‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 46 sur 57 · APRÈS CONSTANTINE · texte numérisé non relu

APRÈS CONSTANTINE

Le 24 novembre 4836 > une petite année française, grande comme sa mère irapëriaie , échelonnait sa retraite de Constantine à Soma. C'était le désastre de Moscou en miniature. Les soldats^ épuisés par des marches infinies et tous les fléaux de l'univers^ soutenaient une lutte de désespoir contre les nuées d'Arabes amoncelés aux quatre horieons , comme le plus formidable des ouragans africains, la nature , qui , dans ses secrets de destruction^ Tient souvent servir d'auxiliaire homicide et prendre son rang de bataille dans l'une ou l'autre armée, la nature Implacable avait déchaîné toutes ses horreurs contre nos soldats ; elle grossissait les torrents : elle ouvrait les réservoirs des pluies et le trésor des ueiges '

elle mugissait dans le tonnerre des Tents comme une immense voix de désolation ; et nos Légions, comme celles de Varus en Germanie , ne voyaient que la mort sous mille formes^ et tous les périls irritants^ contre lesquels le courage est inutile dans uii jour sans lendemain. 11 y avait là quelques-uns de ces honmies que la circonstance élève à 'Vhéi*oIsme, et qui soufflent aux soldats cette énergie rayonnante dont ils ont au cœur l'inépuisable foyer ; et, au-dessus de tous^ le brave Élausel, drapeau vivant de Tannée^ superbe dans son calme stoîque> et grand comme Marins Tavait été dans ces mêmes lieux après le siège inutile de Gyrta.

Lorsque ces calamités se consomment, on ne distingue^ dans cette confuse mêlée de sang et de deuil, que les têtes illustres ; seules elles se recommandent au burin de Thistoii'e^ et le voile de l'oubli enveloppe à jamais les actes modestement sublimes , accomplis dans les rangs inférieurs. G'est une chose qui parait injuste au premier aboiii; mais, après réflexion sage^ on est forcé de convenir que les historiens et les livres n'auraient pas suffi, si la plume eût enregistré scrupuleusement, détail par détail, tous les traits particuliers d'héroïsme qui ont honoré les armées malhem^uses depuis la retraite des dix mille jusqu'à la retraite de Gens» tantine, depuis Xénophon jusqu'à Glausel.

11 est pourtant convenable quelquefois d'exhumer de cet oubli un obscur soldat, afin de prouver aux autres qu'il y a chance d'acquérir un peu de rcnommée tardive, même sous les épaulettes de laine et le havre-sac.

C'est ce qu'il faut faire pour le brave Anibroise Veniier, du (iS"^ de ligne.

— dod —

An passage de la Seybonse, les Arabes venaient de tenter des efforts surhumains pour couper notre retraite; là se couvraient de gloire le commandant Charigarnier , le lieutenant-colonel Du vivier, le capitaine Mollière, le jeune Bertrand, blessé à Conslantine, et tant d'autres officiers qui préludaient à leur gloire africaine. Cette lutte prodigieuse acheva d'épuiser la force et le courage de beaucoup d'hommes; et quand la nuit vint encore ajouter ses horreurs à tant de glorieuses misères, il y eut des soldais qui s'avouèrent vaincus par excès de découragement, et qui attendirent la mort dans cette immobilité de résignation, suprême vertu des guerriers sauvages devant leurs inexorables vainqueurs.

Après avoir passé la Seybouse, dans une dernière dépense de force, le jeune Ambroise Vemier se coucha sur un Ut de . plantes marécageuses, à l'entrée d'une petite grotte creusée par le cours de l'eau. Personne ne remai-qua ce malheureux piéton voyageur, qui prenait son gîte de mort pour s'épar^ gner d*autres frais de route. L'armée passa, les Arabes passèrent. Amis et ennemis étaient déjà bien loin , et Vernicr n'entendait plus que le sourd fracas du fleuve et les harmonies lointaines et lugubres qui sont les voix de la nuit dans le désert.

11 y a , dans certaines organisations , un merveilleux mé« canisine physiologique qui bouleverse l'ordre des sentiments et des idées avec une promptitude étonnante. Vernier avait, depuis bien des heures, accepté la mort comme un remède plein de charmes, et comme la cessation d'une lutte imposa sible ; la vie ne lui paraissait pas digne d'être achetée au

prix de tuât de souffrances ;» d'angoisses ^ d'efforts surhumains. Eh bien 1 quand il se vit seul au bord de ce fleuve sans nom, seul dans un désert^ avec l'étrange orgueil de peupler une solitude , et n'ayant sur la tète qu'un groupe d'étoiles qui ne luisaient que pour lui ^ il se cramponna de nouveau à Teiistence ; il rougit d'avoir désespéré de Dieu dans une double désertion^ lâche transfuge de la vie et des années I et ce mouvement de révolte opéré conti^ lui-même le rendit brave et fort comme le soldat levé à Taube pour le combats

Ge changement de résolutbn étonnera moins lorsqu'on saura que Veitiier était un enfant de nos contins méridio» nales^ oii les phénomènes de la nature impriment aux àmcs des contrastes moraux inexplicables : le calme et la tempête, l'excitation et l'abattement, la vie et l'aiidilé , les ombres et les rayons» Yemier avait été payé comme impôt de sang par le village de La Gadière , qui se cache non loin do la mer, dans des masses confuses de collines, de vallons» de bois, de ton*entSj de montagnes, de jardins. 11 y a, dans ces agrestes résidences, si paisibles vues de loin > il y a des ri^ vaiités orageuses , des haines vives, pétries avec le mistral et le soleil , et qui ont pris naissance un jour de fête , au milieu d'un concert, ou dans le gymnase des jeux renouvelés des Romains. La musique, le chant, les trois sauts, le ballon, la lutte sont quelquefois des éléments de discorde^ qui amènent des duels au pugilat, et des ^ressentiments vivaces, qui n'ont de chance de s'éteindre que dans les agapes gêné* raies d*un jubilé sous les rameaux pacifiques de la croix. ^ Verniet* avait quitté son village en emportant, incrustée au

fond du cœur, une de ces haines^ sous son habit de conscrit.

Un jour, à la fête de Saint-Albati, il fut vaincu, malgré sa force incomparable, au jeu de paume, par Olif ier, du Baus* set, village d'ailleurs assez hostile à La Cadière ; et le coup de quinze, qui décida de sa défaite, ne lui a^ant pas paru joué de franc jeu , il eu résulta un défi, à la mode romaine , sous les vieux remparts du Castelet. Une seconde défaite mit le comble au désespoir de Yeniier. Il lui sembla que rhonneur de son village natal, remis entre ses mains, dans le jeu de paume 'et le pugilat, venait de recevoir deux atteintes mortelles le jour de la fête de Saint-Alban.

De» ce moment, Yemier voua une haine immortelle à son équivoque vainqueur, et le numéro 17, qu'il tira de Turae du Minos de la conscription, no suspendit qu'un îns* tant cette longue pensée de vengeance, entretenue avec une braise infernale contre son ennemi Olivier.

Sur les rives de la Seybouse , Yemier trouva dans cette pensée un motif d'excitation de plus. 11 fallait vivre et revivre à tout prix , parce que la honte de la défaite de Saint- Alban n*était pas eflàcée et que le village de \jà Gadièi'e réclamait son vengeur.

La nuit de novembre avait ajouté à son voile habituel un supplément de nuages, voûte plate et ténébreuse que trouaient à peine quelques étoiles. Yemier attendait le jour, comme on attend, au fond d'un cachot, un ami libérateur. Un petit bruit de broussailles, ménagé trop prudemment pour être attribué à la brise du fleuve, ouvrit l'oreille du jeune soldat, et le mit dans l'attitude du qui-vive. Le bruit approchait.

et les feuilles frissonnaient à peu de distance. Yemier allongea^ dans la direction du danger , la baïonnette de son fusil, et attendit, comme font les chasseurs de son pays, le gibier à Vespère. Ce n'était pas un gibier ; au contraire y c'était un cbien de l'espèce intelligente des caniches : Vernier le classa du moins ainsi ; car la pluie^ le feu^ la neige , la famine avaient traité le pauvre animal comme un soldat, dévasté sa chair et son poil, et le classaient dans l'histoire naturelle de l'Apocalypse.

Yemier releva subitement son fusil et tendit la main à cet ami malheureux^ seul être vivant que lui laissait l'aimée de Gonstantine. Le chien^ sans perdre son temps à se laisser flatter de la main^ regarda fixement Yemier, avec cet air qui veut dire qu'on aurait quelque chose d'important à communiquer , mais que la pantomime est la seule langue commandée par la prudence en pays ennemi. Yemier re* garda le chien, et lui fit signe qu'il ne le comprenait pas : ce qui étonna singulièrement l'animal ; et une plainte sourde murmura dans son gosier. Pareil dialogue n'était pas du goût du quadmpède. 11 fit un mouvement de pitié assez insultant .pour l'homme^ et lui tourna le dos , mais sans avancer d'un pas. Seulement son museau et ses oreilles tendus dans une auti*e direction^ semblaient dire :

— Levez-vous et venez là.

Âpres plusieurs invitations de ce geni^e, Yernier frappa son front, et le chien, frissonnant de joie sur toute l'épine de son dos aigu^ fit deux pas et tourna brusquement la tête pour dire :

^ Enfin vous avez compris 1

Quaad un cbien et un honune marchent à travers ctianips, c'est toujours le chien qui conduit Thomme ; comme c*est flatteur pourTintelligencedu dernier! Donc notre jeune soldat marchait après son conducteur, lequel ne témoignait aucune hésitation, et cheminait en bête qui connaît son terrain. Tout à coup le guide quadrupède s'arrêta; et tournant la tête avec une lenteur mélancolique^ il sembla dire :

— C'est ici, regardez.

Vernier regarda.

