LES LUNARIENS
A qaoi aeri donc d*dmer la luDe?
Elle est trop haut et noaa trop baa.
{Ckammm popaiairt,)
Le docteur John Herschell continue ses admirables découvertes lunaires au cap de Bonne-Espérance , en compagnie de deux ou trois de ses amis qu'il appelle ses associés. Ce sont les édîtews-unis de la Lune.
On sait qu'ils ont déjà découvert des lacs verts^ des montagnes cramoisies, des vallées grises , des arbres roses , des mers d'un seul diamant , des rivières d'une seule pièce en améthystes, des moutons qui ont des visières de chair pour se garantir des coups de terre , des hommes avec des ailes quiressemblent à des conscrits^ et dont les pieds sont petits à l'extrémité et renflés au talon , comme s'ils avaient des bottes vernies.
On ne s'anvlc pas en si beau chemin. Le télescope mer-
veillem, à Faide de troi? cents hommes , a été remué de place^ et tourne vers la partie de la lune qu'on appelle Blagavion.
Les éditeurs-unis de la lune ont été frappés de stupeur en voyant des hommes courant dans le champ du télescope vêtus en pantalon de prime. Sur le dos , ils avaient écrit 75^000 francs (1.) Ils broutaient de Fherbe comme des bêtes.
Plus loin , ils ont plongé le regard dans une vallée qui n'était ni d'or, ni d^argent , pas même de rubis fin. C'est la vallée des actionnaires ; elle était pleine de dividendes placés à des hauteurs perdues, à l'extrémité des arbres. Les dividendes sont de couleur blanche. On ne savait pas enocH^ leur couleur sur la terre.
Mais ce qui a ravi les éditeurs-unis de la lune , c'est la vue du pays de la VeKu. C'est un petit pays, à peu près de la grandeur des États du roi de Sardaigne. Les hommes n'ont pas de main , et ils sont de couleur d'or à dix-huit carats ; les femmes n'ont que le buste, et elles sont trèslaides, quoique de couleur bistre tirant sur la suie : femmes et hommes paraissent pourtant faire bon ménage , peut-être à cause d'une bizarrerie de leur nature. Les femmes y voient pour les hommes, et les hommes y parlent pour les femmes; les enfants sont en pierre fine. Ceux qui sont sages , on les taille à facettes.
Ce fut un coup de foudre pour lc§ éditeui^unis de la lune, quand sur la place publique d'une ville qu'ils venaient de découvrir, ils aperçurent un homme cramoisi qui les re-
(I) En 183fl, ce chiffre de 75,000 franci représentait la prime qa*en« loterie organisée par des libraires promettait à ses sonscripteurt. — P. A.
gardait au bout d'un télescope. Cet homme paraissait être un astronome de bonne maison. Sur un papier placé près de Ini^ il se moquait^ par des caricatures ingénieuses, de la physionomie des astronomes anglais. Il parait que les astronomes de la lune ont de l'esprit, et que la caricature y est permise. L'arc-en-ciel ayant passé entre les deux télescopes au moment des observations mutuelles des astronomes^ ceux de la lune écrivirent que les terriens ont un anneau tricolore sur la tête. Ceux de la terre notèrent que les lunariens portaient pour cravate un nuage coloré. La lingère de la lune est Taurore boréale. '
La viUe lunarienne dont il est ici 'question , est bleue ; les trottoirs y sont au milieu de la rue^ et les voitures passent à l'entresol. Les entresols sont roux. Les enseignes sont placées de manière à ce que les caractères y soient contre les tnurs , position qui fait supposer qu'on ne lit pas les enseignes dans cette ville. Mais à quoi servent-elles alors?
Les toits des maisons sont à la cave. M. Herschell assure encore que la ville ne paie pas d'impôt, mais qu'elle en reçoit au contraire. Le roi de la lune paie à chaque habitant le personnel, les contributions directes et len droits d'entrée.
Le roi de la lune est en perles fines.
Va drame il««« te lune.
