‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 41 sur 57 · LA SIESTE · texte numérisé non relu

LA SIESTE

L'hôMlme de oudame Hombeii éUit fort reooixunée à Florence en 1836. Elle avait uoe succursale à la campagne; les voyageurs qui se logeaient en viUe> à Porta RoëMy prèg du pont de la Trinité, avaient le droit> en payant, d'babiter le château rural.

Comme bien d'autres, je me suis donné cette excui'sion pastorale dans les paysages où peignit Giotto, où Dante a pensé, où Mazaccio a aimé^ où Alûeri a chanté.

Nous étions tous riches alors ; les poètes voyageaient en financiers, ce qui vexait beaucoup les financiers^ trop anioureux deleui-s privilèges. Aussi se sont-ils vengés en boule«

versant tout dans la politique des cnses ministëriglles , en 1846.

En France^ les hommes d'État veulent qu'on ne s'occupe que d'eux; il 7 eut un moment où on ne parlait que littérature, musique, romans^ beaux-arts.

L'intelligence dominait tout.

On ne parlait plus des hommes d'État : ils trouvèrent cela étrange, et ils allumèrent toutes sortes de brûlots et de feux grégeois, pour se faire remarquer»

On les remarqua trop; ils disparurent dans l'ouragan de février, et aujourd'hui ils se plaignent, ces graves étourdis.

Nous étions donc plusieurs artistes au château de madame Hombert, et nou:< passions des heures chaimantes, couchés sous des hêtres touffus^ en aspirant cette douce atmosphère que rAmo apporte du val d'Empoli.

Ces loisirs nous coûtaient fort cher ; mon hêtre touffu me coûtait dix louis par mois ; le berger Tityre ne payait pas le sien à ce prix.

J'avais aussi une chambre nommée en anglais pudique Mroom^ dont le loyer était fabuleux pour un poète. U est vrai que cette chambre était délicieuse : on apercevait de son balcon les hauteurs de San-Miniato, la villa Strozzi^ et une arête des Apennins tout écartelée de verdure sombre, et d'éblouissante aridité.

À l'heure où le démon langoureux de midi conseille la sieste italienne^ je payais mon tribut d'indolence matinale & ce beau pays, et je cueillais les pavots du Moi*phée diurne sur l'étoffe d'un divan> car le lit de gason était trop brûlant, à cette heure, sous le hêtre virgilien.

LVetller de ce divan de sieste était en velours et tout brodé de caractères ornés comme des arabesques; quatre crépines d'or le décoraient aux angles ; il était dou¥ aux tem* pes comme un petit nuage d'édredon.

Cet oreiller ne paraissait pas appartenir à ce divan. Les deux styles de broderie étaient l'un à l'auti^e étrangers. Deux artistes avaient passé par là.

Je me souviendrai toujours de mon premier réveil après ma première sieste, faite sur ce lit de midi.

La croisée de ma chambre, toute grande ouverte, me laissait voir^ dans un lointain d'azur et d'or, le campanile de Giotto, le dôme d'Âi-nolpbe^ et la tour du Palai»-Vieux. Mille souvenirs confus se pressaient à la fois dans mon cerveau.

Je voulus m^abandonner, en me réveillant, aux rêveries florentines que ce tableau m^inspirait^ mais ce fut impossible. Il n'y avait dans mon esprit de place que pour un rêve étrange que ma sieste m'avait laissé comme un héritage vaporeux.

11 me faudrait écrire des volumes, et demander mille chefs-d'œuvre à tous ces grands artistes dont notre siècle est

si fler^ s'il me fallait conter et illustrer ce rêve ; je me con tente de l'indiquer en raccourci.

Il me semblait que j'assistais à ime fête de harem ; mais

quelle fête ! quel harem !

Le Caucase et la Géorgie, ces deux mines de belles femmes,

avaient amoncelé tous leurs ti*ésors dans une immense galerie orientale, où les colonnettes de bois de santal se perpétuaient à l'infini, avec des torsades de rosiers en fleufô. Auprès de cette exhibition d'odalisques, le harem biblique de Salomon était bien pâle et bien indigent.

Toutes ces femmes dansaient des pas espagnols^ au son d*une musique^ qui n'est écrite que sur la partition des rêves, et dont Rossini se souvient seul eu s'é veillant.

11 n'y avait pas Tombre d'un homme^ ce qui ne gâtait rien à l'affaire; il n'y avait probablement que moi, et j'avais le bonheur de ne pas me voir.

Une lumière douce qui ne venait pas des astres de la nuit

et du jour, une lumière ëlysëenne éclairait cette armée de Vénus de Milo, dansant comme les nymphes du Guadalquivir.