Le terrain était un fond de ravin marécageux, jalonné çà et ià de quelques arbustes dont le feuillage de fer avait été tordu par le vent. Une petite sorte d'eau saumâtre se démenait à travers des arêtes de ronces vives pour s'élargir dans . un bassin naturel, et s offrir comme dans une coupe^ à la soif du pèlerin. Là gisait un corps ou un cadavre. Vernier ne devina pas au premier coup d'œil. Le chien pourtant semblait attester, par son maintien inquiet et non désespéré, que la vie était encore dans ce soldat, et qu'il fallait le secourir.

Vernier avait un très-grand besoin d'être secouru, lui, mais il était debout^ Tautre était couché avec la roideur de la tombe.

Il n'y avait donc pas de doute à élever sur l'égalité de l'infortune. L'apparence du vivant devait venir en aide à l'apparence du mort. G*est ce qui fut fait. Vernier tâta le front et les mains du soldat immobile, et il acquit la certitude que ce malheureux pouvait être sauvé. Tous les soins qu'un pareil état réclame furent prodigués. Le chien, qui, dans son oreille subtile, recueillait les premières pulsations du sang dans les artères, ti*essaillit de joie, et lécha les mains de Vernier. En toute autre circonstance il aurait éclaté en aboie-

menls joYeiii ; mais il connaissait^ mieux qu'un général, la C^rie en p^ys, et il se méfiait des Arabes plus rédears que les cbacals dont ils sont les élèves carnassiers.

Après avoir eu la consolation d'arracher un caoïarade à la moil, Vernier, comprit, ^élasl qu'il était beaucoup plus difficile de l'arracher au désert. Le pauvre soldat ressuscité avait reçu une balle à l'artère 4a la cheville, le sang s'était épanché à flots comme par une incision de saignée; et le froid glacial et la soif brûlante l'avaient paralysé au fond de ce ravin, où il se traînait sans doute pour chercher <Je Peau.

Vemier prenait conseil de luinnème pour agir, mais le chien voulut 4onner son avis. 11 allongea le museau vers Thori9on, et, flairant les émanations de l'air, il conseilla de marcher sur cette dii'ection de salut. Cependant il replia modesteqjent son cou et ses oreilles et baissa les yeuK dans une pose philosophique, comme pour dire :

Si vous avez un meilleur moyen de vous tirer d'ici, faites ce que vous croyes le mieux.

ViMnier regarda le ciel, comme font tous les malheureux abandonnés de la terre : le ciel était toujours noir, comme la voûte d'un immense souterrain sans issue à l'autre horiion ; il avait môme éteint ses deqx étoiles du xénitbj comme s'il eût voulu fermer les yeux siu* les misères humaines et les vouer à un abiindoQ trop mérité. Vemier, se donnant une excitatioQ avec cette flamme de charité qui rayonne autour d'une bonne œuvre> pansa la blessure de sou camarade, avae l'aide du chien, qui léchait le sang, et, l'appareil mia, il chai*gea le soldat sur ses épaules, et fit signe au chien de prendre son i^lc de qopdiicteur.

L'animal (que Je cbieo m'excuse d'employer ce teime de Buflon) ne se fit pas i>épëter deux fois le même ordre. Il était sûr de son fait, il savait sa province de Gonstantine sur le hout de sa patte ; il aurait pu commander une armée contre des soldats de son espèce, si son espèce était asses folle pour raccourcir par la guen*e une vie d'un jour. Vemler suivait son guide avec une lenteur forcée, qui ne lui donnait pas trop d'espoir d'arriver à quelque gite hospitalier. Maiscequ'ilfaisait était encore la seule chose qui dût se faire, quel qu'en fût le résultat. Seul, il eût volontiers rodonné sa démission de vivant au milieu de ce désert ténébreux qui semblait vouloir éterniser la nuit'; mais il portait la vie d'un autre, la vie d'un chi'ëtien, la vie d'un fils, pour lequel une mère priait peut-être çn ce moment dans quelque cabane de laboureur. Cette idée lui donnait une joie intérieure, douce à savourer comme une récompense : et si deux accidents survinrent ensuite, portant avec eux le caractère des miracles, Vemier les attribua au charitable mouvement qui l'avait porté h essayer de faire uqe bonne action sans l'espoir de l'accomplir jusqu'au bout.

Le chieUf qui pensait à tout, venait de faire unodéoouverte. Il s'était arrêté devant une chose informe, à demi submergée dans l'eau massive d'un petit étang. Vemier déposa un instant son fardeau et attendit son guide , trop intelligent pour faire une halte inutile et perdre un temps précieux. La chose informe était un fourgon abandonné dans la retraite, et que des charges d'Arabes n'avaient pas permis probablement de dégager. Ce fourgon, à peu près vide, gardait encore dans ses profondeurs un peu de ce pain consacré par un verset de l'Oraison dominicale. Le chien avait flairé OQttc

— lie —

peiite provision^ qui était une aubaine pour lui et un miracle pour ses deux compagnons. Il fut d^abord très-délicat dans ses procédés de quadrupède poli ; il enleva un à un tous les pains et les apporta aux pieds de ses maîtres; arrivé au dernier, il crut pouvoir se permetlre d'en faire un média noche,

comme les voyageurs qui ont le ventre h Tespagnole^ entre Séville et Madrid*

Les animaux qui nourrissaient les anachorète? de la Thébaide sont très-vaisemblabies. Telle fut la pensée de Vernier, qui savait pai* cœur y comme tous les paysans provençaux, rhistoire des ermites. Il accepta le repas offeii par le cbien^ apaisa modestement sa faim^ but trois creux de niaio d^'eau, et, liant le reste de la provision au cou de TanimaJ, îl prononça le mot du cheval de Job : Allons !

A cette halte , le soldat blessé demanda de Teau, en but avec modération et prononça quelques paroles sourdes, qui étaient sans doute une expression de reconnaissance, mais que l'oreille de Vemier ne put recueillir distinctement.

Cependant le blessé raprenait ses forces et demanda on peu de pain à Vemier qui, tout joyeux, courut aux provisions et lui servit son repas , assaisonné d'eau pure. Ah ! s'aviou eioi la foum d'aou Baotissé (1)1 telles furent les premières paroles distinctes que le blessé prononça et qui firent tressaillir Vemier, comme s'il eût entendu le mugissement d'un lion. La figure du jeune soldat eut des contractions inconnues à Lavater ; il l'egarda fixement le visage de son camarade, et, sous la triple couche de soleil , de sang et de fumée, il iieconnut Olivier le Baussétan, son ennemi mortel.

(I) Ah! si j*aTais ici la fontaiDe au Bausset.

C'était bieu Olivier; le hasard fait de ces choses pour s'amuser un peu ; on appelle cela invraisemblable en style bourgeois. Heureux les hommes qui ne connaissent pas et n'ont jamais subi les atroces plaisanteries du hasard !

Vemier croisa les bras et regarda longtemps son ennemi avec des yeux étranges , et le souvenir de la fête de Saint- Alban se réveilla dans toute la fraîcheur d'une insulte de la veille. Quel beau moment pour se venger^ mais aussi quels remords après la vengeance^ et qgel pardon attendre de Dieu après une si monstrueuse lâcheté î... 11 décroisa les bras> et une réaction de pitié adoucit les traits de son visage. U est vrai qu'en ce moment Olivier avait perdu cette hideuse physionomie de vainqueur qtd provoquait dMternelles représailles. On aurait pu dire de lui, avec Virgile : « Oh ! combien il est changé ! comme il ressemble peu à cet Olivier qui s'en revint un jour couvert des dépouilles du \aincu ! »

Ënfin^ comme la plus lougue des nuits a son termc^ le jour parut et éclaira tristement une plaine horrible et des montagnes insurgées à Thorizon, comme les barrières du désert. Vemier demanda un conseil au chien , et Toeil oblique de ranimai répondit par une pensée d'inquiétude. La nuit protège la fuite^ mais le jour la trahit; tel fut le résumé de la pensée du philosophe quadrupède. Aussi l'animal ne tarda pas de mettre sa théorie en action. Jl flaira l'air ^ secoua les oreilles, tint une patte suspendue, en signe de méfiance, et, cherchant autour de lui, il découvrit une gi'otte \ôilée de feuillage, la visita d'un pas de précaution, et lorsqu'il eut acquis la certitude qu'eUe ne recelait aucune bête fauve , et

qu'elle était plus habitable que Tantre de Malchus de saint

Jérôme, il s'acci^oupit en sphinx, avec nue confiance serme, qui invitait «es compagnons à s'abriter.

Vemier suivit ç^ conseil de prudence, et il déposa son ca« marade blessé au vestibule dç la grotte, sur un lit de feuilles sèches.

Le chien approuva tout avec un regard bienveillant et se posa en sentinelle derrière un massif d'aloès qui décelait le portique i de là, son regard embrassait le désert jusqu'aux limites de Thorizon. On n'y voyait d'autre être vivant qu'un chameau égaré, qui cherchait au loin sa route...

Une fois lancé dans la voie de la commisération, Vernier ne garda plus de ménagement charitable. Dans une réaction vertueuse, il n'y a aussi que le premier pas qui coûte.

— Je ne crois pas, se dit-il à luinnème , lui donner un meilleur remède qu'une phrase en provençal.

Gela pensé, il prononça d'une voix claire cette phrase dans l'idiome chéri :

— Je donnerais bien cinq sous pour ôti^e à présent sur tu colline verte du vieux Bausset.

Un soupir de joie éclata dans )a poitrine d'Olivier; ses yeux s'ouvrirent et rayonnèrent; il se dressa, en s'étayant ^e ses mains , et regarda Vernier, mais il ne le reconnut pas ; le climat d'Afrique et les toilettes des batailles^ des retraites et des bivouacs font subir de grandes variations aux figures européennes. T^ qui part blond s'en revient brun« ^t le blanc passe en quinze jours à l'état de noir.

— Vous êtes un pays ? demanda Olivier avec un sourire de résurrection.

Vernier afûi'ma de la tète, et tendit la main au blessa.

