LES NUITS SINISTRES
■•tas«ii et mmto.
Avant que du Palais la sentence émanéej Des deux héros du jour fixe la destinée.
Ce petit poëme n'étijt pM datt»é à vair le jovr { os nW 4«*|i la prière de ses amis, qae Tautev s*esi décidé à le publier sa IS'iO' Apres trente ans, remplis de drames de toute nature, Paris n*a pas encore oublié cette nuit sanglante» où deux Italiens assassinèrent et volèrent le changeur Joseph. Au temps doet nous parions, il était d'usage d'accompagner les tragédies bourgeoises d'un long concert de parodies et de eomplainles sur Tair de celle de Fualdès. — Méry Youlut rompre le premier avec [cet usage et improvisa au courant de la plume ce poSmc oîi Ton trouve tout à la fols du drame, de la satire, et use requisse de morars. — P.^.
Je Yeux^ CD attendant un arrêt incertain^ Célébrer aujourd^ui le couple ultramontain : Je diiui dans quel but ils vinrent d'Italie, De mille beaux projets rame toute remplie, Gomment Malagnti, secondé de Eatta^ Exécuta sans fruit un crime qui rata, Et comment de Foctroi la garde magnanime Saisit dans leurs chapeaux un or illégitime.
Ah ! si Thérais sur eux fait peser sa rigueur^ Que d'éloquentes voix chanteront ce malheurl Ce sera comme au temps du pauvre Papavoine; Du beau quailier d'Antin au faubourg Saint-Ântoloe, Les gosiers patentés nommeront à grands cris Ces deux particuliers très-connus dans Paris; D'autres installeront sur les places pubUques L'armoire à deux battants où pendent des reliques^ Et^ sur un air piteux, comme une passion. Chanteront le forfait et sa punition ; D'autres, pour attendrir nos vaporeuses dames. Pourront sur ce sujet broder des mélodrames^ Et suivant un usage en nos jours adopté^ D'une pièce bien triste enrichir la Gdté.
Pour moi, je n'aurais pas à ma muse hardie Permis un trait plaisant sur cette tragédie, Si ce drame fatal par malheur consommé Finissait par Joseph tristement inhumé; Mais le dieu d'Abraham a sauvé ce saint homme;
11 vit^ il \it encor : ce n'est {Mis un fantôme, Et de mes propres yeux je Pai tu Taotre soii* En bonnet de coton assis à son comptoir.
Ils yivaient Tun et l'autre au sein de leur patrie Sur Texigu produit d'une ingrate industrie. S'ennuyaient en commun dans ce triste séjour. Et vers un meilleur temps soupiraient chaque jour; Malaguli surtout, maudissant la fortune.
Supportait aigrement la misère importune; Et, l'esprit occupé de ses projets nouveaux. Un jour à Gaétan il s'adresse en ces mots (1) : « Tu le vois, cher ami, l'implacable débina v Allonge, chaque jour, notre piteuse mine; » En vain, tu te confonds en efforts superflus, w Tu fais gémir la presse et gémis encor plus ; » Dans ton imprimerie on te voit pâle et blême; » Tu te lèves à jeun et te couches de même : » Moi-même, artiste adroit dans un art plus grossier/ » Moi, qui forge le fer, ou façonne l'acier, » Dans mon triste atelier je ne vois plus personne ; . » Quittons une patrie où la faim nous talonne; » Et sans attendre ici les horreurs du besoin, . V Plutôt que d'y mourir, allons vivre plus loin. w Au delà de ces monts la France nous appelle; » Cette belle contrée, au Saiut-Père fidèle, » Accueille avec transport le peuple Ulti-amontain :
(1) Gaétan, e^est lo prénom de R»tU-, en italien, GmMuo. Geini ds Malagati est Virgilip.
to.
» Dans le Diario, que j'ai lu ce maUn (1)^
X» On dit que Loyola gouverne ee royaume :
» Nous prendrons^ en partant, chacun notre diplôme;
X» Ainsi, nous trouyerons toujours le couvert mis
p Dans la maison professe au centre de Paris,
» Au Cuibourg... j*ai le nom sur le bout de mes lèvres,
» Au faubourg Saint-Germain dans le quartier de Sèvres;
» C'est un camp établi pour des gens comme nous. »
i4men, dit Gaétan, en tombant à genoux.
