‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 47 sur 57 · UNE NUIT DE HENRI IV · texte numérisé non relu

UNE NUIT DE HENRI IV

On est émerveille à l'aspect des prodiges qui s'accomplissent anjourd'hui dans Paris. La grande cité cliange de forme du matin au soir et du soir au matin. Vous diriez que la baguette d'une fée fait mouvoir et range ensuite , suivant les lois de Tarchitecture, les pierres , les poutres^ le marbre et le fer. Mdis savez-vous d'où date ce grand mouvement? Tout simplement d'une nuit de Henri IV.

En 4597 , la France était calme, et Paris n^ayant plus à donner à tout moment le plus pur de son sang aux sinistres fantaisies de la guerre civile , se sentait aller à un redoublemofit de prospérité. On démolissait pour rebâtir^ on agrandissait les hôtels, on ornait les monuments.

Dans la nuit du 9 au 10 'janvier, Paris donnait, Sully donnait , tout le monde dormait. Seul le roi veillait. Eu tisonnant, au Louvre^ il disait :

— Ma grande ville devient belle comme une jeune épousée !

Après cette exclamation ^ il écrivait ce qui suit sur une pancarte qu'il collait ensuite au chevet de son lit :

— Me promener demain incognito dans Paris avecd'Epemon,

Le 11 janvier 1597, Thiver avait déployé toutes ses rigueurs sur la ville de Paris. Le ciel était noir, la terre blanche, le vent glacé ; la rue attendait des passants, la boutique des acheteurs, l'église des fidèles. Mais les Parisiens se chauffaient tous chez eux; si le thermomètre eût été inventé à cette époque déjà lointaine , il aurait marqué 15 degrés aadessous de zéro.

Sous le porche de Saint Germain-rAuxerrois, on voyait pourtant quelques pauvres mendiants caparaçonnés de haillons et attendant en fiissonnant une aumône qui. ne tombait d'aucune main.

Deux cavaliers , couverts d'un manteau brun , de la tête aux éperons, passèrent devant l'église.

— Duc d'Epernon, — dit Tun des cavaliers, — quand un gentilhomme sort du Louvre par un jour pareil, il lui est défendu d'oublier sa bourse.

— Je vous comprends. Sire, répondit Tautre cavalier.

Et il jeta sa bourse aux pauvres de l'église en leur disant :

— Partagez-vous cela.

— Yoilà une pi^omenade qui commence bien, dit le roi ; si jamais je deviens riche, je me promènerai en hiver, tous les jours, dans Paris.

— Aloi-s , Sire , dit d'Epcrnoo , permettez-mpi de rentrer au Louvre^ car il ne me reste plus un denier dans Tescarcelle^ et si nous visitons encore quelques églises...

— Duc d'Epemon, interrompit le roi, je ferai ma visite aux églises un autre jour. Ce matin , je veux me promener dans Paris avec un autre but... vous verrez... Approchez vous, duc d'Epemon ; nous pouvons chevaucher côte à côte ; les passants ne nous gênent pas.

— Sire , vous auriez peut-êti*o pu choisir un jour plus beau pour visiter vos domaines que vous ne connaissez guère.

— Il n*7 a pas de mauvais jours à Paris, duc d'Ëpernon ; il n'y a pas même d'hiver pour l'enfant des montagnes du Béam. Quand on a couru pieds nus sur la neige , on peut s'y promener à cheval. Grand merci à ma noble mère qui m'a donné l'éducation d'un paysan ! il est plus facile ensuite d'être roi.

— Vraiment, sire, je me réjoais fort de voir le roi de France supporter si vaiUanunent la froidure de ce matin. Quant à moi , je le jure par la tête de monseigneur saint Denis, notre patron, j'aimerais mieux être à Ivry, où il faisait si chaud.

— Ah ! duc d'Ëpernon, si la plaine d'Ivry était en Angle* ten*e , quel beau souvenir pour nous ! mais il y avait des Français visrà->isl

— Ce n'était pas votre faute, Sire.

-— Non , pardieu ! j'ai fait tout mon possible pour nous mettre tous du même côté , mais il y a eu des récalcitrants aloi-s , je m'en suis remis au jugement de Dieu , et Dieu a jugé.

— tes —

Le roi et le duc , dont les chevaux marchaient lentement sur la neige toute fraîche^ s'arrêtèrent quelques instants devant le Pont-Neuf, et le duc d'Épcrnon, pour détourner Fentretien des souvenirs de la guen e civile , dit au roi :

— Sire^ voilà des lignes de maisons parfaitement belles j les bourgeois de Paris se logent fort bien et prennent grand souci de leurs propriétés.

— Duc d'Epernon , dit le roi , voilà justement ce que je viens voir ce matin.

Et Henri jeta un long i^gard de satisfaction sur ces lignes d'édifices élégants et soignés qui bordaient la rivière.

Puis^ avisant à sa gauche , dans Téloignement , un vaste hôtel délabré, dont la toiture avait perdu la moitié de ses aixloises et la façade la moitié de ses contrevents, il dit avec le plus gracieux des sourires :

— Duc d'Eperaon , voilà un gentil palais que je ne connais pas ; maiS; ventre-saint-giis ! je consens à perdre la Navarre si je ne devine pas le nom de son propriétaire.