Assurément^ M. Arago est un homme d'un éminent sa-* voir^ mais il nous 'semble avoir nié un peu légèrement la découverte de M. Herschell : aussi, sommes-nous assurés que lorsqu'il aura pris connaissance des nouveaux renseignements qui nous ont été transmis y il reviendra sur la déclaration qu'il a cru devoir faire à l'Académie des sciences. M. Herschell vient de lire en langue lunatique, et de traduire en français un drame tout entier.
Il a pu se livrer à ce magnifique travail, tandis qu'un habitant de la lune lisait son œuvre aux comédiens qui devaient la^représenter. M. Herschell a suivi page à page et dictait à six sténographes^ pendant que l'auteur tournait les feuillets.
11 parait, du reste, qu'il n'y a pas de mana^uits à la lune ; les hommes ayant des ailes de chauve-souhs et
n'ayant pas de plumes , à mesure qu'un livre se compose, on Fimprime; c*est d'autant plus commode qn^on tire, d'un seul coup de presse, soixante mille exemplaires d'une feuille.
Le moyen est facile à s'expliquer : les lunariens ont un papier d'une finesse telle que notre papier de banque passerait pour un ignoble carton. On comprend que la lune , n'ayant pas d'atmosphère^ on n'a pas peur que le vent emporte les feuilles, si légères qu'elles soient.
Les cai^ctères avec lesquels on imprime sont des emporte* pièces qui n'ont pas moins de trois pieds de l'elief. Cela ressemble , à la longueur près, à un peigne à peigner du chanvre. On place sous cet emporte-pièce de cent à cent vingt rames du papier dont nous avons parlé, et on fait mouvoir la presse au moyen d'une force de deux mille chevaux : aussitôt, les emporte-pièces percent le tout de part on part, et on obtient une impression à jour d'une délicatesse et d'une légèreté infinies.
Ce procédé est beaucoup plus propre que le nôtre, bien pins expéditif, et n'entraîne aucune dépense d'encre.
On lit ces impiimés en regardant au travers, ce qui donne encore, aux coquettes du pays, Tavantage de pouvoir lorgner leurs amants sans lever les yeux de dessus leur livre , ce qui est une supériorité marquée sur notre civilisation terrienne.
An' moment où M. Herschell a pu suivre l'auteur lunarien dans la lecture qu'il allait faire « il parait que le théâtre était assemblé. En effet il y avait une espèce d'être , assez ressemblant à la sarigue , mais bien plus complet que cet intéressant animal. Au lieu d'une poche que la sarigue a
sous le ventre^ cet être lunarien en avait par tout le corps. M. Herschell a remarqué que toutes ses poches étaient vides^ et iJ en a conclu avec raison que ce devait être le directeur.
A côté de lui se trouvait une autre créature^ ressemblant davantage à la guenon qu'à la sarigue; celle^i était moitié couchée sur une sorte de singe Quet , ayant des jambes et des bras en forme de Z, et dont la partie chevelue était si magnifiquement frisée que M. Herschell n'a pas douté un instant que la guenon ne fût Tamoureuse de la troupe , et la sorte de singe fluet Tamoureux de Famoureuse.
Un peu plus loiu^ une espèce de boule de chair qui n'a point d'analogue dans notre monde^ si ce n'est parmi les grosses caisses de nos orchestres y a semblé devoû* être à M. Herschell le ba$8o cantante ou le père noble de Tendroit. Une autre petite guenon qui embrassait tous ceux qui étaient là et qui quittait même la lecture pour embrasser ceux qui passaient, était évidemment l'actrice à argent du théâtre , celle qui fait recette. D'abord, M. Herschell a été fort embarrassé de l'emploi qu'elle tenait; mais voyant qu'à tout propos elle se couchait sur l'herbe , il l'a judicieusement rangée dans les Dugazon.
Derrière toutes les autres, on voyait une figure ridée comme une vieille pomme , |)ercée de deux yeux ardents , grimaçant comme un paillasse , se démenant , se tordant ^ se posant, et il n'a plus douté que ce ne fût le comique en chef. Au regard qu'il lançait sur une autre figure en pomme d'api rouge et tendue, froide et immobile, il a deviné ceile-<u pour le comique en second.