Alors nos deux ami?, sans bagage et sans suite,
Après s'être munis du brevet de Jésuite,
Partent, et voyageant la guitare à la main
Abrègent, en chantant, les ennuis du chemin.
Us arrivent bientôt aux rives de la Seine,
Et du haut Viilejuif qui commande la plaine
Leurs yeux ont distingué dans le vaste horizon
Les tours de Notre-Dame et le saint Panthéon.
Dans un lieu retiré de cette immense ville,
Us vont 'à petits frais élire domicile;
De leurs plans de fortune ils s^occupent d'abord :
Malaguti fabrique un petit coffre- fort.
Et fait mille projets pour gagner, sans rien faire.
Ce pain quotidien qu'on nous promet en chaire ;
Mais du fatum romain les invincibles lois
Poursuivent en tous lieux ces Orestes bourgeois:
L'un ne peut brocanter les chaînes qu'il fabrique,
A Fart du typographe en vain l'autre s'applique;
(I ) Le Pt«r»o «si un joaro*! qai •'imprime à Rome»
Dans cette triste pa$8e> où trouver un appui? Loyola leur restait ; ils vont firapper ehei lui^ Mais, sans rien obtenir^ de deux maisons profeMes, Ils sortirent penauds en se grattant les f..... Depuis lors, chaque Jour, ils vaguaient dant» Paris^ Comme ces chiens errants par Delavau proscrits, Quand au brûlant Zénith la canicule ardente. Du charnier Guénégaud embrase la charpente. Un soir, en traversant cet immense jardin (1) Des publiques houris délideux Eden, En passant sous l'arcade, ils s^arrètent ; Virgile A vu chez un changeur l'attrayante Sébile (2)> Agent provocateur qu'on apoete k dessein Pour attirer le riche et tenter rai>sassin. Sa pensée à Tinstanl plus prompte que la vue D'un plan vaste et terrible a conçu l'jétendue : « Viens, dit il, Gaétan, allons causer sans bruit » A rhôtel d'Angleterre ouvert toute la nuit »
Au centre de Paris, vis-à-vis ce portique Où l'industrie étale un luxe asiatique.
Près ce café morose où le vieux Evezard (3) Au jeu de Palamède enchaîne le hasard S'élève cet bM, temple de la Misère,
( 1 ) Le jardin du PaUif-Royal. (Noie dé VÂuteur, )
(2) Oo appelle tébiUt dea aoucoopes de boia ; lea chaogeura lea ptiseent de piicea d*i»r •( d'argent ci lea exposent à Tétalage.
(NoU de V Auteur.)
(3) LecnM dnUIUfeaee. {ibid.)
Que de son noble nom a dolé I^Angletcrre.
Là se groupent la nuit^ autour d'un noir foyer^
De panvres Panas affranchis de loyer :
Quils sont beaux de bideur ! leur costume, leur mîoc,
Leur maintien, tout en eux annonce la débiné;
La morne redingote et le court panti^on,
Le gilet haut croisé, les bottes sans talon,
Et ce large col noir dont la ganse flottante
Dissimule si mal une chemise absente.
Là, sont ces professeurs, anges tombés des cieux,
Qui jadis s'enivraient d'aï délicieux,
Et, dans les beaux salons de la riche chaussée,
Taillant le Pharaon^ d'une voix cadencée
Disaient, en se tournant vers les ponUs élus.
Messieurs^ faites le jeu, MessieurSy rien ne va plue.
Là se groupent aussi, pâles comme Saint<Labre«
Ces vétérans du jeu, dépecés par Cbalabre (I),
Héros déguenillés que le triste râteau
A traînés si souvent à deux doigts du poteau;
On les a vus jadis à la passe, à la manque
Jeter négligenunent quelques billets de banque ;
Refoulés aujourd'hui dans ces lieux enfumés.
D'un cuivre dégoûtant ils semblent affamés.
Combien ils sont changés 1 entre leurs mains noirdes
Us battent avec feu des cailes épaissies.
Excités par sioo-llancs tranchent à coups de poings
(1) M. Le comte de Cbalabre, adminiairateor en chef de la dee j«ax; boae éoiwMire chargé des maiédicUooa dci joaenn ratsét
{Noie de tÂuUmr.)