— Ob ! c'est mon patron, saint Âlban^ qui vous a conduit ici î . . . poursuivit Olivier.

Vemier eut la faiblesse de retirer sa main : un nom avait rouvert sa vieille blessure d^Ëurope : mais cet éelair de vengeance ne fit que traverser son cerveau et ne descendit pas au coeur.

— Et de quel pays étes-vous ? demanda le blesse. Vemier hésita; il n'osait prononcer le nom do son village

natale de peur de réveiller d'anciennes haines et de ddtruire reflet de son remède provençal. Cette idée génëreuse lui fit renier son pays.

•p*- Je suis de Saint-Cyr, dit-il en souriant à son ennemi.

Le village de Saint-Gyr a toujours vécu en bonne InteHlgence avec le B^usset ; mais, à omette époque, La Gadière et Le Bausset , aujourd'hui fraternellement unis « étaient comme AibeetRome.

— De Saint-Cyr!... dit Olivier avec une voix faible et pleine de tendresse... Quel doux pays! comme les arbres y sont beaux !... J'y ai vu une fête charmante le 15 août 48)1. Il y avait les (Ules d'Ollioulles, de Signe, de Six-Fours, de Castellet ;... nous dansions sous des tamaris, tout près de la mer... On chantait une chanson qui disait r-

A ma droite, -— j*Ai le rosier.

Je gagnai un plat au jeu de paume, et uqe échaii>e dux ti-ois sauts... Étiez-vous à cette fête, mon ami ?

•— J'y étais,., dit Vernier d'une voix étouffée par les lai'mes.

«— Et maintenant^ où sommes-nous!... demanda Olivier avec inquiétude.

— Je n'en sais rien ^ répondit l'autre sur le même ton ; mais le bon Dieu le sait^ cela vaut mieux.

En ce moment le chien se rapprocha tête basse du groupe causeur, et ses pattes, délicatement posées une à une sur le^ feuilles sèches> semblaient recommander le silence. La sen* tinelle quadrupède venait sans doute de découvrir quelque chose d'alannant au désert.

Vemier regarda, et vit, dans le lointain , un long nuage blanc qui sillonnait au vol la plaine. C'était un retour d'Arabes à cheval; météore vivant, qui disparut bientôt dans les profondeurs de l'horizon du Midi.

Olivier caressait le chien, qui pantelait de joie en regardant son maître ressuscité.

— En voilà une de bonne bête ! dit Vemier; pariea-moi d'un chien comme ça! il fait son métier d'éclaireur mieux qu'un vieux soldat du 03*... Gomment Fappelez-vous votre chien?

— Alban... dit Olivier.

— • Encore ce nom ! pensa Vernier ; et il fut de nouveau obligé d'apaiser le trouble de son âme.

— Alban, répéta Olivier, c'est un chien que j'ai ramassé à Bonc, dans la rue, et que j'ai fait inscrire sur le contrôle du i-égiraent... Allons, Alban, va... va... en faction î

Ce chien reprit son air gi*avc, et fut s'accroupir denière sa guérite d*aloès.

— Mais vous ne m'avez pas demandé de quel pays j étais , moi, dit Olivier... Je suis du Bausset, le plus joli village du

Var^ et je m'appelle Olivier, comme à peu prèstous les gens du Bausset, du Gastelletetde Sainte-Anne.

— Mon nom est Âmbroise, ditYernier.

lis se serrèrent affectueusement Jes mains , et comme ils avaient besoin de repos i*un et i'auti^e, ils s'endormirent sous la garde du iidèle ALban.

Ce sommeil fut très-long^ comme ou le pense bien ; mais il répara les forces des deux soldats. La sobriété bien connue des payans provençaux est une vertu fort utile en campagne. Ambroise et Olivier s'applaudirent d'avoir été élevés à une table moins que fnigale. L'eau et le pain leur suffisaient, comme auxsolitairesdu Nil. Quand la nuit abaissa ses ténèbres sur les crêtes du coi de Mouara^ Yemier reprit son fardeau vivant^ le chien se mit à l'avant-garde^ et les trois pèlerins continuèrent leur route avec ce courage qui vient de l'espoir.

Dans cette nuit, le fidèle Alban fit une nouvelle découverte, il amena un cbeval aux deux infortunés soldats. Ce n'élait pas, fort heureusement, un cheval arabe ennemi, mais un bonhomme de cheval du train, hlessé au pied gauche de derrière, et, tout boiteux qu'il était, pouvant prêter un grand secours à deux fantassins brisés de fatigue. Lexhien avait rencontré cet ami au bord d'une source, et se désaltérant à bride flottante. Les deux animaux, après avoir, sans doute, échangé quelques paroles dans une langue inconnue chez les humains, étaient venus se rallier à l'airièi^e-garde, composée de deux soldats.

Quand le chien vit ses deux maîtres à cheval , il ne put comprimer une légère exclamation d'orgueil satisfait, bien excusable chez un animal. Aussitôt la caravane se mit en

inaiH:bc, et traversa un ex-pays très-flori^Hant sous Jugurlha; les >leux débris roaiaiiAs s'y montrent de toutes parts , et attestent le passage d'une civilisation militaire fort puissante. Ambruise et Olivier pilotèrent peu d'attention k ees nnncs. Cependant) à la nouvelle aui^ore^ ils trouvèrent un a^tle dans les décombres d'un château fort , que Siphax avait pris la peine de bâtir pour eux ; et ils donnèrent au cl^eval pour étable le gynécée d'une villa de Scipion l'Africain.

Enfin, après quelques nuits de marche et quelques jours de repos, ils atteignirent le pays de Bouafra ; et à leur dernière étape, im peu avant le lever du soleil , ils éprouvaient ce saisissement de joie dont parle Xénopbon dans sa Retraite des dix mille ; ils découvraient la mer. Bone^ l'hospitalière^ ouvrit ses portes à cette anière-garde de l^rmëe de lliëro!que et malheureux Clausol.

Olivier entra tout de suite à l'hiîpîtal , pour y achever sa guérison un peu 'compromise et retardée par les fatigues de la retraite. Ambroisc Vernier attendait avec impatience le rétablissement complet de son camarade pour se faire reconnaître comme le vaincu de la fête de Saint-AIban. La bonne action d'Ambroise avait couru dans la garnison^ et ne rencontrait que des éloges : un jour, à la revue d'inspection , le général lui mit la croix d'honneur. « Voilà, dit le soldat de I^ » Cadière à son ennemi du Bausset , voilà la croix qui corn- » mande le pardon des offenses, embrasse-moi et reconnais- » moi, je suis Ambroise Vernier et je suis ton ami. »

Olivier poussa un cri composé de toutes sortes de sentiments, et embrassa méridionalement le bon Ambivise. Le

chien, qui n'avait plus d'Arabes à craindre^ fit éclater une salve d'aboiements. Peut-être venait-il de comprendre les dernières paroles de ses deux amis, et il applaudissait à cette touchante réconciliation.

JOURNAL D'UxN HUMORISTE

JOUMAl D'UN HUMORISTE

SOMIIAIBB — Les rois et les prioces en )836. — De M. Tbiers cl éa génie de la France. — Encore M. Thiers. — LMiAtel de la Fontaine- SaintoQeorge^ — lia Société sanitaire. — Piété de Uqh If 'fuel* ^— lie café de betterave. — Un mot sor don Manuel Qodoy, prince de Ja Paix. — Un portrait de Saint-Jeau Baptiste. ^- L*antiquité au jardin des Tuileries. — La religion k Paris. — Un taissean brftié. «— La frégate ia Muirom,

lU ne sont i^us tirés à quatre épingles, les princes et les rois : la philosophie gagne les coun^ et Tétiquette s'en eiile. D'étranges choses se passent^ et si nous n'étions blasés sur tonte émotion depuis que nous avons vu que l'impossible seul est praticable, nous nous mettrions chaque jour aux croisées pour voir voler des phénii. Une seule nouvelle a secoué un instant notre torpeup : malheuTeasement elle était

fausse, n'impoile ! la crédulité a tenu bon; si ce n'avait été qu'une simple merveille de ce bas monde, on n'aurait pas pris la peine de la ramasser, mais elle nous tombait de la lime, comme un Aérollihe^ après avoir doublé le cap de Bonne- Espérance. Oh ! alors^ nous nous sommes jetés dessus pour la dévorer. En vain^M. Ârago nous criait du haut de Tobeervatoire^ que le télescope d'Herschel en avait menti par ses lentilles ; nous persistions dans notre beau songe lunaire ; le soir^ en passant sur les quais, nous cherchions à l'œil nu^ le Golysée de rubis^ nous touchions la main à l'astre comme à un voisin; sur les boulevards^ nous regardions sans rire^ les admirables lithographies qui représentent les hommes chauve-souris causant aux bords des lacs de Sérenitus. Que d'argent n'ont-ils pas gagné ces industriels qui braquent des télescopes sur le Pont-Neuf et la place de la Bourse ! on faibait queue autour du pivot, il n'en coûtait que trois sous pour voir la lune à cent cinquante pas; on cherchait les boucs à cornes d*ivoire poli, les arbres à feuilles dentelées^ le vallon du Golysée : on trouvait tout cela ou à peu près, la lune était Tastre à la mode^ cela n'a dui^é qu'un quartier; on n'y pense plus.

11 est fâcheux que le vieil Homère ait inventé la mythologie trois mille ans trop tôt ; nous consommerions un dieu ou une déesse par jour; nous chercherions des Naïades dans toutes les fontaines de Paris et des Hamadryades sous l'écorce des arbres du boulevard Italien. Des phénomènes viennent de passer incognito^ ou du moins, on ne s'en est occupé qu'un seul instant : les grands journaux les ont enregistrés en petit texte, dans la colonne des événements oixiinaires«

Un prince catholique, un fervent adorateur de Dieu et de saint Janvier, un élève royal du père Isidoro Maglione de la société de Jésus, une Altesse ultramontaine, a enlevé une belle huguenote , une jeune femme qui ne reconnaît pour pape que l'antî-pape Henri VIIT, une blonde et joyeuse hérésiarque anglicane, que le concile de Trente a foudroyée avec la batterie mystique du Vatican, Conçoit-on un pareil cataclysme? Ëst-il besoin d'aller chercher des merveilles dans la lune, lorsque nous pouvons en apercevoir de pareilles sur notre globe, avec des lorgnettes d'opéra ?

