‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 42 sur 57 · SIMPLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

SIMPLE HISTOIRE

SIMPLE fflSTOraE

Paris n'était plus dans Paris, ce qui est un lieu commun; Paris avait enjambé les Alpes, Paris se rajeunissait dans le doux pays toscan.

Vous savez ce qu'il faut entendre par le Paris dont je parie; il s'agit des poètes, des femmes, des millionnaii'es, des artistes et des rêveurs. Ce Paris s'abat de temps en temps sur une ville, sise à dix jours de distance du boulevard des Italiens, et il a l'air d'y être comme chez lui. N'a-t-il pas posé son empreinte partout?

Cela se passait vers la fin de l'automne de i837 : on s'occupait beaucoup alors à Florence d'un jeune Anglais, nommé Williams Brown, nouvellement arrivé de Londres. Lord

Williams Brown avait vingt ans^ vingt-cinq mille guinées de revenu^ une figure charmante^ de Tesprit et le spleen. Sa calèche était noire, ses cheveux étaient noirs^ sa livTée était noire, son visage était pâle et triste. On le voyait tous les soirs au quai de rAiiio ou sous les arbres verts des caschines, nonchalamment étendu sur les coussins de sa vottui*e, passant, distrait et mélancolique, au milieu des femmes qui l'admiraient et qu'il ne voyait pas. Dans les salons de Florence, où nulle prévenance n'avait pu l'attirer, on Tavait surnommé Tristan le Voyageur. Les femmes se demandaient avec inquiétude quelle grande douleur avait frappé déjà cet enfant de vingt ans ; elles eussent toutes payé de leur bonheur le bonheur -de le consoler. Disons en passant que ce bonheur n'eût pas coûté bien cher à quelques-unes.

Un soir, c'était fête à la villa Gatalani ; un gi'and nombre d'invitations avaient été envoyées à chaque ambassade, avec le droit d'en disposer en faveur des étrangers d'élite qui se trouvaient alors à Florence ; lord Williams Brovm ne fut point oublié.

Séduit par la réputation de la signora Gatalani que toutes les capitales de l'Europe avaient si longtemps applaudie, et qui, retirée dans sa gloire, ne chantait plus qu'en famille, lord Williams résolut de renoncer pour une nuit à ses habitudes de réverie et à ses goûts de solitude, et vers le soir du jour indiqué, sa calèche se dirigea vers la villa de la célèbre cantatrice.

11 pouvait être onze heures de la nuit; la nuit était pure et sereine ; les étoiles brillaient au ciel ; les lucioles, étoiles de la terre, brillaient à ù'aversle feuillage ; la lune, heureuse et

calme, enveloppait d'un réseau d'argent les palais de la belle Florence. On dansait sur les marbres de la villa, la foule se pressait dans les salons; on s'égarait, à deux, sous les tulipiers du jardin embaumé ; chaque nation était représentée, chaque visage avait là son type particulier, chaque langage son accent original. La figure blanche et diaphane d'im Anglais à la taille flexible, glissait sous les orangers près de la Romaine au teint bruni; la langue florentine, cette langue qui semble avoir été inventée par les enfants et par les femmes, mêlait ses gazouillements au murmure confus de vingt idiomes étrangers : tel est le caractère distinctif de toutes les fêtes de Florence, qui sont^ à vrai dire, des fêtes européennes. Onze heures sonnèrent donc dans la jplaine; à la tour du palais du grand-duc, lorsque tout à coup cette foule, frappée comme d'une commotion électrique, tressaillit et vint toute entière dans le même salon. Toutes les bouches répétaient le même nom; tous les regards cherchaient le même but :

— Williams Bi-own, Tristan le Voyageur !

Jeune, beau, mince, gracieux et charmant sous son costume sombre et sévère, lord l^^illiams s'inclina gravement devant la signora Catalani ; puis, traversant d'un air triste et distrait la foule qui s'ouvrît devant lui, il alla dans l'embrasure d'une croisée, contempler, en rêvant, Florence, qui dormait au pied de ses collines.

— Qu'est-ce donc que ce lord Williams Brown?

— Un homme qui a vingt-cinq mille guinées de rente , dit un banquier.

— Un sot ou un fou, dit un vieux garçon qui avait du ventre et qui faisait encore la cour aux femmes.

— Un excellent partf^ dit une douairière qui promenait depuis huit ans sa fille sans pouvoir lui trouver un mari.

— Un poète, dit une femme qui faisait des vers.