Un grand gaillard fori membre et qui montrait inces-
samment des dents superbes et une jambe passable , mais qui n^avait pas plus l'air de comprendre Fauteur qu'un âne ne comprend un sermon y a ëté range par M. Herscheli dans les troisièmes rôles.
Avant la lecture, lesdits habitants se sont livrés à toutes sortes de caquetages^ ce qui était visible par le mouvement redoublé de toutes les mâchoires de l'assemblée. Quand l'auteur est arrivé^ les premiers rôles l'ont Falué du doigt y et les petits rôles l'ont salué jusqu'à terre ; l'auteur a salué du doigt les petits rôles ^ et jusqu'à terre les grands rôles.
Enfin le directem* a lait un geste , et la lecture a commencé.
Celte lecture serait aussi peu facile à analyser que FApoeaiypse.
Los journaux anglais^ arrives aujourd'hui^ contiennent des articles élégiaques sur le jeune et beau Blifii Morlon, neveu du gouverneur du cap de Bonne-Espérance; infortuné jeune homme, touchante victime de la lunette d'Hei*scheli. Ces récits attendrissent. Depuis Paul et Virginie^on n'avait rien appris de pareil, à i*école romanesque de l'Océan mdlen. La censure, établie au Cap et exercée par quatre Hottentots, comme à Paris, avait d'abord exigé la suppression de l'épisode de Biiûl Morton, dans le long voyage lunaire que nous avons lu. Les censeurs, disait-on, avaient voulu ménager la sensibilité de Toncie gouvenjeur; puis l'oncle s'étant consolé, on a permis à la presse de Tendroit, de raconter l'anecdote qui suit :
Blifil Morton, s'étant approché de la lunette, au moment où elle laissait apeirevoir le Colysée de rubis, et la délicieuse vallée des VespertUionum hominum, découvrit sous un arbre
qui ressemble beaucoup au magnolia grandiflora^ et au pinus italica gigans, ou au fayus linnensiSy ou au quercus spongiosa fluviaiilis, à côté d'une autre foule d'arbres à forme conique assez ressemblant au
Qualùpopulta mœren$ Pkilomeia $u6 umhra ;
Ou aux
Quantum lenia soient inter vibuma cupresii.
Non Loin d'un petit rocher de forme basaltique^ peu différent du silex tertiœ formationisy ou du saxum igniferum; sur une couche de gazon qui rappelle le formiœvitrea ou le gramen aphrodisiaticum ou le ligustrum eburneum ou le citisus capreolus...
il était une heui'e du matin; la croix du sud scintillait sur la montagne du Lion. — Ah ! raille pardons, j'avais oublié de TOUS dire ce que Bliûl décon\Tit sous cel ai*bre qui ressemble beaucoup à tous les autres; il découvrit une jeune vierge de seize ans ; elle dormait dans l'attitude de l'Androgyne de Farrièse^ et n'était ni plus ni moins habillée que cette ravissante statue^ dont le marbre semble s'être amolli sous quinze siècles de désirs. Elle dormait, la belle enfant!... On voyait aussi sa figure. Quelle figure ! La Vierge Raphaëlienne de la Seggiola en serait morte de jalousie. Le corail est moins corail que ses lèvres; la pureté^ moins pure que son front; sa joue gauche, légèrement enfiée par la respiration du sommeil, ressemblait à la pleine lune, lorsqu'elle se vermiUonne pour annoncer le vent
PaUida luna, pluit / rubieundat flat; Ma êerenat.
Elle se réveilla^ et secoua sasplendlde chevelure d'or; elle
prit un bain de gazon (il n'y avait pas d'eau dans la lune) ; elle folâtra^ l'innocente ! comme si sa pudeur n*avait rien à craindre d'un regard Indiscret. Quelle leçon pour nos dames terrestres qui parlent d'amour^ dans nos parcs, au dalr de lunel
M. flerschell, fils aîné, de la maison astronomique HerscheQ, remarqua une grande agitation dans la poitrine du jeune Blifil.
— Que voyez-Yous donc là? lui demanda- t-il.