Autre phénomène. Le petit-fils d'un pape, et même de deux papes, Hildcbrand et Paul Y, s'éprend d'un vif amour pour la fille d'un mécréant breton qui pourchassait la sainte pucelle d'Orléans. Le mariage arrive après Famour. Cet étonnant hyroénée se célèbre tout près des ruines du temple où on adorait l'Hymen, ce petit dieu, vêtu d'une tnnique jaune, croceo velatus amictUy lequel dieu a donné sa livrée aux in^ fortunés époux. Remarquez les étourdissantes coïncidences de cet incroyable mariage ; le sang des papes, le sang de Henri YIIL le sang de Borghèse et de Luther ; le paganisme, le calvinisme, le catholicisme, tout cela croisé, confondu, mêlé, sans aucun souci des bulles de dispenses, ni des bulles d'excommunication, ni de la joie de l'enfer, ni de la tristesse du ciel. Puis voici don Miguel qui vient, brochant sur le tout; don Miguel, autre fils aîné de VÉglise qui, dans Saint Pieire, la paroisse du monde, porte des mains violentes sur le sai^g croisé d'Hildebrand et de Henri YIH : on ne revient pas de sa stupéfaction.

Nous vivons à une époque où lef: peuples se regardent

entre eux et ne lèvent plus la tèle ou ne rab^iittntins poar voir ce que font les princes* En d*autres temps, on aurait fait des chansons et des poëmes ëpiques sur ces événements. L'automne dernier^ l'empereur Françms, chevauchant à Kalisch, envoya des madrigaux à une danseuse ; personne n'a recueilli ces madrigaux. Nous avons de l'autre côté du Rhin (I), mi roi qui fait des poèmes français en vers blancs ; hors le roi qui les a composés et son imprimeur^ personne n'a lu ees vers. Un autre roi (2) se débat depuis deux ans au fond d*un puits de montagnes, en tirant un coup de canon pal* mois et par actions ; aucun poêle vivant n'a fait une ode à ce roi : il est vrai que ce roi n'a pas un maravédis. 11 est encore un prince, dont pei*sonne ne parle et qui me paialt bien phénoménal; c'est le jeune Othon qui parle bavatxiis au Parthëoon et au Pirée. Il vaut mieux encore» quand on est prince, enlever des Anglaises ou donner à leurs maris des déplaisirs mortels, ou faire des vers blancs, on jouer du tambour de basque au fond d'un puits, que de régner sur les Grecs, quand on est Bavarois. A cette heure, Othon est le plus ma^ heureux de tous ses collègues; son jeune trône est déjà une ruine, dans le pays des ruines.

Un jour^ M. Thiers^ ministre de l'intérieur, manda oa statuaire et lui dit:

—J'ai besoin d'un Génie de la France, toites-m'en uu petit de douze à quinze pieds de haut.

L'ai'iiste se prosterna humblement et lui dit :

(1) Le roi Lonis de Ba?i(.rc« - P. A. (3) Don Carlos. - P. A.

•— Momeigneur, cette divinité n'existant pas dans )a mythologie, je vous prierai de m'en donner le signatement.

A quoi le minisire répondit :

^ Faites mon portrait en pied, et drapé à la grecque ; mettes^noi des ailes au dos; attribuez^moi des ctieveux blonds, et voilà tout.

L'artiste fit poser le ministi^» et le Génie de la France fut fait.

On peut voir cette statue sur la place de TEcole de Droit j une sentinelle la garde pour la préserver des épigrammes des passants. On se prépare à hisser ee Génie sur la coupole du Panthéon. U y avait une croii jadis. La statue de M. Thiers remplacera la croix. Jamais l'ambition n'aura élevé un homme si haut; Napoléon n'est qu'à cent vingt-cinq pieds ati-dessus du niveau de la Seine, trois cents pieds de moins que M. Thiers. C'est raisonnable.

Tous ceitx qui ont vu le Génie de la France au repos sur le sol, sont émerveillés de cette ressemblance frappante. Lorsque les brouillards auront fait giisonner les cheveux de la slatue, et que Télévatioa l'aura réduite de dix pieds, on reconnaîtra trait pour trait M. Thiers sur la lanterne du Panthéon : c'est la lanterne de Diogène qui a trouvé son homme. M< Thiei*s, désespérant d'entrer dans le Panthéon, s'est placé dessus.

Mais l'architecte Soufflot lui a joué un singulier tour. On sait que rien n'est moins solide que la coupole du Panthéon. Quelque fds le vent la fait trembler; elle se lézarde ; on la barde de ceintures de fer ; on l'étançonne à grands renforts de pilastres. Si le ministre en chair et en os pesait sur la

coupole^ la coupole, n'en souilrii^it peut-éli^e pas davanlage, le ministre est si léger ! Malheureusement sa copie est lourde comme un budget, l'estrapade est menacée d'une avalanche : Je collège Henri IV est dans la même position que Pompéi sous le Vésuve ; Saint-Etienne du Mont s'attend à être écrasée comme son patron par une pluie de pierres. I^s propriétaires voisins se font assurer contre le Génie de la France. A. G. L. G. D. L. F.^ voilà l'inscription que la Compagnie du Soleil met sur les plaques de leurs maisons. L'hôtel de VAnge gardien est le seul qui n'ait pas pris cette précaution ; il compte sur son Ange. Tous les locataires l'ont déserté.

On a Tait une pétition au ministre^ aân qu'il lui plaise de renoncer à son génie de quinze pieds. C'est une aflaire de salubrité publique. Le ministre a menacé de se faire couler en bix)nze; il tient bon. Le Génie actuel n'est que de simple tôle : si le bronze s'en m(\Je, la catastrophe est inévitable. Je défie sainte Geneviève de la conjurer avec sa houlette et ses moutons.

Maintenant l'archevêque de Paris intenient, et veut bap* User le Génie de la France. Le ministre s'y refuse, et donne pour raison que ce Génie est une allégorie^ et qu*uue allégorie est anabaptiste de sa nature. Le curé de Saint-Etienne du Mont, qui a déjà attaqué le Diorama en contrefaçon, et qui se plaît aux procès, a organisé une conspiration contre le Génie de la France : il est venu nuitamment et Ta béni à l'improviste ; il en a fait un saint : — saint Thicn^* M. Thiers ne se doute guère de sa canoqisation ; M. Guizot, qui est huguenot, serait furieut contre saint Thiers, s'il ve« naît à savoir l'afTaire^ la division se mettrait encore dans le

cabinet, et les rentiers béniraient le Gënie de la France^ qui serait béni deux fois.

En l'état, nous faisons des vœux i>our que M. de Broglie, qui est païen en sa qualité de Jupiter^ et que M. d'Argout, qui descend de Scipion Nasica^ interviennent et mettent en magasin le Génie de la France (4)^ parce qu'il compromet les vivants qui rôdent autour du Panthéon^ et les morts qui veulent y entrer. Par amendement^ on pourrait fabriquer un génie en carton peinte comme Tesprit de M. Thiers.

Je reviens à M. Tbiers.

Montez la rue Saint-Georges |i c'est une colline à pente douce qui aboutit à l'opulente villa de M. Wclbs^ le banquier américain, et le créancier, ponr un quart, de vingt-cinq millions votés en faveur des Etats-Unis.

Devant la villa du banquier, est une fontaine sans eau ; M. Dosne la ût construire pour abreuver les passants qui vont à la barrière Blanche sous les chaleur? de Télé. M. Dosne s'est rappelé le tirait de ce vertueux Ârchiménide, banquier grec, qui lit une saignée à l'Ëurolas, pour désaltérer le voyageur Spartiate ou thébaiu. Tous ceux qui s'abreuvent à la fontaine de M. Dosne bénissent le nom de FArchiménide parbien ; malheureusement la fontaine Saint-Georges ne coule jamais.

Tout auprès de la fontaine s'abaisse l'hôtel de M. Dosne. U est assez étroit ; mais comme la maison de Socrate, il peut renfermer tous les amis de la famille ministérielle de M. Dosne : mais on y est assez au large ; Tamitié ne s'y

(I) On sait que le GénM de la Fraoce n*a pas été placé sar la coupole dn Pabthéon, mais bien tur le sommet de la colonne de la place de la Bastille. - P. A.

étmiflte pas. Ordinairement cet hôtel est désert, les portes sont closes; les fenêtres ont les bras croisés. Le seuil du perroti se verdit de gratnitiëe , les grilles se ronlllent, les arbiies du jardin meurent poitrinaire^ ; on ne trouve qu'un obstiné roi^er de Bengale qui ne porte pad de roses^ tuais de petits boutons auxquels la botanique triviale donne uti nom assec peu décent*

A peiné le Journal de Pariêi (I) annonce4^ll utlc des hom^ breused démissions de M. Thierd> que Thôtei Saint-Qeorgea entr'ouvre deux croisées, comme pour dire aux passants t

^ Passant, Dioclétien va cultiver seê laitues à Salonc ; Glnciimftlus retourne à la charrtfe; Tarqnin, à ses pavots; Gharles-Qolnt^ à aoii ermitage ; M. Thiers^ à son jardin. Attendez cinq minutes^ vous alle^ voirie miniiitt^ en habit bour* geoifl^ son HiêtoiTB de la Bévolutien à la main, sonner à la grille^ coname un simfde particulier; il vient réaliser le plus cher de ses voeux : 0 rus, quando te aepiciam !