— Ghild-Harold, dit un beau jeune homme qui avait tout pris de Byron, excepté le génie.

— Lara» dit une jeune Vénitienne qui eût volontiers échangée sa robe de gaze contre le vêtement d'un page.

— Pourquoi si triste et si sombre?

— 11 a peut-être une gastrite^ dit un médecin.

-— On assure que sa fortune lui est illégalement acquise^ dit un avocat.

— Ce jeune homme a commis un grand crime» dit une femme qui lisait encore les romans d*Anne Radcliffe.

— Sa maîtresse l'a trompé^ dit une femme de ti*ente-six ans qui devait s'y connaître.

— Il lit peut-être vos romans comiques^ dit en souriant un poète élégiaque à un romancier moderne.

— Ou peut-être il n'a jamais lu vos élégies, répondit le romancier au poète.

— Oui^ madame» disait Williams Brown à madame Catalani qui s'était approchée du mélancolique jeune homme» et qui Tavait bientôt captivé par sa grâce et sa bonté char* mante; oui, madame, malheureux et triste ! J'ai vainement cherché dans les voyages quelque distraction à ma douleur : je la sens là^ aussi vive et aussi profonde que jamais.

— Mais> monsieur, à votre âge, il n'est pas de maux irréparables, dit madame Catalani en prenant la main du jeune homme.

— Les morts ne reviennent pas, madame ; la tombe ne nous rend pas ce qu'elle nous a ravi une fois.

— Sans doute, il est cruel de perdre un objet aimé, mais un premier amour ne remplit pas toute la vie, et la destinée vous en réserve bien d'autres, ajouta madame Catalani en souriant doucement.

•— La destinée ne nous donne qu^me mère, madame, et et c'est la mienne que je pleure, répondit ginvement lord Brov?n.

Madame Catalani entraîna lord Williams dans le jardin, et lorsqu'ils eurent gagné une allée déserte et silencieuse, le jeune Anglais raconta d'une manière touchante la tendresse passionnée et romanesque qu'il avait vouée, dès son enfance, à la mère qui l'avait élevée. Lady BroMm, mariée à seize ans, veuve à dix-sept, avait concentré tout son amour sur le seul enfant qu'elle avait eu de son mariage. Jeune, belle, courtisée par les grands d'Angleterre pour sa beauté, pour son rang et pour sa fortune, elle avait sacrifié toutes les joies et toutes les vanités du monde à cet enfant de son premier et de son seul amour. Retirée avec lui dans son château, elle l'avait élevé cUe-mème, elle avait disputé son enfance à tous les soins étrangers qui veillent généralement sur les nôtres, et lord Williams, en grandissant près de cette femme, jeune encore, belle, tendre, assidue, parée de toutes les grâces de l'esprit, de toutes celles d*une vertu indulgente et bonne, lui avait voué un sentiment d'affection passionnée qui n'avait jamais laissé place en son cœui* aux besoins d'une affection étrangère. Williams raconta tout ceci avec charme, avec entraînement, et ]oi*squ'il vint à dire le dernier instant de cette

femmei son cœur devint gro» et ses yeux fondirent en burmes. Madame Gatalanl comprit et respecta cette dooleur^ et ses pleurs coulèrent plus d'une fois durant ce récit.

Tous les deux se approchaient du salon, lorsque tout à coup, sur la terrassOi madame Gataiani quitta brusquement lord Brown et alla droit vei^s une femme qui se promenait seule et pensive; elle Tembrassa avec effusion; puisj se retournant vers Williams :

— Caray dit-elle à son amie, je vous présente un de vos compatriotes, lord Williams Brown ; -* e\ s'adressant à lord Williams — milady Laaley, lui dit-elle.

Lady Laaley prononça quelques paroles ; le son de sa voix fit tressaillir Brown. Tremblant^ éperdu^ il leva les yeux vers elle, et lorsqu'à la dartë de la lune il eut aperçu le visage de sa compatriote étonnée, il poussa un cri et s'évanouit.

Il ne fut bruit, durant les dernières heures de la fôte, que de l'évanouissement de loid Brown en présence de lady La»ley, et ce nouvel incident ne contribua pas peu à jeter sur le romanesque voyageur un nouvel intérêt et un nouveau mystère. Vainement madame Gataiani voulut expliquer à la fouie qui l'interrogeait avec une ardente curiosité, l'évanouissement de sir Williams, par Témotion que le récit de la mort d'une mère adorée avait réveillée dans le cœur de ce jeune homme> la foule s'obstina à penser que la douleur de lord Brown était de race moins pure, et Ton crut généralement que lady Lasley était une amante infidèle, et Williams un amant trompé. Ut chose est de tous temps et en tous lieux asses commune^ pour avoir semble pix)bable en pareil cas.