— Moi I rien... Je... vois... Laissez... encore... une... minute... mille livres sterling pour une minute de plus !
Telle fut la réponse de Blifil.
M. Herscbell, fils aîné, M fit observer qu'il n'était pas décent de faire ainsi le monopole de sa lunette. Blifil, sans se déranger, tira de sa poche son porlefeuiUe, et dit à M. Hers* chell.
— Voilà deux mille livres, en bank-notes; cinq minutes de monopole.
M. Herscheil, en sa qualité de savant désintéressé^ prit le portefeuille, et fredonna l'air : Au clair de la lune avec les variations de Weber.
Malheureux Blifil! l'amour lui tombait des nues, et quel amour I En ce moment, une ombre légère passa sur le canevas de la lunette; les divines formes delà vierge céleste s'amoindrirent, Blifil s'aperçut qu'eUe allait lui échapper.
— Lunarina, s'écria-t-il, adieu I
Et il donna un baiser à la lentiUe concave. L'inforiuué tombait sans connaissance sur le gazon, qui ressemble beaucoup au gramên saa>ieolum Alpensté
Le lendemain^ Btifil avait un rrai délire. Comme il regarda le soleil avec pitié ! Qu'il lui parut terne, ce soleil qui mûrit les vignes de Constance !
— Oh! mon cher oncle, disait-il au grave gouverneur anglais ; mon cher oncle, je meurs si je n'épouse pas Lunarina 1 et il pleurait, l'infortuné .
De son côté le gouverneur disait :
— Je ne connais point de demoiselle de ce nom au Cap. C'est une Italienne, sans doute.
— Oui, une Italienne, qui habite le Colysée de rubis.
— A Rome ?
— Dans la lune.
— Pauvre enfant! ajoutait le bon gouverneur, le vin de Constance a brouillé son cerveau.
Le soir, Blifll prit im fusil à deux coups, du papier et des plumes, et il escalada la montagne de la Table, pour se rapprocher de sa bien-aimée. Il fut contrarié par les lions, mais il arriva au sommet. Là, il écrivit ce quatrain :
J^aTftis deux mattraiMt aa Cap, Je n'aime ni l'autre, ni Tiine ; Je liens, armé de pied en cap, Poor ravir celle de la lane.
11 avait préparé une échelle de corde, faite avec du scolopendre qui ressemble beaucoup à la liane, et un peu à la javelle, flagellum vitium. En ce moment la lune se leva sur l'incommensurable horizon de la mer indienne. Alors, Blifil, qui avait dérobé adroitement la lunette d'Her8chell,la plaça sur son pivot, et il se jeta, tète première^ daps la lune. 11 vit
d'abord passer trois quartiers insignifiants : Eudymion^ dëomène, Langrenus; il s'arrêta un moment au bord du puits de Galilée, afin de donner quelque fraîcheur à son sang de feu. Chemin faisant^ il coudoyait quelques hommes chauvessouris, et une espèce d'animaux qui ressemblaient à des Kangourous; il se promena, malgré lui, dans une vallée où voltigeaient une multitude d'elles sans nom^ qui ne ressemblaient à rien. Quelques-uns^ seulement, paraissaient avoir une certaine analogie avec des objets terrestres ; c'était une troupe de têtes chauves, qui se promenaient sur des pattes de lézard et une quantité de paires d'yeux noirs, liés par un trait d'imion, avec de jolies ailes de papillon, attachées au point laci7mal. Ces yeux voltigeaient autour des tètes, et paraissaient prendre beaucoup de plaisir à ce jeu.
Biifîi détourna bientôt ses yeux de ces yeux.
— Oh ! Lunarina, s'écria-t-il, où donc es-tu î
Il furetait chaque montagne, chaque vallon; il enlFouvrait les roseaux qui bordaient les lacs, il descendait au fond des cratères éteints. Orphée ne mit pas tant de soins à la recherche d'Eurydice. Enfin, Morton vit dans un brouillard le Colysée de rubis qui s'avançait assez vite, emporté parle mouvement de rotation. Lorsque Blifil ne fut plus qu'à cinquante pas du Colysée, il eut un si vif serrement de cœur, qu'il faillit tomber. C'était là que vivait Lunarina. Oh ! les hommes qui ont vraiment aimé, comprendront Textase de Morton ! il buvait de l'atmosphère de Lunarina, il dévorait le Colysée, il prenait la lune avec les dents, il était heureux.