11 passe fort peu de monde devant Tbôtel Dosne ; aussi le petit bruit qui se fait, dans eet asile de la vertu, ne pi'odnit pas nne forte sensation. Les croisées ont beau s'ouvrir, les grilles se dérouiller^ les plantes reverdir, personne n*en fait la remarque. M. Thiers en est pour sa diplomatie mesquine d'intérieur. Sous le ministère tridien de M. de Bassano^ Vhùtel Saint-Georges ouvrit toutes ses croisées, toutes ses grilles^ toutes ses portes; les écftiries seules restèrent closes, pour montrer que le ministre était sm'ti^ pauvre et piéton^ du fau-^ bourg Saint-Germain. Au bout de trois jours, M. de Bassano,

(t) Ce jotifnii), alors airtfé p«r M. Léon Pillef, était à fn dévotion de M. Thiers. - P.-A.

le seul homme qui porte la poudre et U qiieue^ reotrt dans la vie privée; M. Thiers, qui était ressuscité le troisième joqr pour popier Jésus-Christ, se mit en voy^gP pour la rue de Grenelle. A peine parti, l'hôtel Dosne se replongea d^r^s le deHiliTescalicr vit germer, entre ses dalles, de Jolies pliM)(es pariét^irps ; hî lierre et le lichen crojsèreqt leurs arêtes sur U^ couc|)e nuptiale. Depuis itf. Bassano, Thôtel Dosne 4 conservé cette élégiaque physiopomie, qui ressemble à une comédie de Ji, Casimir ponjour arrivée à Fétat de pétriiication.

]1 y a bientôt qne semaine que If. Thiers n'est plus ministre, pourtant il n'a pas quitté la rue de Grenelle. Dès que le Journal de Paris eut annoncé la dissolution du cabinet, un page est n^onté en oronibqs, et courant à la fontaine Saint- Georges, il 9 derechef préparé Thôtel du ministre déchu. Noi|$ l'avoiis remarqué. Depuis huit jours, on frotte les appartements, on bat les tapis, on ch^$;e les insecte^ i|surp#teurs, on lave les vitres, on habitue la pesante grille à s'ouvrir légèrement sous la main débjlp du ministre. Nous avoQs même cru distinguer quelques gouttes d'eau sur Ips lèvres d^ ^4 naiade épuisée, fille du beau-père ministériel. Eh bien ! tout cela n'est encore» cette fois peut-être, qu'une ruse de Taileyrand II. M. Thiers compte ne pas bouger de plac|) ; c'est un Parthe qui fuit et tue celui qui marche sur sep hrisëes, c'est le saint Georges de la chaussée d'Antin, il mpnt^ sur son cheval blanc et U éciiise le dragon à double tête : Thydre révolutionnaire et le tiers parti.

On vient de fonder une Société sanitaire, société conservatrice de la santé des citoyens.

Tout a)Mmné à la m^ecine à vingt-deux francs, devra :

i* Donner vingt-deux francs.

Ensuite :

Il ne mangera que deux fois par jour^ ne boira que de l'eau rougie^ n'absorbera ni truffes, ni gibier, ni aucun mets ëpicé, savoureux, capable d^exciter un appétit trompeur; il s'abstiendra de vin de Bordeaux, de vin de Champagne, de café, de liqueurs, de glaces, de sorbets, de punch, ete. Si cependant il tient à ces funestes excès, il augmentera sa cotisation de 120 francs par an. Il évitera toute émotion de peine ou de pJaisir, n'ira ni à l'Opéra, ni au bois, ni dans les cercles. Il ne se promènera ni à pied, ni à cheval, évitera de sortir par un temps humide, par un temps chaud ou par un temps froid, ou bien, pour compenser les nombreux dangers auxquels il exposera volontairement sa santé, il versera de surplus une somme de cent francs. Il ne fumera pas, ne mangera pas chaud, ne boira pas froid, ne fera pas d'armes, ne patinera pas, ne chassera pas, ue dansera ni ne valsera, sous peine d*ajouter encore 30 francs par an. Il ne mettra que des bottes à double semeUe, jamais de souliers, moins encore de bas de soie. 11 sera chaussé trop large du double, portera un gilet, un caleçon de flanelle l'hiver; Tété deux gilets et deux caleçons : ou bien il donnera 75 francs.

11 invitera le plus souvent possible à dîner un docteur, membre de la société, lequel surveillera, utilement pour lui, le repas du malade, du futur malade. Cet article ne peut être compensé.

11 ne veillera pas; il ne sera ni amoureux, ni jaloux,ni ambiiieux, ni violent, ni joueur, ou bien, il payera 100 fiuncs par chaque passion à laquelle il s'obstinera à se livrer.

11 ne se bâtira sous aucun prétexte^ filt-il insulté^ conspué, souffleté^ sansTassentimeut delà Sociétëqut se réserve de ne jamais le donner à moins de cent écus par duel formulé par uncon^t^ et de 15 francs par déjeuner^ vu le danger d'indigestion de son malade que court la société.

N. B.— Quelques rares exceptions pourront être faites dans le seul cas où le duel aurait lieu avec un député, à deux cent trente pas^ avec des pistolets que la Société chargerait ellemême avec de la poudre d'ipécacuana; ou encore au sabre à trente-cinq pas : l'abonné marchera contre les murailles.

Il n'écrira pas^ ne lira pas, ne dissertera pas ; il ne sera ni magistrat^ ni député^ ni homme de lettres, h moins d'un tribut qui sera iixé relativement aux bénéfices que pourront rapporter au malade ces divei*s excès.

Il ne nagera pas ; il n*aura ni femme ni enfants^ ni parents^ ni amis, ni ennemis ; en un mot il ne fera rien qui puisse le moins du monde compromettre sa santé, activer ou ralentir la circulation du' sang, troubler les digestions, sur* exciter les nerfs^ provoquer la transpiration. II devra surtout obéir à tout ordre d'un médecin quelconque qui le rencontrerait au bal, dans la rue^ au spectacle ; se coucher, se faire saigner^ purger, etc.^ sans mauvaise grâce.

Au moyen de ces petites précautions et en payant la cotisation avec exactitude, le malade n'aura qu'à prier le ciel de le maintenir en bonne santé.

N. T. B. — Aussitôt l'époque du renouvellement passée seulement de dix minutes, sans qu'une nouvelle somme de -vingt-deux francs ait été déposée, le malade, jusqu'à ce qu'il ait fait un nouvel abonnement, peut se casser le bras et les

jambes, se noyeri s'asphyxier ; la Société s'en soucia coinine d^ ses vieilles hottes de Tannée dernière. Une fois rabonnen^ent renouvelé, la Société ne donnera pas ses soins à toute maladif prenant de près ou de loin^ directement ou indirectement, son origine ou ses causes entre deui^ abonneo^eots.

Paul de Polter raconte sur le neveu du pape Paul H une histoire que je qc vous raconterai pas; mais Je vous engage à la lire dans Touvrage de ce grave et consciencieux écrivain.

Eu voici poM riant le fond. 11 mVst impossible d'en décrire la forme.

Paul de Polter lui-même a eu recours à la langue latine pour se tirer d'affaire décemment. Ce neveu pqntificali jeuqe et fou^ s'^n allait, de ville en ville, avec une bande de mécréants, et frappait des contributions indirectes sur la chasteté des infidèles. Un jour il entra dans la cathédrale de Pistoïa, au moment où l'évéque officiait ; Tévêque avait vingtcinq ans. Impossible de vous dire l'idée qui traversa le cerveau du neveu papal, et encore moins l'effet qui suivit l'idée. Le scandale fut grand à Pistoîa : plainte fut portée à l'oncle, le pape Paul II . lequel, après avoir entendu tranquillement raconter la cbose^ dit en souriant :

— 11 faut bien que jeunesse se passe I

Paul de Potter, homme éminemment sérieux, frémit, sous son latin allemand, en racontant le flegme du pontife, et l'inconcevable équipée du neveu.

L'Italie n'en voit pas d'autres depuis qu'elle a été inventée par Janus. Don Miguel, ce Tarquin le Superbe, chas^ .de Usbonne, continue aujourd'hui, à Ifome, l'histoire de Lucrèce et d^ Collatin; seulement il ?'y prend à rebours, et dans nne

église I Nérop violait les prêtresses dans Tenoeinte du temple de Yesta ; Néron doit ètre^ en toutes choses, le patfon de don Migud. \\ parait que le parfum d'un temple, pu d'unp église^ est un apbrQ(]|i8iaque sous le climat italien ; témoin Néron, le neyeq 4^ Paul U et don Miguel.

C'était le 20 fnars^ le dimanche de la Passion, voyes le ca* leudrier : quelle passion embrasait don Higuel? Ce jour-là, il était dans cette tribune qui avoisine le tombeau de Paul II, près du sarcophage où se couche cette femme div|ne qui aurait été épousée par tant d'Anglais, si Ton épousait d^s sta* tues de marbre. Don Miguel^ prince catholique^ donnait fort peu d'attention à Tévangile dominical, il dévorait de ses yeux P^r^Pgftis madame Âldobrandini Borghèse, jeune nuguenote qui venait étaler ses charmes provocateurs aux yeux des chantres efTémiqés de la chapelle Sixtine. Le pape Grégoire XVI officiait sous le baldaquin de bronze, devant le tombeau de saint Pierre î les pèlerins baisaient les pieds de Jupiter Stator, devenu le prince des apôtres, après la métamorphose de la foudre en clefs ; don Miguel ne voyait que madftme Aldobrandini^ vous ne connaisses pas cette femme, vous qui Usez son nom ; ah ! Borne entière est morte d'amour poqr elle I figurez-vous la Venus du Musée secret d^ Napl^s ; mais avec un pied de plus, des cheveux blonds, et une taille à faire expirer les satyres dans les bois. Dop Miguel ^rdait ; il écoutait le frottement du s^tin anglais, et ce duo voluptueux que chante le gant d'une femme, en caressant les plis onduleux de sa robe. Oh ! si j'étais à Lisbonne ! disait Miguel, à voix basse et en patois portugais. A force de contempler la taille- souple de sa belle voisiae^ il se crut

— uo —

transporté à Lisbonne; il laissa couler une de ses mains royales sous les épaules de madame Âldobrandlni.