Des milliers d'ogives de fleurs laissaient enirevoir, parleurs ëclaircies; toutes les merveilles végétales des jardins d'Alcine, de Galypso et des Hespérides ; des rotondes de marbre, vdlëes de grands myrtes ; des cascades d'eau vive ; des fontaines à conques ; des colonnades de porphyre, des lacs verdis par leurs arbres, où nageaient des Néréides, et laissant flotter, comme des rames, leurs longues tresses de cheveux blonds et noirs.

Ce tableau était, je vous assure^ plus agréable à voir qu'une séance de la Chambre des représentants, même ornée de M. Dupin.

Quand on a fait un pai'eil rêve, on s'entretient longtemps avec lui au réveil. C est ce que je fls. — Mon entretien menaçait de durer toujours quand la cloche du dîner Tinter* rompit.

Je n'eus alors d'auti^e ressource que de le raconter, avec la permission de mes convives. En l'abrégeant, ce récit dura cinq heures, et le lendemain, on fut assez obligeant pour m'en demander une seconde édition, qui en dura ûh, toujours en abrégeant.

La sieste du lendemain et des autres midis me donna de nouveaux rêves, et toujoui*s dans le style oriental^ qui est le vrai et le sublime style, à mon avis.

Le qu'il mourût de Coraeilie ne vaut pas un madrigal de Saiomon à la Sulamite.

Âpres quinze jours, quinze siestes^ et quinze rêves obstinément orientaux ou efTëminës^ ce qui est synonyme^ je me rais à réfléchir sur la nature de ces chose?, comme le poète Lucrèce. Cela me parut fort exti*aordinaire, et je rangeai les rêves de mes siestes dans la catégorie des problèmes d'Euclide. Je voulais donc en avoir le mot.

Un jour, en sortant d'un songe où j'avais vu Bethsabée dans ses jardins, au point de vue du roi David, je pris le coussin de velours, encore tiède de mes tempes, et je considérai avec attention les caractères arabes dont il était ëmaillé.

C'était de l'hébreu pour moi, ou des hiéroglyphes pour un Bédouin.

Cependant cette inspection me donna une idée.

Je descendis chez madame Hombert, en murmurant le plus admirable des vers du plus grand des poètes. Heureux qui a pu connaitre les causes des choses (1 ) !

Madame Homl)ert dormait selon l'usage italien.

Cependant elle eut la bonté de se réveiller au fracas des bottes de 1836, et voyant, avec sagacité, sur ma figure, une ride qui ressemblait à un point d'inteiTogation, elle croisa les bras, et attendit.

(1) Félix qui potuil rerum cognoscere causât !

(ViBGiLK.)

— Madame, luidls-je, tous a^ez, dans votre château, une chambre d'un prix inestimable...

— Vous venez me demander une diminution? me dit-elle en m'interrompant.

— Au contraire, répondis-je; Je viens vous prier d'augmenter mon loyer, parce que je crains d'être exproprié par quelque Anglais pillionnaire au premier jour.

Madame Hombert meregai'dait toujoui's. Je continuai :

— Mais comme les Anglais millionnaires se sont mis, maintenant, sur le pied de marchander en Italie, je ne craindrais pas d'ôtre dépossédé, si vous êtes assez bonne pour augmenter mon loyer mensuel de cent francs.

— Si cela vous oblige, — me dit madame Hombert en riant, — il n^est sorte de sacrifice de ce genre que je ne puisse faire pour vous; mais respectez mon scrupule et ne me poussez pas à bout. Je vous laisse votre chambre au même prix, et je ne vous en déposséderai pas, dussé-je me brouiller avec tous les lords qui viennent chez moi.

— Madame, — lui dis-je, en m'inclinant de reconnaissance — vous me traitez en compatriote, et j'en suis touché... Veuillez bien maintenant me dire si vous avez acheté à Florence le mobilier de ma chambre n<* 8?

— Oui, monsieur... il y a pourtant quelques meubles qui viennent de la grande boutique, ou pour mieux dire, du bazar de Micali, à Livoume.

— Et votre divan, d'où vient-il?

— De Tomaso Bartolini.

— Un tapissier florentin?

— Oui, monsieur.

— Qui n'a jamais voyagé?

— Je ne crois pas qu'il ait voyagé. Les Florentins ne voyagent pas.

— Au fait, madame, Us ont raison. Pourquoi voyageraient* ils? Voyager^ c'est critiquer sa ville natale.