Elle apparut bientôt encore, sur son lit de gaion, la ravissante vierge. Qu'elle était belle! Que d'amour, que de vu*
lupté^ que de parfums autour de ce corps si souple et si gracieux 1 Aphrodite» sortant des Qots ioniens; Hélène^ toute humide de l'eau du Scamandre ; Nérëe^ endormie dans son palais de corail; notre première maîtresse à sa première ré* relation ; rien n'égalait Lunarina, couchée sur le gazon du Colysée de rubis. Morlon n'osait respirer, de peur que la moindre imprudence ne lui donnât Téveil et ne la fit courir^ sous la forêt voisine, formée d'arbres touffus^ qui ressemblent beaucoup à la salade de pourpier, hortolaia.
Hélas ! le malheur est toujours sur cette terre Tennemi juré du bonheur ! L'amoureux Bliûl Mortou savourdit ces délices et ne se doutait points l'imprévoyant jeune homme^ de la catastrophe qui lui tombait du ciel. x
— Ah ! mon Dieu, s'écria-t-il..., et ses bras frissonnèrent, ses cheveux se hérissèrent et se plaignh*ent à la brise de la montagne du Lion. — Ah 1 mon Dieu I
Il ne pouvait en dire davantage. Que voyait-il donc, l'infortuné?
D'une arcade du Colysée de rubis venait se désencadrer une figure de six pieds de haut, assez semblable à l'Apollon, dans son costume du Belvédère. Toutefois celte figure était encore plus belle que l'Apollon; d'ailleurs, elle marchait, elle vivait, elle aimait. Bliûl lui lança un regard de mépris, elle eut l'air de ne pas s'en apercevoir.
La figure colyséenne se pencha vers la belle Lunarina, la jeune femme sourit et se laissa regarder, il était facile de voir ce que se disaient les deux amants.
La figure disait : — « Tu es plus belle que la pleine terre,
quand elle se lève à raidi. »
Lunarina répondait : — <( Tu es plus beau que le Madroglion (1). Je veux vivre pour toi, je cesserai de t'almer, le jour où l'on m'enlunera (enterrera).
La ligure s'assit à côté de Lunarina, et jeta ses brasaiitoui* de son cou. Biiûl était mourant; le délire égara son cerveau, une orageuse jalousie bouleversa son cœur; il céda à une inspiration horrible, tant il est vrai que ramour conseille souvent le crime, même aux plus vertueux ! Blifil prit dans la poche latérale de sa redingote un pistolet de tir; il ajusta son rival, et fit feu... Un épais nuage se répandit tout à coup dans le vallon du Colysée. Lorsqu'il fut dissipé, tout avait disparu. Blifil ne vit plus que le gazon, mollement creusé par les suaves inflexions du coi-ps de Lunarina. Tout près, fl remarqua un champ de gramen qui ressemblait à la saxi- IVage, saœifraga, ou à la cochenille, ou au vermillon. Blifil regarda mieux. Ce qu'il avait pris d'abord pour des plantes rouges, hélas ! c'était du sang I Au môme instant, il vit sortir du Colysée, une escouade de chauves-souris qui ressemblaient beaucoup à des sergents de ville. A cet aspect, Blifil se troubla ; Tborreur de son crime confondit ses idées, il vit Péchafaud se dresser pour lui.
— Non, non ! dit-U d'une voix sourde, je prouverai qu*a n'y a pas préméditation... Grand Dieu! pardonnez-moi!
11 s'était laissé tomber sur le roc. La fraîcheur de la nuit apaisa son délire; il s*endotmlt sous la garde d'un vieux lion quMl avait connu pariiculièrement chez son oncle, et auquel il avait rendu la liberié et quelques services.
