‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 43 sur 57 · UNE NUIT AU COLYSÉE · texte numérisé non relu

UNE NUIT AU COLYSÉE

Voici encore une nuit française^ qui s'est passée sous le ciel italien. Uhistolre est du réalisme le plus pur. Rome dormait.

(Comment peut-il s'accomplir de pai-eilles choses pendant que Rome dort?

Écoutez/

— Mia bella !

— My love !

— Mia cara !

— My dear !

— Per la vita !

— For evn I

Ainsi causaient deux amants, au Golysée^ dans un lit de tigre.

' La sentinelle en capote grise^ et à shako plat, qui dort debout à la porte du monument, se réveilla en sursaut, et prêta une oreille attentive aux murmures de la cage à tigre.

— P9r Baceo! dit-elle, mi pare che si fa qualehe casa d^a^ more^ qui vicino ! (Par Bacchus 1 il me semble que Ton fait Pamour dans le voisinage.)

Et la sentinelle poussa le cri d'alerte. Alors le poste du mont Aventin, ce poste institué depuis la conjuration de €atilina, pour garder la prison Mammertine et le temple de la Concorde où se rassemblait le sénat ; ce poste, dis-je, autrefois composé de hastati, de princes, de veiillaires, aujourd'hui simple escouade à caporal, se porta lentement, le long du mur Farnèse, vers Tare de Titus, afin de donner secours à la sentinelle de Tamphithéàtre Yespasien.

— Che coaa ? dit le caporal tremblant.

— Un fantasma che spasseggia intomo, répondit la sentinelle. (Un fantôme qui rôde.)

L'escouade fît le signe de la croix, se prosterna devant les quatorze stations qui couronnent la lice des gladiateurs, et se mit à fouiller avec les baïonnettes, le podium, les prœ-dnctiones, le proscenium et les bureaux de contremarques où l'on distribuait les tesseras aux abonnés des panthères et des éléphants. L'escouade ne trouva^ que des lézards.

La sentinelle insista et prétendit même qu'elle avait entendu le bruit que font quatre lèvres en conjonction. L'escouade chercha les propriétaires de ces quatre lèvres.

et les découvrit enfin dans un boudoir en ruine qui avait appartenu à la iigresse favorite de l'empereur Gallu&

L'un était un jeune homme de vingt-deux ans^ fort brun ; le visage encadre de favoris buissonneux ; les yeux noirs^ le front déprimé ; la boite osseuse du cen elet développée incommensurément.

L'autre était une jeune vierge de seize ans , blonde^ blanche^ indolente^ vêtue d'une robe de soie noire. ËUe portait un parasol^ parce qu'il faisait clair de lune.

\j& caporal leur demanda le motif que les avait conduits, à cette heure, dans ce lieu sacré^ où les choses profanes sont interdites à cause des quatorze stations.

Le jeune homme répondit qu'il visitait les ruines^ la jeune vierge rougit.

On entraîna le couple amateur des ruines au palais de BtÂùn Govemo, là, ils furent séparés^ dans IMntérêt des mœurs; rapport fut adressé au commissaire général de police^ le cardinal Somaglia, lequel voulut interroger lui-même les deux antiquaires^ dont une vierge de seize ans.

L'interrogatoire commença.

— Quel est votre nom, jeune homme?

— Fernando.

— Votre pays?

— Naples.

— Votre domicile ?

— Gaserte.

— Votre profession?

— Bourgeois.

— A vous, mademoiselle, votre nom?

— Jenny Flibbcrtiggibetty.

— Votre pays ?

— Brighton.

— Votre domicUe ?

— Chiaîa^ Osteria Nuova.

— Votre profession ?

—Vierge.

— Vous êles accuses, dit le cardinal, d'avoir prafané les quatorze stations du Colysée, délit qui doit vous envoyer aux galères de Civita-Vecchia. Que répondez-vous ?

— Rien, dit le jeune homme ; et il embrassa la jeune demoiselle.

Le cardinal bondit sur son fauteuil, comme le sénateur qui fut frappé par un Gaulois sur sa chaise curule.

— Impertinent^ 6*écria-t-il, je vais vous faire, enfermer au château Saint-Ange.

Le jeune honune donna un second baiser à la jeune vierge de seize ans«

— A moi les Suisses ! à moi les lansquenets ! les hallebardiers! s'écria le cardinal.

Le jeune homme brun lui dit :

— Si monseigneur voulait nous faire «ervir à déjeuner, je lui en aurais une grande obligation. Nous moumn? de faim.

En ce moment l'ambassadeur de Naples, qui avait été pi^ venu, entrait dans la salle de l'interrogatoii'e. En apercevant le jeune homme bnm, il pâlit; il portâtes mains sur ses yeux comme pour s'opérer de la cataracte; enfin, après une

longue jMUQtomînie napolitaine, il se précipita aux pieds du prisonnier du Golysée.

— Grand prince! s'écria l'ambassadeur, pardon, gi-âce, pardon^ excuse pour monseigneur le cardinal !

— Ce monsieur est un prince 1 dit le cardinal ébahi.

— Oui, un prince immense, poursuivit l'ambassadeur ^ prince de la Somma, prince d'ischia^ de Misène, d'Herculapum, de Pompéia, descendant en droite ligne de la Muette de Porticiy musique d'Auber, prince parthénopéen, et héritier présomptif de la couronne de Naples.

Le cardinal donna la bénédiction au prince, et deux petits coups sur les joues fraîches de la belle Anglaise.

— Altesse Royale^ lui dit-il, vous êtes un Yolcan.

Le prince sourit, et donna au cardinal une bague phalléïope, trouvée dans les niines d'Herculanum, en signe d'amitié.

Le cardinal lui octroya un chapelet, avec ce calembour latin et courtisan : « Aeeipe hanc earonam, prineeps. » — CùTùna, signifie chapelet; c'est une traduction que je donne pour les académiciens qui pourraient lire ce chapitre.

Et l'ambassadeur offrit au prince ra table et son lit : il promit, en outre, qu'il s'opposerait toujours à une guerre, si le roi de Naples voulait la déclarer au pape, à cause de l'insulte faite au prince de Saleme, dans le lit d'une tigresse au Colysée romain.

Et le cardinal dit * — Amm.

Janvier 1836;

vo« p«r6Btliè«ei

Il eu otait de cet oreiller de l'hôtellerie de madame Hombert comme de l^anneaii de Gygès : il conférait le don d'ubiquîtë. Gràce à lui, l'observateur a pu voir passer en revue à tour de rôle vingt pays divei's. De Florence il menait le laveur à Paris; d'une ville enfermée dans une ceinture d'orangers, il transportait sur le boulevard Montmartre , entre un roi tombé qui ne savait où diner et un philosophe de la Sorbonne qui lorgnait, en passant, les actiices des Variétés qui rêve* naient de la répétition.

Voilà comment la scène changea tout à coup.

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