Le trop lent écarté qui se traîne en cinq points. Où souvent, pour plus tôt achever leurs yictimes, Ils tournent finement des rois illégitimes. Quelquefois, pour calmer les tourments de la faîmt Ils saisissent aux dents la timbale d'ëtain Qu'une chaîne de fer, gardien métallique. Attache prudemment à Tamphore hydraulique. Dans la cour de l'hôtel, un tableau plus moral Se déroule, aux lueurs d*un lugubre fanal : Dans un bazar obscur vingt nymphes patentées Vendent à petits frais des formes achetées; La plupart, attendant Theure de leurs travaux, Par mille jeux charmants, mille joyeux propos, Abrègent les longueurs d'une triste soirée ; L*une silencieuse, à Técart retirée.
Le cœur gros de soupirs, appelle son amant. Et sur un air bachique exprime son tourment; D^autres pleurent tout haut leur triste destinée D'être vierges encor de toute la jouméet Et, l'estomac chargé de vineuses liqueurs, En rendent avec bruit les grossières vapeui*s.
C'est là que nos héros entrent d'un pas agile. Ratta prête l'oreille aux discours de VirgUe; Leur plan est débattu, mis aux voix, discuté. Et sur le champ admis à l'unanimité.
Le lendemain Ratta court à l'imprimerie ; Mais son ami, longeant la sombre galerie. Examine Joseph, compte des yeux ses pas.
Veut apprendi'e par cœur l'heure de sce repas.
Lève avec son crayon le plan de sa boutique^
Sait quand sa femme sorC^ quand sort sa domestique ;
Et de tous ces détails une fois bien instruit
Pour le coup qu'a médite il a fixé la nuit.
C'était, s'il m'en souvient, le quinxe de décembre |
11 va chez Gaétan, le trouve dans sa chambre :
« Viens, dit-il, de ce pas allons ches TaiHêfer{i)
» Ti*ansformer en poignards quelques limes de fer. »
— «Je suis piét, dit Ratta. » La forge est allumée.
Le fer change de forme et leur main est aimée ;
Au bureau de Joseph Us se rendent sans brait;
Vii^e ouvre la porte et Gaétan le suit.
C'était rheure où Phébus cède sa place aux astres j
« Je veux, dit le premier, changer contre des piastres]
» Des doubions d'or. 9 Joseph ouvre d'un doigt prudent
La porte du grillage et demande Targent;
Soudain, Malaguti, de son bras athlétique.
Le saisit ; il l'entraîne au fond de sa boutique.
Et, d'un coup de poinçon asséné sur le chef,
n étend à ses pieds le malheureux Joseph.
Ratta, qu'un tel début a lancé dans le crime.
Porte, par supplément, dnq coups à la victime ;
« Bien, lui dit son ami, mais dépêche*toi, prends
» Ces rouleaux alignés de pièces de vingt francs.
» Puisque je suis en titûn, moi, je vais à ta place,
1) MaUgaii, à cette époque, traTaillait cbes un serrurier nommé TaiUifer. {Netê 4$ fiirfMr.)
» A mon pauvre banquier donner le coup de gMde ;
» Tout est fini, partom . » Alors d'un air loyal,
Ils s'élancent tous deux dans le Palais-Royal.
Us fuyaient au hasard; dans leur course incertaine»
Ils remontaient pensifs les riyes de la Seine;
Et bientôt ils ont vu de leurs yeux indécis,
Le vieil hôtel de vlUe et ses arceaux noircis.
Tandis que Gaétan, croyant sortir d*un rêve,
Réfléchit tristement sur la place de Grave»
Malagutt le quitte et descend d'un pas Irat,
Pour laver dans la Seine un pantalon sanglant;
Us cassent un rouleau dont ils prennent huit pièces,
Qu'Us changent prudemment en nombreuses espèces.
Puis il rentrent chez eux assez gais, mais fort las,
Et cachent ledr trésor entre deux matelas.
Avant de s'endormir, comme des gens honnêtes
Ne se couchent qu'après avoir payé leurs dettes.
Pour solder leur hôtesse ils descendent exprès.
Remontent dans leur chambre, et s'endorment après.
Au point du jour, selon leur coutume seo'ète,
Après avoir prié la Vierge de Lorette,
Et saint Pierre, et saint Paul, et TAnge gardier. :
« Comment as-tu dormi» dit MalaguU? — Bieâ.
» — Maintenant il faut vivre en parfait honnête houunêi
» Nous avons de Targent ; enterrons noire sonunc
» Loin d'ici, pour la mettre à l'abri du mouchard.
