IV. — l'anibr
a Qui n'a pas vu le Caire n'a rien vu y dit quelque part un personnage des Mille et une Nuits; son sol est d'or, son ciel est un prodige!... Le Caire est la capitale du monde ! o Dans ces paroles de l'écrivain arabe , il faut faire la part de l'emphase et de l'exagération. Cependant il serait difficile de trouver, même en Asie , une ville plus riche que la capitale de l'Egypte en monuments du meilleur style mauresque. Quelle cité musulmane offre à l'aôtl ébloui une plus grande variété de mosquées et de minarets, une pareille profusion de portiques et de coupoles? Est-il dans tout l'Orient une capitale qui puisse se vanter d'être assise sur les bords d'un fleuve à la fois plus célèbre et plus majestueux? C'est à nous, habitants des latitudes froides , que son ciel doit paraître un prodige! Quant à son sol , il n'est pas d'or, mais bien de sable et de terre grise; aussi, lorsque les dromadaires, les chameaux et les ânes débouchent au trot sur une grande place coupée comme une clairière dans cette forêt de maisons , ou se précipitent pêle-mêle avec les porte-faix chargés dans les rues étroites et tortueuses, quels tourbillons de poussière! Ajoutez à cela tes cavaliers qui passent rapides comme l'éclair, fiers de leurs yataghans recourbés, de leurs selles de velours rouge y se redressant sur leurs larges étriers et
laissant flotter an gré du vent leurs vestes chamarrées d'or. A les voir galoper comme des furieux à travers la foule , on se rappelle le vers d'un poëte persan : a La source du soleil est obscurcie par la poudre que font voler leurs coursiers pleins de colère et d'ardeur ! »
On conçoit qu'Ismaêl, au sortir des tranquilles pfttùrages où il menait paître ses buffles , dut se sentir étourdi en abordant une ville pareille; il n'avait jamais vu que les petits ports des environs de Rosette. Perdu au milieu de cette multitude qui s'engouffre dans toutes les ruelles comme les eaux du Nil débordé dans les canaux qui coupent la campagne y il errait à l'aventure. La fatigue cependant le força de s'arrêter. D s'assit à l'angle d'une place , au pied d*un grand mur ombragé par quelques sycomores. Devant lui , sous les tentes d'un café , causaient en fumant des chefs arabes, reconnaissables à leurs manteaux noirs. L'un disait : a L'énergie de l'homme est au-dessus des caprices du sort. Vis de la fatigue de ton bras et de la sueur de ton front; et si ton courage vient à défaillir, prie Dieu fpx'iï te vienne en aide ! »
Un autre disait : a Si la lune ne marchait pas , elle resterait toujours à l'état de croissant. Je voyagerai dans les contrées de l'orient et du couchant; je ferai fortune, ou je mourrai loin de mon pays. — Si les chiens voient un homme en haillons , ajoutait un troisième , ils aboient après lui et grincent des dents ; mais qu'ils voient venir un homme dans l'opulence, ils vont vers lui eti agitant la queue!»
Ces discours graves et sages frappèrent vivement l'esprit d'Ismaêl; il les eût écoutés longtemps, si une demidouzaine de jeunes garçons , àniers de leur métier, qui jusque-là avaient dormi paisiblement auprès de lui , ne se fussent éveillés aux braiements de leurs bourriques. Ces animaux , abandonnés en plein soleil parleurs maîtres qui reposaient doucement à l'ombre , foiâaient entendre leurs
plaintes. Après les avoir rappelés à l'ordre , les âniârs se imrent à jaser gaiement ; chacun raconta ses courses de la journée et fit sauter c^aos s^ main l'argent qu'il avait reçu. Jsoiaêl les considéra avec atteation; pareil au ramier qai p chassé de sa forêt y s'est abattu au milieu d'une troupe de pigeons domestiques^ il reconnaissait bien dans ces enfonts des fellahs comme lui» mais leur allure effrontée le tenait à distance. Cependant u/ae heure s'était écoulée sans qu'ils eussent pris garde à lui. — Si je leur parlais? se disait-il; ils connaissent la ville... Venus comme moi de la campagne, ils ont trouvé le moy^ de vivre ici ! — Et y après avoir bien examiné ces vauriens à l'œil vif et rusé , il avisa le plus petit de la bande , comme étant ce- Ijiii qui se laisserait aborder le plus facilement. Tl se leva donc, et sa bouche s'ouvrait pour parler, quand le petit ânier le toisant d'un air moqueur :
— Qui es-tu? lui ditril , d'où viens-tu , paysan? Tu n'es pas des ndtres.
Confus et interdit, Ismaêl battait en retraite.
— Tiens, dit un second , vas-tu à la Mecque? Tu as à Ig main un bâton de pèlerin. — C'était celui de la petite aveugle , que le pâtre avait eo^porté.
— Laissez-le, cria un grand garçon plus fort que les autres, et écartant ses camarades, qui faisaient cercle autour du nouveau venu : — Parle , lui dit-il ; ton nom?
— Ismaël.
— De Rosette , n'est-ce pas?
^— Oui, répondit le pâtre.
— Tu es cet ismaêl £r-Baschydi * qui a déserté sa barque à Fouab? Ah ! mon garçon, tu as bien fait de partir; si le patron t'avait tenu!... Là-dessus, il raconta à ses compagnons l'aventure de l'aîta endormi an pied d'un dattier, et comment celui-ci , à son réveil , avait déchargé ses