Le fait est que lady Lasley et lord Brown s'étaient rencoi^

très pour la première fois sui* la terrasse de la villa Ga talani.

Un mois après il n'était question dans Florence que de la passion partagée de lord Bro^m poor.lady Lasley ; on les avait rencontrés^ la belle Anna penchée tendrement au bras d u jeune Williams, gravissant ensemble le versant de la Yallom* breuse ; on les avait vus, un soir comme le soleil se couchait, derrière les Apennins embrasés, assis sous les cyprès de San* Miniato, absorbés tous les deux d'un même sentiment d^a» moui% qu'exaltait la contemplation d'une splendide nature* Le matin, la même barque les portait lentement sur les eaux de FAmo; vers la nuit, la même calèche les faisait voler au bois ; au théâtre, la même loge les réunissait le soir ; ils vi* sitaient ensemble les ateliers de Bartolini^ les monuments et les musées. Williams suivait lady Lasley dans les salons qui Favaient jusqu'alors vainement sollicité. Lady Lasley ne craignait pas d'aborder avec Williams les sanctuaires du silence et de la solitude qui l'avaient si longtemps effrayé, lia s'aimaient et n'en faisaient point mystère. Lady Lasley était veuve, riche et belle: lord Bro^n, jeune, riche et beau. Je sais des amours beaucoup plus bizarres que ceux-là.

Quelque tendre, quelque assidu, quelque passionné que se montrât lord Brown, il y avait dans son amour pour Anna une réserve, uu respect, une timidité crainti>e, qui charmèrent d'abord lady Lasley, mais qui, indéfiniment prolongés, finirent par lui sembler sinon ridicules, du moins fort étranges. L'amour purement extatique est assurément un sentiment très-pieux ; les rêveries dans les bois, lorsque les rayons de la lune se jouent à travers les branches des mélèzes ; les

pi*omenadef! sur les grands lacs, lorsque le silence de la nuit n'est troublé que par le bruit monotone des rames et par les murmures de la brise ; les célestes aspirations, les contera» plations poétiques, la fiction des âmes, sont à coup sâr des choses bonnes et profitables, mais dont il ne faut pas abuser. Les nuits sont fraîches, les bois sont humides, les lacs sont chargés de brouillards. Certes, on ne saurait trop encourager les célestes aspirations, mais il est des aspirations plus terrestres qui ont bien aussi leur mérite, les contemplations poétiques sont un peu creuses ; nous n'aurions rien à dire de la fiction des âmes, si les âmes s'en contentaient.

La réserve de lord Brown eût ennuyé la vertu elle-même; la bizarrerie de sa conduite eût découragé un cœur moins épris que celui de lady Lasley. Lord Brown était si respectueux dans l'expression de son amour, qu'il eût été difficile à un témoin de leur intimité, de supposer d'autres liens entre eux que des liens purement fraternels. Vainement lady Lasley Tinvita chastement à des caresses plus tendres : jamais leurs lèvres ne se rencontraient, et lorsqu'Anna couvrait de baisers trop brûlants le front et les cheveux de ce singulier jeune homme, lorsque leur sang à tous les deux s'embrasait, que lady Lasley se sentait près du triomphe et Williams près de céder, tout à coup le sang se figeait dans les artères de lord Brown, il tombait découragé près d'Anna, il cachait son visage dans ses mains qu'il inondait de larmes ; et la pauvre Anna, ne pouvant s'expliquer les caprices de son ami, pleurait en le voyant pleurer.

Ces scènes se renouvelaient fort souvent, et toutes avaient le même résultat. Une nuit, Williams s'oublia jusqu'à den\

heures du matin dans le boudoir de lady Lasley; ils avaient tous les deux causé de leurs jours passés ; Anna avait parié de son âme incomprise etde ses sens ignorés^ jusqu'au jour où Williams s'était offert à elle pour la première fois. Toutes les femmes disent la même chose. Williams^ qui décidément était un sot ou quelque chose de pire^ ne s'était pas même donné la peine de répondre à ces révélations d'Anna. Parfois seulement ses yeux s'étaient levés sur elle avec une expression mêlée de douleur et de joie, de confiance et d'amour^ d'abandon et de terreur; puis ils s'étaient baissés pour cacher quelques larmes.