» Prends ces rouleaux, partons, et marchons au hasard,
p En priant tous les saints nos patrons. Si la Vierge
» Nous montre un endroit sûr, je lui promets un cierge, »
Ils sortent de Paris, et dans un trou des champs Us cachent avec soin les dix-neuf mille firancs.
Un mois s'est écoulé. Dans une imprimerie Gaétan a repris sa première industrie.
Virgile, cultivant sa molle oisiveté.
Va fumer son cigare en un lieu fréquenté; Et tous deux, du forfait écartant les indices, De leur impunité savouraient les délices. Un terrible incident vint trouliler ce repos : Un matin, en sortant tous les deux des tripots, Virgile tire à part son disciple coupable. Et lui conte en ces mots un songe épouvantable : Cette nuit, en goûtant ce sommeil tracassé Dont nous donnons tous deux depuis le mois passé, J*ai vu Joseph portant sur sa tête débile. En guise de bonnet, une large sébile; Et d'une voix éteinte, il m'offrait à tout prix De la vieille vaisselle au poinçon de Paris. Eh quoi! tu n'es pas mort, lui dis-je, et ma victime Sort en bonne santé de l'infernal abîme ! le le poignarde alors; mais le spectre hagard Accueillait, en riant, chaque coup de poignard. Effrayé, je m'enfuis, en fermant les deux portes. Et crie avec effort : Dieu des Juifs, tu Vempartes! La garde accourt; soudain mon poil s'est hérissé ; Je tombe, et sur mon cou glisse un acier glacé. X» Tu frémis, Gaétan; mais tu perdras la tête » Lorsque tu sauras tout : Tâme encore inquiète
» Du songe de la nuit et du spectre inreraal, n A mon réveil, je vais droit au Palais-Royai. » Qu'ai-je vu ? Notre mort pesant dans sa balance » L'or, produit d'un billet de la Banque de France. » Ratta, pour mon malheur ainsi que pour le tien> p Les gens que nous tuons, hëlasl se portent bien. »
A cet afireiix récit» plein d*une horrible idée, Ratta sent chanceler son âme intimidée;
Il croit voir sur sa tête un acier suspendu
lAalaguti lui dit : a M*as-tu bien entendu? » — Que trop. — Eh bien, partons; fuyons vers ritJilic, » Sauvons en même temps notre or et notre vie ; D Quand nous aurons atteint et repassé les monts, » Nous braverons en paix le ciel et les démons. »
Il se tait à ces roots. Cet infernal latigage
Au faible Gaétan a rendu le courage :
Alors vers la barrière ils dirigent leurs pas ;
Ils marchent en silence^ et ne soupçonnent pas
Que des agents secrets l'illustre patriarche
Les suit à pas de loup, et veille sur leur marche.
Malaguti pouiiant a d'abord avisé
Le redoutable argus en bourgeois déguisé ;
Sans doute il aurait dû se méfier du traître;
Mais sous ces faux dehors comment le reconnaître ?
A son air de franchise^ à son noble maintien,
Quel œil n'eût pas été trompé comme le sien?
Faut il que sur le front d'un agent de police
it
Brille de la yertu le respectable indice^ Et ne devrait-on pas, à des signes certains^ Distinguer les mouchards du reste des humains?
Nos héros de Paris atteignent la frontière, Et trouvent au dépôt leur somme tout entière; Mais au fatal retour, saisis de par le roi. Ils sont conduits tous deux au bureau de l'octroi. On les cerne et Ton trouve, en fouillant dans leui-s poclios Tout l'or dans des mouchoirs transformés en sacoches. Le maire de Charonne, honnête magistrat. Vint les interroger : — Votre nom? votre étal?
— Ralta. — Malaguti. — Prota d'imprimerie.
— Ferrajo. — Répondez en français, je vous prie : Oîi l'avez-Tous trouvé, cet or? — Je ne sais où.
— Oïl l'avez-vous trouvé? répondez. — Dans un Iroii.
— Qu'on les mène eu prison ; ce sont nos homicides.