— My lord ! s'écria madame Aldobrandini^ touchée au Tîf. Le gonfalonier pâlit, Grégoire XV l suspendit la cérémonie^ et le prince Aldobrandini Borghèse entraîna don Miguel au pied de l'obélisque qu'Auguste avait dédié au soleil.

— Monsieur^ dit Tépoux outragé, je descends en droite li* gne d'Hildebrand qui fit fustiger les cardinaux français OssnJL et Duperron, représentants de Henri IV ; je descends de Paul Borghèse, le pape qui a terminé cette iMisilique, et si tous en doutez, lisez celte inscription-là... Paulus Borghesiut^ etc. Je suis an moins votre égal ; venez croiser votre épée avec la mienne, tout près d*ici, sous les pins de la villa Negroni. Venez !

Don Miguel lui répondit :

— Je suis roi, et Toint du Seigneur ; je suis assez bon pour vous épargner un sacrilège et une excommunication. Bonsoir.

Sur ces entrefaites, le commissaire de police, le rardinal Somaglia, arrivait avec trente Suisses, habillés en valets de

•— Grand prince et grand roi, dit-il aux deux messieurs, c'est aujourd'hui le dimanche du pardon ; tendez-vous mu« tueliement la main; Sa Majesté le roi de Portugal est jeune : il faut que jeunesse se passe; je vais vous raconter l'histoire du neveu du pape Paul.

El les trois inteiiocuteurs descendirent vers la rue de Boi^o Nuovo , en riant du neveu de ce grand pape, et en oubliant leur histoh'e; et le prince Aldobrandini invita don Miguel à dîner dans cette belle ^illa qu'on trouve à gauche avant d'entrer à la poile del Popolo»

li y a dix ou quinze ans la betteraye rougissait en paix dans nos plaines ; les bœufs la mangeaient Phiver^ et nous Tété en salade ; mais ni les bœufs, ni nous^ ne prévoyions qu'un jour la roue de Tindustrie saisirait la betterave pour la rompre^ la moudre, et nous la transformer en sucre blanc, léger, doux^ et frappé d*un impdt. De ce qui avait lieu à ce qui se passe aujourd'bui, il y a toute la distance qui se trouve dans une salade et une demi-tasse^ enti*e un bœuf et un député.

11 ne faut jurer de rien. Prenons bien garde surtout aux carottes, aux navets^ aux panais^ aux pissenlits, an cresson, à la barbe-de-capucin^ aux épiuards qui croissent dans nos potagei*s. Malheur ànoussi im homme^ habile dans l'industrie^ découvre le secret de faire du sucre avec du pissenlit^ du tabac à fumer avec du cresson, de la poudre avec des panais 1 Dès demain des Solons de cuisine frapperont d'un impôt nos utiles légumineux, et non-seulement nous n'aurons pas le sucre pissenlit, le tabac cresson, le panais poudre à canon; mais nous ne mangerons plus même de cresson^ ni de panais. Des mouchards végétaux inspecteront tous les potagers et tous les potages; il y aura un douanier par pot-au-feu.

C'est à ce sujets et par rapport à la question de betterave, que nous augurons mal et fort mal de l'industriel parisien ^ qui^ marchant sur les traces du racahout^ du palamoud et du panalès, du zulma, du nafé^ du kaîfa, du théobrome, annonce quMl vend du café betterave, supérieur au café moka, au café chicorée, et même au café châtaigne !

U nous semble que le malheur qui a frappé le sucre betterave n'épargnera guère le café betlei-ave ! A moins qu'une moitié

de la betterave soit pnvijb^giée aux dépens de l'autre moitié ; et à ïQoim eucore que les colons Q*aient point encore eu connaissance de la nouvelle propriété acquise à la betterave de devenir café quand elle n'est pas (r^i^sformée en sucre, ou celle d'être café et sucre tout à la fois.

Tout porte à croii'e que lorsque messieurs les colons, eefl hommes auxquels on doit pofter un si vif intérêt, à cause de leur philanthropie et de leurs bambous, apprendrcmt qne la betterave renferme du café, ils en écriront aux chambres, lesquelles s'empresseront d'accueillir une nouvell^ loi. Cette nouvelle loi défendra de boire du café betterave, comme elle défendra également de boire du rhum extrait du suc de betterave. D'où plus de punch betterave, plus de grog betterave ! Mort aux betteraves et à toutes leui's races 1

Oïl s'arrêtera le développement du végétait Et si à la porte du sucre betterave on pose un douanier debout comme un §ucrier, il importera pareillement de fixer sur sa base, à la porte du café betterave, un douanier debout comme un petit verre. A eux deux, ils fonderont une 4enii-tasse oomplèta pour satisfaire la loi.

0 divine nature I

0 nature humaine I

Dieu fait la betterave, et il cache dans ses flancs le café, 1« sucre elle rhum.

L'homme qui ne fait rien, au lieu de profiter de ce gloria céleste, le frappa d'un impôt 1 0 législateurs, vous mérites de boire votre café froid î

La fof tune a ses caprices, nous ne le nions pas, naais on abuse vm pep de sa légèreté. De ce qu'un homme a eu le tort

de faire fortune en quelques années, it ne faut pas affirmer et écrire : a qu'il est des hommes favorisés des astres qui^ ne » s'ëtant donné aucune peine, trouvent parfois en se levant » cent mille ccus en quadmples d'or cordotmés au fond de » leur pot à eau. » L^cau de Seînc ne dépose pas de quadruples.

La calomnie, en revanche, dépose beaucoup.

fJn homme qui a laissé un impérissable nom dans les fastes de la monarchie espagnole, don Manuel Godoy, prince de la Paix, vient de publier des Mémoires, Ne parlons pas de ce livre. Nous nous bornons à signaler le parfait accord établi parmi les opinions qui attribuent l'élévatiou inouïe de ce courtisan, issu au reste d'une famille des plus nobles de l'Espagne, à son unique talent de musicien.

Le premier critique avance que don Manuel Godoy parvint à toucher le cœur de la reine, comme chacun sait, par son rare et divin talent de jouer de la flûte, etla réflexion philosophique suivant l'assertion historique, ce môme critique ajoute : «Ainsi le plus beauroyaume du Midi, le plus fertile, le » plus glorieux par ses conquêtes, tomba sous la puissance » d'un joueur de flûte !! Pauvre liberté î »

A merveille.

Arrive un autre critique, plus disert, micuï instrait, qtil a teakoAié aux sources de la mérité, où remontent, c'est contenu, tous les graiids critiques, et qui s'écrie :

« Libre de faire pencher son cœur vers les gentilshonmies » les plus beaux, les plus remarquables de son royaume, l'é- » povise couronna de Charles IV, reine Iftfldèle, femme sans

» goût, amante sans esprit, s'abandonna à un joueur de gui- » tare. »

— Et de deux I

— La flûte et la guitare.

<— Non ! s'écrie un homme d'État dans ses papiers (les homme d'État laissent toujours des papiers aux libraires Marne et Delaunay); non ! ce n'est point à un soldat, à un prêtre intolérant^ à un homme efféminé, que la reine d'Espagne^ imitant Catherine de Russie el Christiue de Suède^ se livra tout entière, malheureuse et coupable femme ^ mais ce fut, la postérité rougira de le croire^ à un vil joueur de violon. »

Ainsi don Manuel Godoy aurait captivé le cœur de la reincj ou par la flûte, ou par la guitare^ ou par le violon^ si ce n'est par ces trois instruments à la fois.

Le quatrième critique jettera peut-être quelque lueur sur la question de savoir si don Manuel Godoy était enûn un musicien ou plusieurs musiciens ; et s'il était obligé de jouer de trois instruments aussi lassants^ chaque jour^ pour se main-* tenir dans les bonnes grâces de sa souveraine ; sacriGce qui aui-ait bien mérité, selon nous, toutesles fa veui*s imaginables. Joueriez-vous de la guitare pour rien t Joueriez-vous de la guitare à moins d'être prince de la Paix? Mais écoutons le quatrième critique.

« Fausseté de dire^ erreur de crob*e^ mensonge d'écrirci » que don Manuel Godoy, prince de la Paix, ait jamais ré- » gné siu'lecœur de la femme do Charles IV, par l'influence » de son talent sur la guitare, la flûte ou le violon : don Mail» nuel n'eut pi^ tant de peine à prendre pour être le favori

» le plus puissant qui eût jamais existé devairt lui. 11 em- » ploya, et ce fut là tout son noiérite, les ressources d'une » belle voix, à charmer les oreilles trop faciles de la reine, p Excellent chanteur, il fit de la voix un instrument..., Tins- » trument de sa fortune. »

On voit que le quatrième critique a singulièment éclairci la question, en préférant son opinion à celles de ses confrères. Pourquoi préférerions-nous Ja sienne, nouj?

Fatigué de ne savoir, au juste, sur quelle faculté musicale du prince de la Paix m'arrêter, pour en parler à mon tour dans mon article sur ses Mémoires , je résolus d'aller chez lui et de lui demander, comme nue dernièi-e grâce de sa vie, à lui qui en a tant accordé , l'excellent et noble vieillard , quel était Tinstrument dans le corps duquel il avait trouvé son titre de prince , ses joies de favori et sa réputation colossale.

Je montai six étages, et je trouvai le prince.

— C'est pour cela que vous venez? me dit-il.

— Oui, prince»

— Mon enfant , je n*ai jamais joué d'aucua instrument « {mrce que je ne sais jouer d'aucun ; je n'ai jamais chanté non plus, parce que je n*ai pas l'ombre de voix; ayez foi maintenant à ce qu'on a publié sur les causes de mon élévation. Croyez plutôt que si un homme joue de la flûte, la calomnie dira qu'il excelle sur la guitare.