(1) C'est peut-être nne pUnète que noas ne connaissons pas.
n eut un songe... l'infortuné Morton, un rêve qui ne sortait pas de la corne d'ivoire, ni de la corne d'ébène ; rêve comme n'en ont jamais entrevu les oreillers des lits terrestres. Pour en avoir un pareil , il faudrait rêver que Ton rêve , et s'être endormi en avalant une décoction de verveine, de pavots, de nénufari, de houx, de mauvaise tumulaire, de mandragore, d'orange vénéneuse, de basilic et d'opium.
Dans ce rêve , il habitait Tinhabitable ; une région où les pieds nus coulent sur des flocons d'ouate nuageuse , où le corps est habillé de lumière, où la vie est légère à porter, comme la brise du soir qui court dans la chevelure, après un bain d'été, au golfe de Baïa. U flottait dans le voisinage des soleils; ces astres chantaient un inouï concert qui désennuie Dieu de son éternité ; hymne qui vient expirer à trente millions de lieues des oreilles terrestres. Bliûl demandait leur nom aux étoiles qui passaient devant lui ; les étoiles lui disaient en souriant : « Je suis Ibis , à la flamme bleue ; je suis une des vingt-cinq mille roues du char d'Eloë ; je suis Immério ; j'ai des rayons d'opale; je suis Abrida ; je me déguise quelquefois en comète, au carnaval du ciel ; je suis Piëria, l'étoile annulaire du petit doigt de Sabaoth. Je suis Binuno, le diamant incrusté sur l'escabeau, où se pose l'orteil de Dieu!»
Et Blifyi les saluait de la main, et sa main recevait un rayon en échange du salut.
Et il entendit une voix qui lui dit : Blifil, assieds-toi là ; et les sept étoiles de la grande Ourse qui se dessinent comme un fauteuil, lui offrirent leur lumineux dossier ; il s'assit.
D'un abîme du ciel , il vit alors rouler une cataracte de
jeunes filles, enlacées à des chérubins. Ce fut bientôt un bal immense, danse sur un tapis de nuages roses, avec les soleils pour lustres, et pour limites le? horizons de l'infini. L'orchestre invisible qui enivrait ce bal donnait à chaque note autant de sons mystérieux qu'il s'( n élève au golfe de Tissian, lorsque les oiseaux, le vent^ les palmiers et les vagues exécutent leur magnifique quatuor pour les plaisii*s solitaires de Tocéan du Sud ; la céleste bacchanale allait^ se roulant sur les zones vermeilles^ et chaque fois qu'un baiser de chérubin tombait sur le front d'une danseuse^ Blifii sentait courir sur sa poitrine ce frisson du jeune époux, auquel la matrone vient de dire : — Elle vous attend !
Par degi^ésy une vapeur sombi'c descendit des profondeurs de l'infini ; les teintes roses se fanèi'ent ; les divins fantômes du bal se fondirent en fumée; les soleils s^éteignirent ; Morton n'entrevoyait plus que leui*s cadavres qui flottaient lourdement au hasard , comme des montagnes sphériques de charbon ; la grande Ourse qui lui servait de fauteuil se retira^ et il tomba sur une tige épineuse de nopal. 11 entendit une voix lugubre qui disait : Où est l'assassin de Gremio? Il vit de larges mains qui cherchaient à tâtons. — Le voilà ! le voilà I dit une voix douce. Morton reconnut la belle Lunarina qui rayonnait dans l'ombre , comme un ver luisant. A côté de Lunarina était un procureur du roi, et le bourreau de Jane Gray. Celui-ci prit Morton et le conduisit vers un échafaud. Le malheureux plaça son cou sous la demi-lune... 11 se réveilla^ la lune était encore dans son plein.