Alors on les plongea dans des cachots humides ; On Ût venir Joseph, on les lui confronta : H reconnut Virgile, îl reconnut Ratta, Quoiqu'ils eussent été, par un vieil artifice, Confondus dans les rangs des agents de police, Qui ne pouvaient oflrir, même y compris le chef, Un seul visage honnête aux regards de Joseph. Dès ce jour plus d'espoir : le couple sanguinaire Fut écroué vivant, à douze pieds sous terre : Et le trésor passa, des mains des deux amis, Au tronc conservateur du greffe deThémis.
l,li fMPlne 49 iM^rl (l).
La philosophie et la Justice sociale soutiennent thèse depuis longtemps sur cette grande cause^ et le procès est encore en suspens :
CerloHt, ei adhmb êuhjudicê lié e»t.
Od se demande toujours si la sooiété a le droit de prendre on bomme criminel , un assassin, et de le conduire sur une
(1) Coamie les peiuenra éniiients de notre époqae, le poëfe sVst beaaeonp pféoceupé de la qoeetion de «ivoir s'il fent supprimer on msiateoir la peine de Mori. On va voir qa*il ne «eat pas qa'on effîsM, a^ns préparation, la phrase iemble qui rougU noa codes. Les pages qoi suivent ont été écrites à Toecasion de resécntipn de Lacenaire, de Lhuissîer et de David, ces trois hidenx assassins, qui ont dft expier lenr eriflM pendant le carnaval de 1836, Par nne eolncidenee étrange, iroîa aniars lètca,alW«iit toadber, eelles de Piasehi et de ses compliees. — An reste, le poëte ne critique pas la lot t il s'en prend, avant iont, aux mœurs. — P. -A.
place publique^ et de lui couper la tète , en cërémonie. Les meilleurs esprits sont divises là-dessus. On se résume ainsi des deux parts :
— La société a toujours droit de se défendre.
— A Dieu seul la vie d*un homme appartient.
On peut dire que la peine de mort sera abolie le jour que réchafaud sera dressé dans le désert. On a exilé la guillo- Une à l'extrémité de Paris ; c'est la guillotine qui devrait exiler le peuple ; alors il y aurait espoir d'amélioration dans le Gode et les mœurs. Pendant que les publicistes s'escriment à dépouiller la société du bénéfice de Thomicide légal» voilà qu'une partie du peuple semble prendre à tâche d'annuler tous leurs généreux efforts» et, s'enfonçant de plus en plus dans Tomière de la barbarie y affecte de plaider en faveur du maintien de la peine de moit» en se ruaot au spectacle gratuit de l'échafaud.
Aux derniers jours de Torage révolutionnaire ^ ce fut le dégoût public qui exila l'échafaud et suspendit les exécutions. Insensiblement, la foute s'éloigna de la place Louis XV. Quelques semaines avant le 9 thermidor y le peuple faisait hautement entendre qu'il avait assez vu de têtes coupées et de sang répandu. Les derniers coups de la guillotine ne trouvèrent plus de cris , plus de spectateurs» plus de sang. Eile exerça» incognito , ses dernières fonctions à la barrière du Trône. Il n'y avait plus que deux hommes sur l'échafaud , la victime et l'exécuteur. Cest par Thorreur universellement manifestée contre ces boucheries qu'on arriva par degrés à un régime plus doux.
Il faudrait que la presse fût unanime à flétrir cette horri-
bie curiosité qui rappelle les mœurs du Bas-Empire. Bien loin de là, ud journal semi-ofQciel, annonçant jeudi la triple exécution du lendemain, faisait avec tranquillité cet étrange calcul de prévision : « On estime à quarante mille le nombre de personnes qui assisteront à cette exécution. » C'est par une formule de cette espèce qu^on excite le public à se rendre au théâtre, un soir de représentation extraordinaire. La foule va où va la foule; c'est un proverbe parisien. Indiquer d'avance un nombre insolite de spectateurs, c'est faire pressentir un intérêt d'émotion qui mérite une telle affluence; c^est monter sur des tréteaux, et parader comme les aboyeurs forains, afin de donner chambre complète à M. le bourreau. Combien vaut mieux la conduite austère d^un autre journal qui n'a voulu convier pei*sonne à la gamelle de chair chrétienne, en omettant, à dessein, d^indiquerie lieu, Theui^e, le jour d'une exécution !