— Elle dh-a davantage , prince. Elle dira , s'il n'est ni

chanteur, ni musicien, qu'il a été l'amant d'une reiue, parce

quMl avait une belle voix, et qu'il jouait à la foi» de la flûte ,

du violon et de l'exécrable guitare. Ce denùer trait peint l'humanité.

Ce sont deux hommes d'un caractère opposé; l'un est saint de religion ^ et Tautre curé de profession.

ûr il advint qu'un jour M. Champmartin exposa^ au Salon, entre damante délaissée ^ et l'amante abandonnée de M. DubufTe^ un saint Jean prêchant dans le désert.

Le désert était représenté au naturel^ par des femmes qui n^écoutaient pas le prédicateur , et im jeune berger tout nu qut se préparait à dormir , ainsi qu'il est d'usage , au bord du lac de Généeareth, à deux heures après midi , surtout lorsqu^on prêche sous un palmier.

Tout Parts profana ce tableau de son million de regards athées ou impies ; les dames remarquèrent que Faint Jean était d'encolure athlétique et de douce carnation ; mais personne ne paria de sa sainteté ; on aurait été bien aise de ccmtempler la figure de ee jeune et agreste saint , mais le peintre qui n'avait jamais vu saint Jean^ et ne voulait pas nieatk* par le pinceau , avait eu recours à i'artiflce de cet artiste qui peignait le fameux masque de fer, vu de dos. Tout était visible dans k saint Jean de Champmartin y exoifté iefixxit» les yeux, la bouche et k mentoo, dMses d'ailieMY asses inutiles dans un portrait eo pied«

La liste civile de Louis-Philippe n'achète pas les labkatix de samtSy ce qui ne veut pas dire qu'cUc achète ks tableaux profanes ; la liste civile n'achète rien , hormis ks croûtes enfouies dans ks caves de Fontainebleau et du Louvre : elk

achète ces croûtes à grands frats, parce qu*enee ne coûtent pas une obole et elle les envoie à Versailles» ville encroûtée, s'il en fût 9 depuis i'éreclion de son Musée national, ainsi nommé pai*ce que c'est la nation qui le paye.

AloK M.Olivier (1), curé de Saint-Roch et patron du 43 vendémiaire, fit une quête dans sa paroisse, et acheta le saint Jean de M. Champmartin. Depuis on a admis les fidèles à l'adorer; M. Champmartin dut être bien content, parce qu'à tout prendre , il lui revient toujours quelque chose de ces adorations.

Si j'étais peintre , je vouditûs être adoré, dans mon ouvrage, par les dames qui assistent à la messe de midi. U est toujours charmant d'être adoré.

Hier, j'ai vu ce tableau , transfuge du Louvre , doué au pilastre de la maison d'ascétisme Olivier; je l'ai adoré, parce que j'aime saint Jean , attendu qu'il a inventé le 25 juin , le. plusgi^and, le plus beau, le plus doux, le plus voluptueux jour de Tannée. Quant à ses sermons, je suis de Tavis du désert.

M. Olivier parodie Léon X et Sixte Quint. Ces honorables papes commandaient au Sanzio une douzaine de vierges ; et le Sanzio les créait, ces vierges, belles, pui'es, idéales, catholiques. Aujourd'hui, M. Olivier, cioré de Salnt-Roch, va se promener au Louvre, il trouve un jeune homme tout nu» et de tournure assez mondaine , qui parle à de jolies filles qui ne Técoutent pas. M. Olivier se dit alors : « Voilà qui fera bien ton afiaire I » et U achète ce jeune homme concave, il le baptise, lui donne le nom de Jean. Jean-Baptiste,

(I) M. Olivier est mort en 18ô'i, étant évéque d^ËTreaz. - P.-A.

qui baptisait tout le monde ^ est baptisé par M. Olivier.

0 Raphaël ! toi qui as créé le Jean précurseur , le Jean inspiré^ le Jean sublime de ton immortelle toile de Foligno , que dois-tu dire^ dans le ciel, du Jean hérétique que M. OH- Yîera exposé à la vénération des anabaptistes de la rue Saint- Honoré ?

Dans un pays mal administré, le vice s'insinue dans tous les détails. Un mauvais ministre porte malheur à tout ce qui le touche. Si par hasard il a des idée?^ ses idées sont gau* ches, et sentent Fécoiier d'une lieue. On ne sait quel boiteux génie habite les mansardes de l'hôtel ministériel de la rue de Grenelle ^ et souffle d'en haut ses burlesques inspirations au département des Beaux-Ai-ts. Depuis six ans il ne sort de là que des bévues. Au moins ^ sous la Restauration^ ce département travaillait suivant l'esprit de son époque : lorsqu'il plaçait une douzaine de vastes et gras colosses, marins ou terrestres^ sur le pont Louis XV, il n^oubliait pas d'entremêler à ces héros profanes et damnés^ un certain abbé Suger y qui venait en corps et en marbre^ donner l'absolution à DuguescUn et au Bailli de SuflVen. La Restauration savait son métier : elle avait une idée fixe^ et elle marchait sur cette idée. Aujourd'hui, les Beaux-Arts recommencent à se faire Gi*ecs ou Romains , lorsqu'ils devraient être Français. Notre jardin des Tuileries est un véritable Elysée, où ne .sont admis que des dieux ou des héros païens. Tout ce qui a eu le malheur d'être baptisé, de son vivant, est repoussé par le garde national de la grille. Cette sentinelle est placée pour interdire le jardin aux héros français , et aux individus coiffés de casquettes. Tout ce qui porte chapeau ou casque grec a le

droit d'entrer, D'aboixl la mythologie a étë épuisée aux an* gies^ aux hémicycles , aux ronds-points des pelouses et des plates-bandes. C'était d'ailleurs dans le projet de Le Nôtre et de La Quinttnie , rien de plus juste : ces messieurs ne concevaient pas un boulingrin sans un dieu , ou au moins un demi-dieu. Nous avons eu^ depuis Louis XIV ^ Daphnë changée en laurier^ Flore, Pomone^ Céi-ès^ies quatre saisons; Hippomènc et Atalante^ qui vivent de bonne intelligence avec tous les Hercules possibles , avec Énée > Anchise , Luci'èce^ déopàtre^ et quelques allégories, comme le Temps découvrant la Veriié.

A la Révolution de Juillet^ qui ne fut pas une fable , les Beaux-Arts français demandèrent leur droit de cité^ dans le jardin royal. Spartacus arrive le premier, et se pose fière* ment devant le château. Ce marbre était une pensée; sans doute il y avait du faux dans cette pensée , puisque le peuple noble qui brise ses fers ne peut se reconnaître dans le vil gladiateur romain; mais on ne découvrit, dans le sirau« lacre de marbre^ que la personnification de Tintelligence opprimée qui reconquiert sa liberté. A la bonne heure. Au reste, c'était mieux déjà qu'un Faune, un Sylvain, un Pan, im Egipan. On tailla des socles, des styiobates, des piédestaux, et l'on se disait entre artistes :

— Nous allons voir arriver enfin un peuple français de marbre. Spartacus est son précui*seur; c'est le dernier chainon qui lie la statuaire antique à la moderne.

Fausse alerte! Nous vîmes arriver Cincinnatus, beau YÎeillai^, sans contredit, noble personnage , mais usé jusqu'à la charrue ; nous avons cent généraux de la République et

de l'Empire qui ont fait cent fois plus que Cincinnatus^ et qui ont encore, sur lui, Tavantage d'avoir exlMë.

Pour cuXj pour les notices, pas le plus petit bloc; mais ne 8avez-vou8 pas, ministres que vous êtes, que lesGrecs elles Romains peuplaient leurs plus obscurs carrefours des statues de leurs guerriers? Un centurion avait la sienne après une action ' d'ëclat. U est tel consul ou tel général, oublié aujourd'hui, qui s'est TU tailler en marbra sur toutes les places publiques. J'aime beaucoup Tbëmistocle, quoique ses compatriotes ne Taimassent pas. Le vainqueur de Salamine est grand dans Thistoire. Je vous avoue pouilant que je l'ai tu entrer avec peine, à côte de mol, au jardin des Tuileries. La flotte navale, victorieuse devant Athènes, m'inspii*e moins d'intérêt que notre vaisseau le Romulus, luttant eonti'O trois naTlres anglais; que le Pluton ou le Neptune à Trafalgar,* que VOrienl à Aboukir. Le roi Othon de Bavière doit réhabiliter

Tbémistocle dans les jardins d'Acadème : notre devoir à nous , c'est d'oublier la marine du Péloponèse pour songer à la nôtre. Qui se souvient aujourd'hui de Cosmao, de Lucas, de rinfernet, de Casa-Bianca, de Du Petit-Thouars? Thémlttocle a le pas sur eux.

Vous intronises Phidias au jardin des Tuileries, grand nom sans doute, talent immortel; mais où sont les statues élevées à Jean Goujon et à Puget? En prenant tout aux anciens, nous avons laissé leur devise : Celebrare domeetica fùola. Voilà ce qu'il fallait nous approprier. Notre nation, si justement orgueilleuse, descend chaque jour, sous le doigt ministériel, à un degré bien bas d'abnégation et d'humllitë chrétiennes. On dirait que nous sommes au dépourvu de

grands hommes, do grands noms, 11 n*est pas jwqu'au roi de Macédoine qui ne s'apprête aussi à conquérir le Jardin des Tuileriesi son marbre est taQlë. Alexandre est représente tel qu'il était au siège de la yiUe de Malliens^ c'est un fait assez peu connu ; à moins quMl n'y ait erreur et qu'on ne veuille parler de la ville des Oxidraques, dans Tlnde, ville qu^Alexandre prit seul d'assaut j fable indienne^ s'il en fût. Quoi qu'il en soit, place encore au vainqueur d'Arbelles et d'Issus. Est-il possible que M. Panckoucke ait publié vingtcinq volumes de Victoirei et conquêtes^ h défrayer les ateliers de vingt générations d'artistes, à épuiser le granit des Cordiliières? On dirait que la France en est réduite à riodigenco de gloire du royaume de Monaco.

