m'ont fait chercher pendant une demi-heure , ils se sauvent eu se moquant de moi.
— Je te défendrai, dit Ismaél. — Et il la fit asseoir près de lui.
Chaque jour, ils se retrouvaient ainsi à la même jJace. Entre ces deux enfents que la Providence semblait avoir oubliés, il s'établit bientôt une intimité facile à comprendre. La petite mendiante Fatimah , à qui ces jours sans lumière ^ passés dans la solitude , paraissaient bien longs ,
avtît trouvé une voix coinpatâ«saiiie qui répondait à la fiiemie. Avant elle, qui avait aimé Ismaêl? Personne; le jeune pfttre s'attachait donc au seul être qui ne le repoussât pas dans son délaîssenoent. Le hasard M avait fait rencon^ trar une crèaiure plus faitde que lui et qu'il protégeait. De phs, il piét»t à la petite Me aveugle le secours de ses yeux; du plus loin qu^H découvrait des barques, il les lui signalait, de sorte que , certaine de ne pas les manquer, celleci pouvait dormir en paix sous le buisson oii elle s'était fait un gîte. Qoand les mariniers lui lAnçaîent quelque aumône, elle se plaisait à la ramasser eUe-méme. -^ Laisse-moi chercher, disQÎt-dle à Ismaêl. C'est ma joie, mon travail à mot! N'est-ce pas la seule chose au monde que je puisse frire? ->-- Pendcmt la chaleur du jour, elle venait parfois poser sa téie sur les genoux du pâtre, et elle s*écnait avec ravissement : •*- Je te vws , Ismaêl ! . . . Tiens , place-toi devant le soleil ; oh ! je vois une ombre , c'est toi , c'est toi ! — Le soir, lorsque la fraîcheur du Nil se répandait sur les rives et que les oiseaux chantaient, elle appelait le jeune pAtre , et hii nœttait la main sur l'épaule en lui disant : — GooroDs, courons! méne-moi loin, bien loin,... plus loin que je n'ai jamais été !
Et tous deux ils couraient d'un pas leste à travers la lande en le latanier pousse parmi les sables. Peu à peu la petite aveugle, qui avait vécu cachée sous un buisson dans de continuelles alarmes, devint moins craintive; sa figure, JBaqne4è morne et contractée, edllumina d'un rayon de jeunesse, comme s'épanouit au fond d'une cour humide la fleur languissante que le soleil a touchée en passant.
Ainsi s'écoulaient leurs jours , qui , pour se ressembler tous, n'en étaient peut*étre pas moins heureux. Un matin. qu'il avait plu beaucoup et que le Nil commençait à croître, Patimah se tenait en vigie à sa place accoutumée, cachée jusqu'aux épaules dans les herbes humides. Une barque s'approchait; la petite aveugle crut distinguer des voix qui
parlaient une langue étrangère, et elle s'en réjouit ; le voyageur qui s'aventure en pays lointain est assez porté à semer des aumônes sur son passage. — Béni soit Dieu , qui m'envoie des Fran^«t5 (Européens) ! dit Fatimah. Et le cœur lui battait bien fort. Elle courut vite en chantant sa chanson; la barque voguait rapidement , car la brise la poussait en poupe y et bientôt l'aveugle entendit le bruit de plusieurs pièces de cuivre enveloppées ensemble qui tombaient entre les arbres.
— Prends garde! lui cria le reî$^ comme elle avançait à travers les broussailles , prends garde à toi !...
La pluie du matin avait détrempé la terrej sous les pas de Fatimah s'ouvrait un trou profond qu'elle ne connaissait pas encore et dans lequel elle roula. Étourdie de sa chute I elle resta sur la grève , sans mouvement ; ses mains crispées s'enfonçaient dans le sable , comme si elle eût craint d'être entraînée par les eaux du Nil, qui murmuraient à son oreille. Elle appela Ismaël, mais le jeune pâtre était allé cueillir des joncs qui lui servaient à tresser des corbeilles ; à peine si on eût pu entendre du rivage le mugissement de ses buffles , qui paissaient épars dans la campagne. •
Cependant les passagers de la barque faisaient serrer les voiles et tourner la proue vers la terre. Quand ils abordèrent , Fatimah , un peu remise de sa chute , s'efforçait de retrouver son chemin. Ce bruit de pas derrière elle l'inquiétait, et elle avait honte d'être tombée « elle qui avait passé tant de journées à fouler en tous sens , pour apprendre à le mieux connaître, l'espace borné qui formait tout son univers ! Tremblante d'impatience et de crainte, elle tâtait le rivage abrupt qui se dressait au-dessus de sa tête , lorsque le patron du bateau , mécontent de cette relftche imprévue qui le retardait, dit à l'un des voyageurs européens :
— Ekim bùwùurg ( médecin vénérable ) , vous voyez .
bien qa'elle ne s'est pas fait de mal. Partons avant que la brise cesse » et demain nous serons au Caire , s'il plaît à Dieu !
Sans rien répliquer, le médecin à qui s'adressait cette allocution prit la petite aveugle par la main , et la regardant avec attention : — Ne crains rien y lui dit*il , et répondsmoi. Quel ftge as-tu ?
— Quatorze ans , répliqua Falimah tout émue.
— Tes yeux ont-ils toujours été fermés ?
— Non; mais il y a si longtemps qu'ils sont malades, que je n'ai pas souvenir d'avoir vu.
— Yeux-tu me suivre au Caire , et peutrétre... je te guérirai?