— Vraiment, Sire, je vous crois , dit d'Epcmon , et vous ave» fait bien d'autres merveilles en votre vie.

— Duc d'Epemon , poussez votre cheval jusque sous l'auvent de ce marchand de ferrailles, et demandez-lui à qui appartient cette masure?

Le duc obéit, et, en se retouniant, il vit le roi qui appuyait la pointe de son doigt indicateur sur sa poitrine. Ce geste fut suivi de ces deux mots :

— A moi.

— Sire, TOUS avez deviné ^ dit d'Epeition en éclatant de rire ; cette masure est à tous.

Les deux caTaliera poursuivirent leur rouie sur la b^e ^ qui servait de quai à cette ëpoquc, et le roi , s'aiTêlant au eoin de la place du Gbfttelet, remarqua une espèce lie léproserie labourée de crevasses et badigeonnée à l'ocre sur ses soubassements :

— D'Epemon, dit-il avec un sourire plein de flne raillerie^ je vous parie un denier parisls que ce bel édifice m'appartient. Allez TOUS en enquérir.

Le duc exécuta l'ordre et s'en revint encore arec une joyeuse affirmation.

— Duc d'Epcrnon , poursuivit le roi , regardez de Taulre côté de l'eau ce large monument avec ses poivrières si pointues ; tout cela m'appartient...

— Oh I Siro^ c'est incontestable ; il n'est pas besoin de le demander cette fois.

— Mais , mon cber duc , ajouta Henri , je suis maiTi et peiné de savoir que ce grand édiiice m*appartient.

— Pourquoi, Sire?

— Parce que je l'aurais deviné; il menace ruine, Quelle différence avec ces belles maisons à briques rouges qui s'ayancent sur le Pont-Neuf , .et qui ont été bâties sous le dernier roi! Quel beau coup-d'œil monumental! Gomme on Toit bien que cela ne m'appartient pas !

Les deux cavaliers remontaient vers le Pont-Neuf. ^* Je voudrais bien savoir, dit d'Epemon, quel nom on donnera au Pont-Neuf quand il sera vieux?

— Duc d'Epemon , dit le roi, vous n'êtes pas fort sur les étymologies! On n'a pas appdë le Pont-Neuf de ce nom.

parce qu'il est nouveau^ mais parce qu'il aboutit à neuf issues. Comptez^ vous veri-ez que c'est exact.

En effets le duc compta neuf aboutissants , et remercia le roi de cette leçon.

— Il est inutile^ Sire, dit-il ensuite, de vous demander si le bâtiment de la Samaritaine vous appartient !

— Oh ! reprit le roi, mes titres de propriété y sont écrits partout sur les murs, jen lettres majuscules de lézardes. 11 en est de même de la tour de Nesle, que vous voyez un peu plus loin sur la rive gauche; c'est encore mon bien ; elle va s'écrouler.

— Quant au Louvre , dit d'Epernon , il est inutile d'en parler. C'est le plus humide, le plus noir , le plus sombre, le plus inhabitable des édiOces.

— Aussi, dit Henri, appartient-il au roi !... Regardez, duc d'Eperuon, les trois clochers de Tabbaye de Sainl-Germain (1).

— Oui, Sire.

— Cela ne vous rappclle-t-il rien ?

— Comment voulez-vous , Sire , que je perde im pareil souvenir?

— Eh bien, mon clier duc, vous le savez, pendant le siège de Paris, je montais tous les jours sur le plus haut des clo« chers, comme un père qui ne peut voir ses enfants que de loin, quaud ils sont tombés entre des mains étrangères. Un abbé fort instruit, et qui n'avait pas peur des huguenots, Tabbé Vincent, m'accompagnait au pinacle de ce clocher, et m'indiquait de la main , en me les nommant , tous les édiGces de Paris.

(f ) Il 11*7 en a qa*UB aeul aujourd'hui.

Dëjà^ pendant ces obsenalions, quand je voyais , an loin , quelque toit de mauvaise mine y je me disais : Cela doit m'appartenir.

— Sit*e, vous ne vous trompiez pas.

— Enfonçons-nous dans ces rues étroites^ dit le roi ; nous fei'ons à coup sûr quelque découverte. Marchons au hasard.

En entrant dans la rue Bëthisy , le roi avisa tout de suile^ à sa gauche^ un hôtel de très-belle apparence^ qu'il reconnut.

— C'est rhôtei MonbazonI dit-il en riant; il est tenu et peigné comme un reliquaire d*église. On y est à Taise comme Tos dans le coton d'une châsse. Si j'étais riche , j'achèterais cet hôtel.

Us laissèrent^ à droite^ la rue Estiennc^ et entrèrent dans la rue des Bourdonnais : un palais gothique les arrêta par sa capricieuse aixhitccture • sa cour Intérieure pleine de surprises^ ses ogives Onement aiguisées, et son montoir de cavalier bâti à l'angle de la porte. Le roi considéra longtemps ce curienx édifice, et, frappé de son état de dégradation, il regarda le duc avec son sourire de bonhomie railleuse, et, secouant la tête, il dit :

— Je renonce à boii;e du vin de Jurançon toute ma vie, si cet édifice appartient à quelqu'un de mes grands vassaux (1).