Oui, nous sommes bien en dehors encore des conditions sévères de cette publique morale qui doit nous mériter rabolition de la peine de mort. Il faut instruire certaine classe du peuple, et parler haut à certaine aristocratie blasée, qui, elle aussi, se fait populace tout exprès pour prendre sa part des lambeaux humains qui tombent du couperet. Comment veut-on que l'ignorance brute se sèvre de sa curiosité, de ses anciennes habitudes de Grève, lorsqu'elle voit de grandes dames s'asseoir aux premières loges de la guillo- ' tine? Quand la plume blanche et l'oiseau de paradis consentent à se laisser tacher de quelques gouttes de sang , pourquoi refuserait-on le même privilège à la veste et au tablier de bure? Tous les Français sont égaux à Tamphi-
théâtre de la mort. Qu^qh» tardive pudeur éloigne la haute société de ces dégoûtantes scènes^ et ce qu'on est ebuvenn d'appeler le peuple s'en retirera aussi ; ne fttt-ce que pour prouver qu'il est aussi digne de civilisation que la classe qui lui est supérieure en richesse et en orgueil. Car le peuple a son bon sens intime ; il abandonnera Téchalkcid le jour oà l'on semblera vouloir avilir sa fierté , en ne réservast que pour le peuple ces hideux spectacles. La trilogie se jouant alors dans le "désert , les seuls acteurs étant admis sur les planches funèbres, le bourreau > le patient, le pvèlre, il restera peu de chose à Deùre pour tuer lu peine de mort.
M»m Mort •$ lo Ml.
La société souffre. — La foule danse. — Quelques sages pleurent. — Le beau monde rit. Les armoiries de la société moderne sont écarteiées de larmes et de sang. Au lieu du génie de la France^ placez le masque géminé d*Héraclite et de Démocrite sur la lanterne sourde du Panthéon.
Vous rappelez- vous Venise^ Venise lorsqu'elle vivait? La gondole heurtait la gondole; la Brenta ruisselait de fleurs et de femmes; on dansait sur la place Saint-Marc; on dansait au Rialto; les voiles de pourpre s'enflaient au vent des lagunes^ comme sur les trirèmes de Tarse^ lorsque la reine Cléopâtre était saluée du nom de Vénus ; et au milieu de ces joies^ de ces femmes, de ces roses, de ces danses, de ces masques, passait une gondole tumulaire, avec ses victimes et le bourreau. Le carnaval vénitien s'effrayait, puisrecom-
mençaient les danses et les chants. Venise oublieuse ! Tu ne danses plus aujourd'hui !
Ainsi chez nous> le char de la folie est heurté par le tombereau de la Grève à chaque pas ! Quel carnaval ! Les quadrilles s^airètent à Faube ; on a dépensé toute la nuit en folie joie. On est las^ on est brisé^ les femmes frêles ont succombé sous les voluptueuses étreintes de la valse délirante ; le blanc épiderme des épaules nues est écarlate de sueur; les fleurs des corsets sontéparses sur le tapis. Elles vont dormir, ces jeunes femmes ; sans doute le sommeil du matin va réparer les fatigues de la nuit. Non^ non, Q faut courir d'émotion en émotion ; un échafaud se dresse au faubourg Saint-Jacques ; il faut lier la dernière note amoureuse au dernier souphr d'un condamné. Gela fait un plaisir étrange^ un plaisir neuf ; les plaisirs neufs sont recherchés.
Un empereur romain donnait cent sesterces à l'inventeur d'une volupté nouvelle ; l'alliance du quadrille et de la guillotine aurait été récompensée par ce césar.
Lacenaire^ Avril, David, ont mis du sang à flot sur les roses de notre carnaval. Lhuissier a jeté , entre deux bals, son horrible parfum de femme coupée. La jeune femme qui demande son journal, à son réveil, trouve la description de la dernière soirée où elle a briUé, à côté du procès-verbal d'une exécution sanglante. Quel carnaval I
Aujourd'hui on lit cette annonce dans plusieurs journaux :
« Les bais et concerts des ministères sont suspendus pcn- » dant la durée du procès Fieschi. »
Ainsi le crépuscule sanglant du 28 juillet vient se ix^fléter dans les glaces des ministères. On a beau se ruer au plaisir.