— Qu'as-tu? avait dit Anna.

— Je t'aime, avait dit Williams.

, — Et moi aussi, je t'aime, avait ajouté Anna a^cc transport.

— Malédiction sur nous ! s'était écrié Williams, qui avait lu quelques drames d'Alexandre Dumas.

— Quel est donc ce mystère infernal ? s'était écrié de son côté lady Lasley, qui avait vu jouer quelques opéras de IL Scribe.

Ce dialogue avait été suivi d'une scène extrêmement dramatique, dans laquelle la pudeur de lord Williams aurait infailliblement succombé, s'il n'eût repoussé d'une main désespérée lady Anna, qui était allée tomber, demi-morte, sur le pait|uet; il s'y trouvait fori heureusement un tapis.

Le lendemain, dans le jour, lady Lasley reçut un petit billet ainsi conçu :

« Le jour où je vous ai vue (c'est la nuit qu'il voulait dire)

» a décidé de ma vie Je vais mourir loin de vous d'un amour

» sans espoir^ dévoré de désirs qui ne Muraient être satis- » faits.

Rien n'irrite plus l'amour que la difficulté. Lâdy Lasley sonna ses gens :

— Une chaise de poste ! des chevaux ! qu'on s'informe à l'ambassade anglaise de la route qu'a prise lord Brown.

— Venise I

— A Venise ! bi*ûlez les pavés.

Lady Lasley rencontre Williams sur la place Saint-Marc. Ils tombent dans les bras l'un de l'autre.

— Cruel I s'écrie Anna, ne t aimais-je donc pas? pourquoi m'astu fuie ? ne suîs-je pas à toi ?

A ces mots sir WiUiams frémit des pieds à la tête. Une heure après^ sa calèche roulait sur la route de Rome^ et lady Anna Tattendait^le soir^ à Venise, au théâtre de la Fenice.

Ce malheureux lord Brown fit ainsi le tour de l'Europe pour échapper à cette infortunée lady lasley qui le poursuivit partout. Loi^qu'il la rencontrait, c'étaient des joies indicibles, d'ineflables transports ; puis, une heure après, des lai^mes, des sanglots, des craintes d^enfant, des terreurs inexplicables^ — et fouette cocher, la terre est grande I

L'amour est quelque chose de si bizarre, que celui d'Anna augmentait avec lés frais de poste.

Un jour Williams arriva à Saint-Pétersbourg, un peu las de cette vie errante. Le climat lui déplut, son humeur devint de plus en plus sombre. Deux jours après son arrivée, ilap» prit celle de lady Lasley. Il venait de se lever ; il mit le nez ?i la fenêtre et le retira à demi gelé ; il fit une giimace horri-

ble ; il chercha ses pantoufles^ et ne les ti*ouva pas ; il voulut se faire la barbe, son rasoir coupait comme un genou. Dégoûté de la vie, ce misérable jeune homme, la figure encore couverte de la mousse du savon de Windsor, se mit à son bureau, écrivit un billet de quelques lignes^ et le mit sous enveloppe, avec une miniature qui ne Tavait jamais quitté. Lorsqu'il eut appliqué son cachet sur la cire brûlante, et la sus(îription sur l'enveloppe, il prit son rasoir, et résolut gi-avement ce problème : — savoir si un rasoir qui ne coupe pas assez pour faire la barbe, coupe assez pour nous trancher le cou.

Après avoir pleuré sur le cadavre sanglant de Williams, comme Andromaque sur les restes d'Hector, Anna lut les lignes suivantes qui lui étaient adressées.

« Anna^

D La miniature que vous trouverez ci-incluse, vous expliquera peut-être les singularités d'un amour qui a fait votre malheur et le mien. Ce portrait est celui de ma mère. Comprenez, en le voyant, la lutte étrange que j'ai eue à soutenir ; seul il peut vous donner le secret de mon amour et de mes répugnances.

» Williams Brown. » .

I^dy Anna jeta les yeux sur la miniature, et poussa un cri : il y avait entre elle et ce portrait une ressemblance si frappante, qu'il eût été impossible de ne pas prendre la peinture pour une copie fidèle des traits de lady Lasley.

— Qu'on remette les chevaux à ma chaise de poste ! dit-elle

aussitôt ; je pars pour la ville du monde où Ton oublie tout^ même l'amour.

Elle ne tarda pas^ en efl'et, à arriver à Paris, qui la citait avec raison comme une des femmes les plus aimables de ce tempiii.

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