On fait grand bruit, depuis quelque temps, d'mie réaction religieuse qui s'opère à Paris. Je l'ai cherchée partout, cette réaction; je ne l'ai trouvée nulle part. Paris est aujourd'hui, en fait de religion, ce qu'il a toujours été; il n'est ni dévot, ni impie; il est indifférent.

— Voyei, dit-on, comme la foule se porte am sermons du R. P. Lacordaire et de l'abbé Cœur, et aux cérémonies de Saint Roch.

A Paris, la foule va toujours quelque part.

En ce moment, le désœiivrement des hautes et riches familles les pousse à Ifotre-Dame; le peuple ne se mêle point à ces solennités aristocratiquement religieuses; elles ne sont pas faites pour lui; il reste à son travail, et prie en travaillant. Les oisifs vont faire cercle autour de ta chaire; on n^iv*

tend Torateur que dans un rayon de nef très-ëtroit. Hors de ce rayon ^ les auditeurs regardent les daraes^ comptent le« ogives et caressent leurs cheveux. Est-il possible de choisir^ pour la conversion des âmes, un vaisseau comme Notre- Dame? Les vices de l'acoustique y neutralisent toujours Vé^ loquence; le prêtre crie» et sa voix expire à bout portant. Lorsque Jean le Précurseur haranguait au désert six mille catéchumènes, un miracle centuplait sa voix. Le miracle est mort avec Jean.

A Paris, ville de profonde indifférence religieuse , la semaine sainte est profane à Tégal de ses cinquante sœurs; nous venons de la voir s'éteindre au milieu des giboulées^ entre les patrouilles des gardes municipaux, les équipages in* fernaux et les concerts profanes du grand damnateur Musard.

Le peuple prend ici fort peu d'intérêt aux cérémonies religieuses ; le clergé ne les comprend pas^ et les célèbre trèsmal. 11 n'est pas de ville au monde où les prêtres soient moins sacerdotaux qu'à Paris. Ils ont une allui^ mondaine, ils négligent la tonsure, ils portent des favoiis; la tunica ialaris leur est pesante et gauche ; ils ont échangé les larges ot canoniques souliers bouclés contre les bottes libertines, ils chantent faux le plain-chant, ils n'ouvrent jamais leur bréyiaire, ils apportent à la stalle du chœur un maintien ennuyé. Sans doute, sous ces apparences anticléricales, le devoir et la vertu peuvent résider; on peut être un excellent vicaire et porter des 1>ottes ; mais nous ne nous occupons que des effets extérieurs momentanément. Dans les villes du Midi, un prôtre qui porterait des favoris scandaliserait toute une paroisse; rien d'innocent pouriant, comme des favoris^ même

noirs. Le Midi religieux se scandalise de tout. 11 est façonne^ de longue inain^ au véritable type sacerdotal : tout ce qui s'en écarte est frappé de réprobation. Aux vives imaginations de ce pays, les apparences suffisent toujours. Quelques écarts de conduite se dissimulent dans le buis-clos du près* bytère; les bottes et les favoris sautent auX yeux. A ces soins minutieux donnés à la forme, avec peu de souci du fond, vient conséquemment se joindre un culte extérieur de cérémonies, empreint quelquefois d'une certaine majesté. Ainsi le Jeudi-Saint est, dans le Midi, un jour à part, un jour embaumé d*enccns et de fleurs; la poésie de ses reposoirs franchit le seuil des églises^ elle court les rues, elle est dans Tair.

On a supprimé les processions de la Fête-Dieu, à Paris, et l'on a bien fait, non pas à mon avis, par intérêt pour les cultes dissidents, mais par intérêt pour la religion. Quand on avait vu les magnifiques théories catholiques du Corpui Domini dans les grandes villes d'Italie et de nos provinces méridionales, on regardait en pitié ces processions si mesquines, si maigres, si mal vêtues , si mal fleuries, qui barbotlaient dans de sales et étroites mes, avec de grotesques chantres, des suisses avinés, avec tout leur luxe indigent, avec leur cortège municipal et leur bordure de grenadiers. C'est qu'à Paris, le clergé n'a aucune passion pour organiser de belles cérémonies, le peuple ne s'en soucie pas.

Le catholicisme est méridional : hors de son pays, il sera

toujours froid et mal fait; pour attirer la foule blasée aux

églises, il lui faut, à Paris, les journaux et la mode ; il lui

faut aussi savoir revêtir la livrée mondaine, comme à Saint*

Rocb, et recruter quelques profanes fidèles par l'attrait d'une

musique d'opéra. Le oatholidsiiie qui eommenoe à mépriser le plainUchant, qui laisse Palestrlna pour Rossini^ et saiot Arobrolse pour Boieldieu, est une religion compromise qui semble ne pouvoir plus ?ivre par ses propres ressources, et marche à son eztinction totale^ sans avoir la force d'être hérétique ou de se retremper à la piscine de son herœau.

J'ai encore à tous parler du Trocadéro.

Depuis l'expédition d'Espagne, ce nom a toujours eu une tournure comique; aujourd'hui seulement, il s'encadre deooir.

Le Trocadéro! un vaisseau de 120 canons^ une vUle flottante, une citadelle de bois, mais terrible comme Lamalgue et Faron, le Troeadéro brûle dans l'arsenal de Toulon; à cette heure, il ne reste plus rien sans doute de ce magniflque vaisseau.

Ce n'est pas \m bouiet rouge de l'Angleterre qui l'a incendié; ii a péri probablement comme un vieillard endormi devant son feu. Son nom lui a porté malheur. Voilà trois millions, dernier trésor de la guerre d*E$pagne qui viennent de s'évaporer en fumée. Il ne roste plus que le Trocadito de Saint-Gloud ; c'est une colline de gason. Elle avait été hfttîe par le duc d'Angouléme ; la colline artificielle rappelait au héros sa conquête ; il y montait par un sentier de fleurs et sans danger.

Maiii qui donc a incendié le Trocadéro? Je parie du vaisseau. Esc-ce encore un mystère? Remontera-t-on jusqu'à la main qui porta l'étincelle? Gertaiuement, le cas fortuit peut être admis dans cet incendie comme dans tout autre, mais

c'ëtait d*aboTd un cas fortuit qui Incendia l'amenai de Toulon en i703; on le ra?iM plus tard : on découvrit la nain de Sinon. L'arsenal de Toulon est la merveille de la France, tnerreille enviée t On a longtemps parlé d'armement<i^ on a parlé de mer Noire , de Dardanelles, de guerre maritime, je ne sais que vous dire ; mais U me semble que le cas fortuit est peu rassurant tontes les fois qu'on rapplique, avec oom* plaisance, aux Incendies de l'arsenal de Toulon.

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient Tincendle.

La perte est grande sans donte> mais elle aurait pu étrt immense, irréparable | l'arsenal est sauvé. L'arsenal avec ses vastes fonderies, ses parcs , aes musées, ses calet couvertes, ses magnlâques magasins, ses chantiers, ses corderies, ses forêts de sapins abattus, ses vaisseaux au radoub dans ses bassins ; la flamme du Troeadéro n'a pas touché à ces trésors. C'est encore une leçon donnée à ceux qui veillent sur eux. Pour ruiner la France, Il ne faut, à Toulon, qu'un nouveau cas fortuit et un Jour de mistral.

Certains noms emportent avec eux leur fatalité ; le Troea^ déro a péri : il semble que cela devait être, que c'était dans l'ordre ; le port de Toulon voit depuis trente-six ans une frégate framortelie qui est destinée à voir naître ses sœurs et h leur survivre, celle-là porte un nom heureux : elle est filleule du premier Consul. Elle avait déjà une belle vieillesse de frégate lorsque le IVoeod^ro naquit : elle a vu mourir le TVocaâéroy elle verra bien d'autres incendies encore, et sera toujoura, elle, préservée par son nom et son glorieux parrain. Cette frégate est la Muinn.

Muiron, brave et jeune officier, que Napoléon aimait et

qui fut tué âous ses yeux; une de ces nc^les et modestes existences^ comme nos guerres de la République et de l'Empire en ont tant dévoré, et qui sont presque toutes oubliées aujourd'hui, parce que les pages ont manqué à nos fastes héroïques ! 11 y avait trop de noms à enregistrer. Chaque bataille donnait une auréole à quelques-uns et en ensevelissait des milliers dans Toubli. Muiron avait couvert Napoléon de son cwps ; Napoléon se souvint de lui : il nomma Muiron la frégate qui le ramena d'Egypte; Gantheaume la commandait.

Depuis ce jour, la Muiron s'est retirée de la mer comme un vétéran blessé; elle a jeté l'ancre à la chaîne du port de Toulon^ et elle donne le salut aux navires qui rentrent en rade; Muiron sert d'amiral. Une verte jeunesse semble ei^core la revêtir^ cette noble frégate ; seule de toutes ses sœurs, elle peut nous parler des deux Aboukir, la défaite et la viotoire ; c'est la planche de tremplin qui lança Bonaparte dii pied de la colonne de Pompée aux plaines de Marengo. Qu'elle vive encore vingt siècles, cette touchante relique I Les Anglais ont conservé le bois sacré du Viciory, le vaisseau

turaulaire le Nelson, Songeons aussi ^ nous, à notre frégate historique^ à cette arche de pont volant qui n'a pas tremblé sous le pied du vainqueur des Pyramides. Donnons sa retraite à Muiron. Il faudrait la suspendi'e aux voûtes de quelque temple, comme un de ces vaisseaux votife apportés par les naufragés : il faut la délivrer enfln de ce flot corrosif qui mine incessamment sa quille vénérable. Une étincelle peut aussi tomber sur elle. Que Hnccndie dii 7Voca(/^o nous fasse bien songer à Muiron !

Page 1