àu concert, à la danse, voilà \ingt fantômes qui se lèvent et viennent, eux aussi à leur tour, du boulevard du Temple , faire leur ronde épouvantable sur le joyeux can-ousel. Le régicide Fieschi inscrit son nom sur les billets qui contremandent et ajournent les invitations. Au cœur du carnaval, uu drame sanglant sera joué au Luxembourg, quatre hommes 7 défendront leurs vies. La pièce a dix actes et dix jours, chaque soir on dansera sur les deux rives de la Seine ; entre deux quadiilles , on discutera les culpabilités des prévenus; le ministère seul fermera ses portes, éteindra ses lustres, imposera silence à son orcheslie. Les dames en costume de bal qui sortent des soirées de la rue du Bac pour courir au faubourg Saint-Honoré , diront en remaix^uant les croisées éteintes des hôtels ministériels : « Ou juge Fieschi!» et Ton continuera la danse à la rue du Bac et au faubourg Saint-Ronoré.
La tête de David, l'horrible assassin (i*atrjcide, est tombée l'autre jour; on prépare la tête de Lhuissier; on coule en plâtre les têtes de Laceuaire et d'Avril y on demande la tête de Fieschi. Quelle pile de têtes I Quel carnaval ! Jamais le carnaval n'avait mieux justifié son nom. Il dévore la chair.
Les crimes se sont donné rendez-vous à Clamart , cette année; eux aussi ont voulu avoir leur fêle. Qui sait? on donne un bal peut-être dans le cimetière des suppliciés I Les grands criminels se pressent ; ils n^ont pas voulu faire défaut aux invitations du spectre de la maison. C'est un bal oii, en guise de billet d'entrée, on présente sa tête en anivant.
Mais nous dclivrera-t-on de toutes ces horreurs qui flottent
sur DOS plaisirs? Que de sang à la surface des fêtes? Chaque matin de folie endort la danse épuisée^ et réveille le bourreau! 1836 est une fatale année. Vienne le mercredi des Gendres! nous n'aurons pas besoin qu'un prêtre nous rafe pelk que nous sommes poussière > et que nous retournerons en poussière. Bien avant ce mercredi cinéraire, le mot ter» rible de mort s'est glissé sur nos cartes de visite , sur nos jounuuUj sur nos agenda^ sur les pupitres des contredanses, partout. Cette année, le carnaval a commencé par le mercredi des Cendres; c'est le carnaval de la mort! Danses, jeunes femmes et jeunes gens :
Au platair, à ramoar.
Ne aoyes pa» rabellet, Lo pUiair a des ailes, fit l*amoar n*a qu*an jour !
Peuple charmant! A force de folies^ il a deviné la sagesse antique ; il admet le eepcueil à ses festins. Paris est une ville de trappistes. — Frère , il faut mourir 1 — Frère, il faut danser.
VlMcM.
Nous avons fait pour Lacenaire une observation que nous sonunes obliges de répéter pour Fiescbi. 11 s'agit de la tenue des juges vis-à-vis Taccusé; il s'agit de cette singulière et nouvelle position d'un criminel qui dirige Taccusatibn^ donne aux débats leur allure, et se sert de Fimpudence du crime pour se faire écouter et presque applaudir.
On parle de la coiTUption du siècle et de la désorganisation sociale; on la cherche dans la presse , dans la littérature , dans les arts; on ne Ta jamais vue si complète que dans les deux terriblesprocèsde Lacenaire et de Fieschi. Vous souvient-il de ce baiTeau , applaudissant aux belles phrases de Tassassin dé la veuve Chardon? Le voilà qui entoure Fieschi pour lui demander des autographes. Des autographes de Fîesdii I Pourquoi? Pour qui cela at-il du prix ? Cela se vend-il? Qu'en voulez-vous faire? Est-ce de la curiosité T
De la curiosité pour ce qui regarde Fieschi ; presque de la considération ! Voilà où mène cette préoccupation du juge qui n^inleiTompt pas^ au lever du rideau , cette audacieuse comédie de Fassassinat qui se drape, de la lâcheté qui s'encense!
Cependant, il nous semble qu'à la Cour des pairs, on sait interrompre les tiommes qui veulent parler, qu'on s'entend à leur interdire Texposé des motifs qui ont pu les faire agir. 11 n'a manqué ni de volonté, ni de voix, ni de sergents de ville à M. le président de la cour des pairs, pour imposer silence aux accusés, d'avril et blâmer avec force les paroles qu'ils lançaient dans les débats.