— Pardon, monsieur, — me dit madame Hombert d'un air soucieux, — vous me faites là des questions qui ont un air singulier...

— Oh! madame^ excusez-moi... je suis ainsi fait... en voyage^ je fais toujours des questions étranges ; c'est une ha-

^ bitude... j'ai dix articles à écrire pour la Revue de Paris.

— C'est différent, monsieur^ mais je ne vous comprends pas davantage, et je vous affirme que vos questions vont faire beaucoup travailler mon esprit.

— Alors^ madame, je ne veux pas vous donner légèrement des soucis^ et vous me permettrez de continuer mes demandes, afin que nous puissions arriver à la vérité^ en nous éclairant mutuellement.

— Demandez^ monsieur^ je vous répondrai, si je puis.

— Vous avez au n** 8 un coussin de velours chargé de caractères arabes^ etc...

— Oui, — dit-eUe en m'interrompant avec vivacité. — Oui, je ne vous ai pas parlé de ce coussin... il n'est pas acheté à Forence, ni à Livoume.

— Et d*oii vient-il, madame, ce coussin?

— C'est Reschid-Pacha qui me Ta donné, Tami intime du sultan.

— Oh ! madame ! ceci commence à s'éclaircir un peu! c'est

le cadeau d'un pacha?

— Ouï, monsieur; cet excellent Turc était lie avec M. Belloc, et c'est M. Bellocqnl m'a procuré ce locataii-e. Reschid a logé six semaines dans ce château, et, en partant, U m*a fait plusieurs cadeaux... Vous savez que les Turcs ont la manie de donner des présents...

^ Excellente manie, madame; mais peu contagieuse.

— Malheureusement, monsieur... il m'a donné un échiquier chinois, un tapis de Smyrne, une paire de babouches d'odalisque, et ce coussin de veloui*s.

— Vous êtes bien sûre, madame, que ce coussin a fait partie des présents? '

— Très-sûre, monsieur... et en voici la preuve... Le pacha me dit, en italien... il parle l'italien comme un Grec de Corfou... il me dit que le Grand Seigneur lui avait donné ce coussin, tiré des appartements secrets du harem.

— Que Mahomet soit béni, madame! voilà au moius une explication?

— Quelle explication vous ai-je donnée, sans le savoir, monsieur?

— Une explication très-satisfaisante, madame, et je ne veux pas en savoir davantage; je suis fixé.

— Mais je ne suis pas fixée, moi, monsieur.

— C'est juste, madame ; veuillez bien m'écouter encore un instant.

Alors, je racontai à madame Hombort la fabuleuse his* toii'e de mes rêves de sieste, et je n'eus pas de peine à lui prouver, comme je venais de me le prouver à moi-même, que cette série orientale de songes avait sa source inépuisable dans le coussin tiré du haiH>m du Gmnd Seigneur.

— C'est supeii)e d'absurdilë ! — me dit madame Hombeil, de l'air d'une femme d'esprit qui croit fermement aux choses încroyabJes.

— Vous voyez donc alors que c'est vrai, — lui dis-je avec une certaine candeur.

— Gomment donc, monsieur! mais je n'y mets pas l'ombre du doute; je suis d'ailleurs intéressée, comme propriétaire du coussin, à croire, et surtout à faire croire aux vertus de ce présent oriental... Je trouverai sans doute un Anglais millionnaire, qui...

— Ah ! madame, permettez-moi de vous interrompre sur cet Anglais-là... Voilà maintenant où commence Terreur : vous feriez dormir, en détail, toute la Chambre Haute j^ur ce coussin, et vous n*en obtiendriez pas le moindre rêve oriental...

— Vous croyez, monsieur?...

-—Si je lé" crois, madame!... Si la chaleur aujourd'hui n'était pas si accablante, et si vous n'étiez pas une femme d'esprit, je vous développerais tout un système complet de métaphysique sur les rêves, et les affinités psychologiques des individus...

— Ah ! mon Dieu! vous me faites trembler!

— N'ayez pas peur, madame, vous en serez quitte pour le titre d*un chapitre ennuyeux que je ne parlerai pas... 11 y a des émanations mystérieuses enfermées dans certaines étoffes magnétiques qui se mettent très-bien en rapport avec des organisations nerveuses, et...

— Monsieur ' — s'écria madame Hombert d'un ton d'effroi, — est-€e que vous allez me donner le chapitre?

— Non ; c'est toujoui-s le titre, et puisque cela vous cause tautde peur^ je m'aiTête là...