Vous figurez-vous l'attitude de Morton , à son réveil ? Jamais plus de fièvre ne désola le cerveau d'un homme. Il
a^aii UD vieux lion à ses côtés ; il sortait d'un bal, par-dessus les étoiles ; il avait tu plus de femmes que tous les sérails de rOrientn'en verraient^ si Dieu donnait Tétemité à Tempire et à la religion de Mahomet. Il avait été exécuté par le bourreau de Jane Gray ; il s'était assis sur le fauteuil de la grande Ourse ; il était assassin ; il se réveillait k deux mille toises au-Hlessus du niveau de la mer^ il ne se souvenait plus de la veille; il brouillait la terre, les nuages^ le ciel. Le souvenir de son crime le secouait par intervalles de^sa léthargie; il n'osait regarder ses mains ^ de peur de les vobr teintes du sang' de Gremio : le fantôme de Gremio se levait devant lui » et il fermait les yeux pour ne pas le voir. C'est au milieu des angoisses de cette crise terrible que Morton vit poindre Taube sous ses pieds^ dans une rivière du Sv^art-Land. Quel lendemain cette aube lui promettait !
Bliûl Morton ne put consentir à vivre au Cap. On Ta revu en Europe, après dix ans de pérégrinations insensées à travers les quatre points*cardinaux. Un jour, en Nubie, il ouvrit son calepin de voyage, et vit qu'il avait déjà parcouru trois millions cinq cent mille trois lieues. (Les kilomètres n'étaient pas encore arrivés jusqu'à lui.) Blifil se dit : J'ai vu assez de pays. — Il repartit pour l'Angleterre où il arriva sur la frégate le Coroner, en 1846, le !•' avril, mois des poissons. Six semaines après, il se mariait avec une blonde et blanche quakeresse,
fille de cette suave Kitty-Bell, dont M. Alfred de Vigny a cé-
lëbré la chasteté orageuse dans'uo drame en prose tempMe. — Bliûl Morton^ prolifique comme tous les Trais ÀDglais, a déjà six enfants qui sont tous du même caractère, de la même taille et vêtus de la même manière. Il ne passe pas un jour sans leur faire cette invariable recommandation : — Mes enfants^ ne lorgnez jamais la lune.
Aéîmk à I* p«ésl6 IwuirleaBe.
Que de beaux noms^ que d'apostrophes nVt-elle pas reçus des poètes et des amants 1 L'astre des nuits, l'astre du silence^ Vastre de la méditation; Pbœbë, Diane. Homère lui a consacré plus de vers qu'il ne Tavait^ue de fois; Virgile Ta chantée de milJe manières. Et la peinture ! On couvrirait les murs de Paris de tous les levers et couchers de lune dont les toiles 86 sont blanchies ; on en couvrirait la lune elle-même.
C'est encore une poésie qui s'en va« La lune est désormais déshonorée, depuis les découvertes du savant M. John Herschel.
Vous figurez-vous un amant osant dire à sa maîtresse :
— Ce sou:, je vous attendrai sous le grand chéne^ quand le département de la lune se trouvera perpendiculaire au département de la Seine.
Et sur quelle discrétion pourront-ils compter maintenant^
quand ils penseront que des régions lunaires, les ajusteurs de leurs télescopes^ les suivront partout dans leurs tendres épancfaements.
11 y a plus : si les maris de la lune viennent à correspondre avec les maris de la terre , par voie télescopique , dans le but de se révéler réciproquement les promenades solitaii^s de leurs femmes, Tadultère deviendra presque chimérique. La pleine lune aura vengé le croissant.
Voyez encore un poète Lakiste écrivant cette phrase avant les découvertes dans la lune : « Les deux rayons de Phœbé argentaient le feuillage moment des sycomoi'cs; sa pâleur glissait sur les lacs en réseaux chatoyants. » Et le même poète écrivant sur la même idée cette antre phrase imposée par les réceotes observations de M . John Herscheil, un des édileui*s-unis de la lune : « Les maisons bâties à la chaux, en grand nombre dans la lune, argentaient de leur reflet sur la terre le feuillage mourant des sycomores; l'éclat des mun lunaires glissait siu* les lacs en réseaux chatoyants. »
Comment invoquer la lune, cette sœur d'Apollon^ quand le statistique aura confirmé qu'elle se compose de montagnes cramoisies en quartz siliceux; de plaines couvertes de cresson de fontaine, et de villes de trois mille âmes de moutons!
APRÈS GONSTANTINE