Mais M. Fiescbij l'assassin^ a droit de tout dire , comme LAcenaire , sans qu'un reproche vienne Favertir qu'il joue le rôle d'un fat assassin I
Peut-être de^TÎons-nous nous taire, car il n'est pas impossible qu'il prenne envie à M. Fieschi de s'éaier : — « Eh bien ! je vais parler et dire de terribles choses ; amenez ici ce journaliste, et vous verrez ! )»
Et il se rassoiera tranquillement, et l'assemblée, tout émue, frômira d'attente, jusqu'à ce qu'on 'ait arrêté quelques personnes , jusqu'à ce qu'elles aient comparu et que M. le président leur ait dit, comme à Swartz : « Vous êtes libre ! » et que M. Fieschi ait ajouté :
— Je m'étais imaginé que cela pourrait servir. La liberté des citoyens est donc aux ordres de M. Fieschi, car il s'informe, avec anxiété, près de M. Pasquier, s'il a fait ce qui lui a été indiqué , et M. Pasquier lui répond hé* ncvolemeut :
— On fera ce qui conviendra.
Supposez, à la place de Fieschi, un homme de presse ou UQ poëte, et vous verriez de quel style la cour eût remis Taccusé à sa place 1 Et quand nous disons ceci^ il y a du courage à nous, car assurément nous ne trouverions peut-être pas de l'indulgence devant la Cour des pairs pour nous mêler de M. Fieschi.
Au fond^ peu nous importe. Nous avons à dire que depuis ^ longtemps on n'avait rien vu de semblable au procès qui nous occupe, rien de pareil à Fieschi, soit qu^on écoute ses jugements sur toutes choses, soit qu'il blâme les autres , soit qu'il se vante lui-même, soit qu'il pleure en parlant de sa reconnaissance pour M. Lavocat qui Ta chassé, ou qu'il s'étudie à bien faire ressortir la culpabilité de ses co-accusés
qui l'ont nouiTi. Nous ne plaidons ici la cause de personne. Avertissons bien les esprits empressés à tout traduire en délit, que nous ne parlons ni pour Morey, ni pour Pépin ; nous parlons contre cet assassin vantard, avec sa phrase perpétuelle : — Un homme comme moi !
Un homme comme lui est toujours un misérable, quand il commet un crime pareil au sien ; mais lorsque ce crime vient, à son dire, d'une vanité gasconne de tenir une parole ; quand on a assassiné quarante personnes pour Thonneur de cette parole, on se tait; et s'il est entré dans ce cœur d'assassin quelques remords, on les emploie à se repentir, et non pas à se vanter. En vérité, les choses arrivent par des degrés si insensibles, que Ton ne s'aperçoit pas du chemin qu'elles ont fait; mais si le 30 juillet on eût dit que Fieschi se poserait devant la Cour des pairs en sauveur de la mo-
Darcbie^ et que la Cour des pairs ne se lèverait pas d'indigaation» on eût été franchement sifïlé, sinon traduit en police correctionnelle.
Et pourtant nous en sommes \k; Fieschi a dit qu'il avait fait couper plus de barbes de bouc que la gai'de nationale. Gomment Fentend-il ? Est-ce en ce sens que barbe de bouc veut dire républicain, et que Ton a cru ne pas vouloir accepter ia solidarité d'une qualification que le pouvoir s'est longtemps obstiné à donner à Fieschl? Si c'est ainsi ^ il a raison. Si ce n'est point cela, qu'est-ce que celte phrase qui a été applaudie par l'émotion de l'assemblée ? Mais heureusement pour les hommes de toute opinion , carlistes, républicains et juste-milieu, Fiescbi n'en a pas. 11 n'a pas même l'excuse de l'aveuglement et de la haine^ ce n'est pas même un assassin de parti, c'est un assassin de vanité.
La chose est nouvelle , et mérite d'être remarquée^ mais il nous semble que le devoir du juge et de l'accusateur public était de le flétrii* et de le briser comme le dernier roseau où s'accrocliait le criminel pour s'élever au-dessus du sang qu'il a versé. 11 fallait le replonger dans son crime, et l'y montrer à tous les yeux dans sa véritable et cruelle abjection. Ne vous montre-t-Q pas lul-mêmei Lacenaire ne vous l'a-t-il pas montré, que le suprême besoin de l'homme, c est d'obtenir une considération quelconque ? Eh bien ! si vous l'accordez à l'impudence ou à la fatuité , quel est le criminel qui ne trouvera pas un moyen pareil de la conquérir ?