— Sire, dit le duc, voulez-vous que j'interroge ce forgeron qui bat le fer sur son enclume pour se cbaufTer?

— Oui.

(1) C*esi le palai* de Philippe le Bel. i\ eiistait encore en 1844. Il tii tombé sous le marteau de la spéculation pendant le règne des intérêts matériels. Une grande maison, sous le n* 9, le remplace anjourd'hai. {Noie de r Auteur )

— Il af^pàrtient au roi, répondit le forgeron*

Le duc d'Bpemon éclata d'un rire si fou que les bour« geois auraient tous ouvert leurs croisées dans l'étroite nie« pour voir quel était rhomérique dieu qui riait ainsi , mais le froid ne permettait à aucun yisage de se montrer à Tair extérieur.

— Duc d'Epemou, dit le roi, Je voudrais vous faire chevaucher et rire ainsi dans toute ma grande ville. Mais ce que nous avons vu doit nous suffire. Rentrons au Louvre.

-^Et quelle moralité dois-je tirer de cet apologue? de* manda le duc.

— La voici, d'Epcrnon. Les rois^ mes aïeux , prenaient fort peu de soucis de leurs biens , ce qui leur fait grand honneur^ car un roi ne doit jamais songer h loi ; il doit s'oublier et penser à tout le monde ; mais je n'excuse pas rinsouciance des intendants royaux. Ceux-là doivent veiller sur les joyaux de la couronne et ne rien laisser dépérir... Mon cher duc^ étes-vous content de cette moralité?

— Sire, les apologues ont toujours raison.

Et comme ils rentraient au Louvre, le duc montra au roi en souriant une vaste lézarde sur le mur royal.

— Il est juste, dit Henri, que le roi de France et de Navarre soit logé convenablement et comme le premier gentilhomme de la cour. Aussi , duc d'Ëpemon, vous donnerez des ordres pour faire avancer aclivement les travaux des Tuileries et de mon palais florentin de la rue de Yaugiraixl.

— Sire , répondit le duc , il y aum demain trois miili! hommes de peine sur ces deux chantiers.

— Et sur toutes mes propriétés de ma bonne ville de Paris , dit le roi.

— L^apologue portera son fruit > répondit le duc d'Epernon.

Un soir , bien longtemps après cette promenade , le roi conduisit le duc d'Epemon sur le balcon du vieux Louvre , et lui dit : « Mon cher duc , je ^uis content de vous. »

Le duc regarda le ciel^ la rivière , le balcon, et ne trouva ^ dans sa mémoire, rien qui pût justiûer à ses yeux cet éloge du roi. Âpres les batailles d'ivry, d'Arqués, de Fontaine- Française, Henri disait à un officier ou à un soldat couvert de sang et de poussière : a Enfant, Je suis content de \ous.» Mais, après une longue oisiveté de cour, et en l'absence de tout grand service rendu , d'Epernon ne comprenait pas le sens de cette haute félicilatlon royale. Henri mit son doigt sur le front du duc . et lui dit :

— Avez -vous oublié la promenade du 11 janvier 1597 ?

— Non I pardieu, non I dit le duc avec vivacité , j'en ai gardé Tonglée aux mains et la flamme au cœur pendant quinse jours. Et maintenant, Sire , je suis heureux de vous comprendre. Oui, j'espère que toutes vos intentions ont été suivies et tous vos ordres exécutés.

— C'est que, duc d'Epernon, poursuivit le roi , j*ai fait une seconde promenade Tautre soir à la brune et sans aucune suite, pour voir Télat de mes domaines parisiens. Tout est admirablement restauré ; une seconde fois, je vous dirai : Je suis content de voue, duc d'Eperhon.

— Sire , puis-je me flatter de croire que je n'ai rien oublié ?

— Ne vous flattez pas encore > duc d'Epernon. Vous avez oublié quelque chose... Oh! ne cherchez pas, il vous serait impossible de trouver... Ce matin^ j'allais voir mon grandmaître de rartiilerie, et j'ai remarqué le déplorable état de mou arsenal. Demain, vous ferez envoyer des maçons de ce côté ; n'y manquez pas.

— Sire y vous am*ez un Arsenal tout neuf avant peu de jour?.

— Hâtez-vous, ajouta le roi^ parce qu'on m'annonce la visite de l'ambassadeur d'Espagne ; je veux lui montrer avec orgueil un Paris superbe. Yentre-saiut-grls ! si j'étais un simple bourgeois j j'habiterais volontiers une cabane adossée à un petit jardin , mais j'ai la fierté de la France à soutenir devant L'étranger, et si l'argent me manque, duc d'Ëpt^mon, vous trouverez un juif honnête qui me prêtera cent mUle écus sur ma parole de Béarnais et de roi.

Deux cent cinquante-huit ans se sont écoulés depuis cette nuit de janvier. Voyez comme Paris s^embellît de jour en jour! On n'a pas oublié la tradition du Béarnais.

Page 1