A ce moment-là, Ismaêl surpris de voir une barque à l'ancre devant la pointe , s'approchait furtivement le long du rivage , et écartait les roseaux en regardant avec inquiétude. Les étrangers avaient aidé la petite aveugle à remonter, et, tandis qu'ils s'acheminaient vers le village , ceHe-ci marchait du côté de la campagne , prêtant l'oreille, se penchant à droite et à gauche. Au bruit que fit Ismaêl en sortant de sa cachette , elle se précipita à sa rencontre ; elle avait reconnu son pas , et lui saisit vivement les deux mains. Sa physionomie portait les traces d'une si forte émotion , que le pâtre restait immobile sans oser l'interroger.
— Ismaêl, lui dit-eUe après un instant de silence , tu vois ces Pranguis ? Os veulent m'emmener... pour...
— Pourquoi? demanda brusquement le jeune pâtre.
— Pour me guérir, pour m'ouvrir les yeux !... ns sont allés chercher ma mère, qui me suivra... Tu ne réponds rien, Ismaêl ? Moi qui suis si heureuse !... Je verrai aussi, moi , je verrai , répétait-elle avec exaltation , et je reviendrai ici te rejoindre.
— Quand tes yeux seront ouverts , tu n'auras plus bescrin de moi , dit le pâtre , et tu m'oublieras.
Fatimah pleurait de joie , et bcnaël de chagrin. Le len-* demain , de bonne heure , les matelots arabes montaient à la pointe des vergues pour déferler les voiles , tandis que le reUf debout au gouvernail, regardait du côté de la terre. Bientôt Fatiniab parut, accompagnée de sa mère, qui por» tait un petit paquet fort léger : c'étaient leurs eflEéts, tout ce •qu'elles possédaient à elles deux. On eût dit que Tenfaot avait déjà recouvré la vue, tant elle marchait vite. A peine appuyait-elle sur le sol 1a bftton recourbé qui lui servait d'ordinaire à guider ses pas mal assurés. Aucun de ses mouvements n'échappait à Ismaël ; il l'attendait sur la route , immobile et le cœur gros, Quand deux amis se séparent, celui qui reste est si à plaindre ! Comme Fatimah passait près de lui , il fît de son côté un pas qu'elle entendit ^ ses yeux fermés se tournèrent vers le pâtre; puîa, comme si elle eût craint d'attirer l'attention de sa mère^ eUe continua d'avancer. D'ailleurs , derrière elle venaient les passagers de la barque , et à leur tète le médecin , qui lui inspirait un respect mêlé de frayeur. Celui-«i remarqua bien qu'Ismaêl observait tout ce qui se passait; il lui adressa quelques questions, mais le pâtre ne répondit rien.
— ' Ce conducteur de buffles, dit le médecine ses cornpagnons , m'a tout Tair de nous faire la mine parce que nous emmenons cette petite infirme î — Et s'adressant à Ismaêl qui semblait l'écouter : — Tiens , mon garçon , prends ce bakchich * pour te consoler.
Le pfttre secoua la tête d'un air qui signifiait : Je ne suis pas un mendiant.
— Diable ! reprit le médecin ; un fellah qui refuse l'aiw gent qu'on lui offre I... Cela ne s'est jamais vu ! Comment t'appelle-t-on?
— Ismaêl.
i. Aumône, présent, pour-boire, que les paurres et en général les gens de« basses classes ea Orient réckunent des étrangers
Tout à coup la brise rida la surface du Nil ; on la voyait arriver de loin , soulevant la poussière des plaines, courbant les saules et les roseaux , animant de son murmure le paysage endormi. Quand le premier souffle atteignit le bout des voiles, la barque s'inclina, prit son élan comme QD cheval qui sent l'éperon , puis partit , laissant derrière elle an sillon d'écume. Fatimah cherchait à se reconnaître sur cet élément nouveau; surprise par le balancement inattendu de la canja^ elle s'accrochait aux cordages; ce« pendant son visage se penchait vers la rive avec une certaine obstination , et bmaêl , qui la suivait du regard , comprit qu'elle lui disait adieu . A mesure que la barque 8*éloignaît, il approchait plus près du bord de rêou, au point que son pied touchait déjà le sable humide. Là, sous une touffe de joncs , il découvrit le bftton recourbé que l'aveugle y avait laissé comme un souvenir. Il le ramassa : c'était une tige de palmier lisse et flexible.
Les voiles du bateau , cachées de temps à autre par les lies do fleuve , se montraient encore à l'horizon , mais enfin elles cessèrent d'être visibles , et Ismaël , après s'être plus d'une fms retourné en arrière , monta de nouveau sur le rivage. Ses buffles oubliés paissaient à l'aventure ; le nsouvement qu'il se donna pour les rallier l'empéeha de sentir trop vivement le chagrin qui l'oppressait. Pendant quelques jours, il s'occupa à parcourir pas à pas les entiers à travers lesquels il avait souvent conduit la petite Fatimah; mais peu à peu l'empreinte de leurs pieds s'y effaçait. Bientôt aussi , l'époque des crues arrivant , le Nil débordé de toutes parts prit les proportions d'une mer. Us sables étaient submergés; les flots plus profonds , battus par la brise , écumaient contre les palmiers baignés jusqu'à la cime. II n'y avait plus pour les barques de route précise ; elles coupaient au plus court , loin de la pointe dont les basses eaux les forçaient auparavant de se rapprocher. Les buffles^ animaux presque amphibies, se
trouvaient à merveille de ces inondations qui formaient dans la plaine des lacs et des marais; mais le pauvre Ismaêl se voyait doublement délaissé, seul sur un rivage déserté par les navigateurs. Rien ne rattachait plus à ce promontoire : aussi , quand le Nil rentré dans son lit lui pefmit de faire route , il prit congé du maître de la ferme. Où allait-il ? Au Caire; d'abord parce qu*il avait plus de chances de trouver à vivre dans une grande ville , et puis pour une autre raison quHI ne s'avouait qu'à demi.