— Aii^tez-Yous là^ vous avez raison^ monsieur... EeX<e qu'on explique ces choses!... folie! Quand on les explique, on ne les comprend plus. Laissons-les dans leur vague mystère, dans leurs ténèbres plus claires pour nous que le jour. Voilà; monsieur^ comment la métaphysique gâte et obscurcit tout. Moi; monsieur, à quinze ans^ je comprenais tous les phénomènes de la nature; à dix-huit ans^ j'épousai M. Hom* bert» qui était métaphysicien ; il voulut tout m'expliques et je ne compris plus rien. 11 y a, dans certaines intelligences, ime perception délicate de ces choses qui tient lieu de toute .science. Ainsi, je devine très-bien les mystères de mon coussin oriental, et vous avez bien raison, monsieur, de me dire que jamais ce velours ne donnera un rêve à une organisation d'Anglais.

— Alors, madame, lui dis-je, ne parlons de cela, je vous prie, à personne, et surtout à aucun membre de la Chambre Haute. Gardons ces mystères pour nous, et soyons-en heureux égoîstement.

— Oui, éloignons les profanes de ce coussin.

— Madame, je comptais quitter votre château la semaine prochaine; mais, à cause de ce coussin^ je retarderai mon départ pour Rome; voudiy:z-vous bien prolonger mon bail, au moins d'un bon mois?

— D'un an, monsieur, si vous voulez.

— Hélas! madame, c'est impossible! la France ne nous (tonne pas des congés d'un an ; mais je proGterai bien de ce

mois. Mes siestes ne iiairont qu'à la Quit, et je veUierai le. jour jusqu'à midi.

En ce moment, plusieui^s Anglais^ très-graves, entrèi'ent pour accrocher leurs clefs* à des clous, et échanger^ avec madame Hombert, quelques phrases en italien d'Edimbourg.

Je saluai la maltresse du château, en lui lançant un signe d^intelligence, et je fus m*asseoir et fumer un cigare sous les vieux pins où Dante et Michel-Ange ne fumèrent jamais, les malheureux.

En fait de mystère, madame Hombert avait raison, Tignorance est la vraie science ; n'expliquons rien, devinons.

Au reste, s'il fallait tout expliquer dans ce monde inexplicable^ notre vie se passerait aux pieds des sphinx de FËgypte. Ils étaient de vrais sages, les sages du Nil; les autres sages sont des fous.

Leurs sculpteurs avaient pose partout ces lourdes figures de monstres accroupis; on ne faisait pas un pas sans se trou* ver face à face avec un sphinx, comme on ne peut aussi faire un pas sans se heurter contre un mystère de la nature. Alors, le sage, placé entre le mystère et le sphinx, voyait une bouche de granit, et il s'en allait dans quelque oasis cueiJlb* les fruits du palmier, les fleurs du jardin, les heures de l'amour. Quel sage !

Elle a été fort longue la série des rêves issus du coussin efféminé de madame Hombert, mais tous ne peuvent être contés, à cause de leur diffusion et de leur incohérence, il faut du bon sens même dans les songes.

Il en est de la vie comme du coussin de la villa Florentine. Heureux ceux qui, en regardant en arrière, trouvent des

souvenirs et peuvent ainsi charmer ces longues heures que rbomme est sans cesse obligé de passer en tète à tête avec lu i- -même ! Les mirages de notre existence passée ressemblent toujours à des rêves^ et, plus fortuné que le reste des hommes, Técrivain peut les traduire avec sa plume, comme un peintre avec son pinceau.

Ainsi fais-je aujourd'hui.

Tous les tableaux de cette galerie du Sommeil ne participent de la nature vagabonde du rêve que par le côté idéal, on peut les compi'endre sans efforts et sans commentaires; quelquefois même ils n'ont que trop de réalité. Les rêves sortis parla porte d'Ebène ne sont pas toiijoui*s aussi claii's. L'Apocalypse n'a jamais eu beaucoup de succès, quoique écrite dans les splendides rayons de Vile de Pathmos, avec la plume d'un aigle et le génie d'un saint; et pourtant TApocalypse ne manque pas de clarté pour ceux qui lisent avec les yeux de i'àme. En attendant, il nous faut écrire pour tout le monde, et notamment pour ceux qui lisent avec les yeux du corps. C*est pourquoi nous puisons dans la galerie du passé.

Il doit être permis au narrateur de corriger parfois les incohérences du souvenir, avec des soudures, des phrases auxiliaires et des traits d'union.

Mieux vaut même mentir quelquefois, au milieu d'un songe, pourvu que ce supplément de Timaginalion réveillée rende le texte plus limpide. C'est ce qui nous aiTivera quelquefois.

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