‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 6 sur 57 · I. De BowUe. Le nom arabe <l€ oeUo f IJIe est Raichid · texte numérisé non relu

I. De BowUe. Le nom arabe <l€ oeUo f IJIe est Raichid

sur le mousse. L'hislotre fut trè»-goûtée des condocteurs d'ânes, qui, avides d'en apprendre la suite, se nfprœhèrent dlsmaêl.

— Et moi aussi , reprit Tânier, f ai déserté le même, jour. Ma barque 8*6n aÛait dans ton pays, à Rosette, et je me suis glissé dans une autre , qui m'a conduit au Caire. Je m*en au» fort trie» trouiné... Voyons, toi, que fais-tu îei?

— Rien eneoipe , dit Ismaë); j'arrire , et...

— Et tu ne sais quoi (iêvenir?

— Non , dit- le pâtre en baissant 1^ yeux.

— Eh bien ! mon garçon , fais-4oi ânier. Le méfier n'est pas difficile. Ta te mets an service d'un patron qui te loue SB bourrique , ta te plantes le matin à l'entrée du quartier des Francs , et, dès que tu vois paraître un de ces étranges qui ressemblent à mie paire de pincettes eoè£fée d'un eiuR]dfOu\ tueries: 6oed dunhey^ signore, very gooâ dunkey; un bon âne, seigneur, un t>ien bon âne! Ces Jrafi^»^ veulent tont voir : tu les mènes à la citadeHe, aux tombeaux des sultans mamelouks, au bazar des esclaves...

— Il faut bien du temps pour apprendre à connaître tout cela , dit Ismael, et moi qui ne sais pas même le nom de cette place.

— Bab! reprit Tânier, dès qu'une pratique a enfonrché ton âne , tu piques ta béte et au galop ! Tu demandes ta route au j^emier camarade qni se rencontre. Si tu t'égares , tant mieux , la course est plus longue , et tu te fais payar davantage. Et puis , qnand le Frangui te donne dé Taïq^eot, pleure , crie , ameute les passants; dis que Finfidèle , le cafir fa reftisé le ponr^boire qui t'est dû. L'étranger aura peur, et il te jettera une poignée de piastres.

Et en parlant de la sorte il se tourna vers ses camara-

I. Hien qu'elle soit peu poélique, ceUe com|McaUoB est fuaUlôre aux Orientaox.

des; comme pour leur dire : — N'est-ce pas que cela se pratique ainsi?

L'éloquence de i'ftnier avait produit une certaine impression sur Tesprit dlsmaël.

— Et le patron , demanda-t-il j comment s'arrange-t-cMi avec lui?

— Le maître qui te loue son âne n'est pas là pour te surveiller comme le patron d'une barque , répondit le jeune garçon. Tu dois te faire tirer les deux oreilles au moins trois fois avant de lui lâcher l'argent. Et puis , croismoi , ne cours point après c^s vilains Juifs qui ont le nez si pointu : ce sont des chiens avares ; ni apr^ les Coptes , qui portent un encrier à leur ceinture : ce sont des renards rusés, et on ne gagne rien avec eux; ni après les Turcs coiffés de gros turbans qui leur tombent sur les yeux : ce sont des gens rudes au pauvre monde ; mais quand tu vois un Franc , bats-toi avec les camarades pour Tavoir : i^appartient de droit au premier qui touche son habit.

Et après un moment de silence : As-tu dîné? demanda l'ànier.

— Non , dit Ismaêl avec la modestie d'un invité qui répond à son hôte.

— Tant mieux , répliqua son nouvel ami ; viens avec moi.

Et il le fit entrer dans une petite boutique où l'on vendait des fruits, ny prit quelques douzaines de bananes, plus deux à trois livres de ces pâtés qui se composent de dattes si bien écrasées qu'on ne voit plus qu'une masse de noyaux et de mouches pétries dans un suc noir. Ces friandises furent déposées dans le bonnet d'Ismaêl; et comme il s'extasiait sur l'abondance des provisions : — C'est toi qui régales, lui dit I'ftnier; donne-moi ta bourse, que je paie.

Ismaêl tira quelques piastres de sa ceinture ; une fois dehors y le conducteur d'ânes appela ses camarades. Tous

se jetèrent à Tenvi sur les bananes et sur le pftté de dattes. Une fontaine qui coulait à quelques pas de là , sous une Toute de pienre ornée de fines arabesques , leur fournit une eau limpide. Ismaêl avait payé sa bienvenue; il était ftnier. Dès le lendemain , le tuyau de la pipe passé dans le collet de sa tunique , les manches retroussées et les jambes nues, il courait à travers la grande ville du Caire , de la place de TEzbékieh à la mosquée de Touloun y de Birketat-Farrayn à la place de Roumey. Comme il semblait plus mdf que ses confrères , les voyageurs étrangers remployaient de préférence aux. autres , et il faisait de bonnes journées. Cependant, ni ces courses multipliées , ni les avantages de sa nouvelle condition , ne lui faisaient oublier le temps où îl gardait les buffles sur le bord du Nil. Quand il avait tout le jour piqué les flancs de son âne , crié aux passants et à sa béte ces mots invariables : Ar-réguel-eik (gare la jambe), al-éminreik (à droite) y al-schéfnal'^ik (à gauche) , quand il avait trotté comme un chien maigre aux quatre coins du Caire , il pensait aux soirées un peu tristes , mais douces à son souvenir, où il courait côte à côte avec la jeune aveugle. Alors il cachait sa tète dans ses mains pour mieux se rappeler les scènes regrettées qui lui revenaient obstinément en mémoire , et il croyait entendre encore la voix de Fatimah , quand elle chantait en marchant à la rencontre des barques. Une chose le consolait^ c'est qu*il mettait en pratique la maxime d*un des trois Arabes dont les paroles l'avaient frappé : a Vis de la fatigue de ton bras et de la sueur de ton front ! »

Un matin qu'il arrivait de bonne heure à sa place accoutumée , un Européen monta sans rien dire sur son âne, et s'achemina vers le quartier des chrétiens. D y a là un labyrinthe obscur de ruelles, de cours et de passages couverts qui se ferment chaque soir, et dans lesquels il est assez facile de s'égarer en plein jour. Ismaêl suivait pas à pas f la main sur la croupe de sa béte. L'Européen le

gardait de temps à autre , et , quand ils déboikehèrefit sur une rue mieux éclairée , Ismaêl crut reconnaître le médecin qui avait emmené la petite aveugle. Gomme s'il eût voulu faire ranger les passants, it se plaça à la tête de son âne, et jeta derrière lui des regards fiu^tifs, si biea que le médecin y — car c'était lui , — le reconnut à son tour.

— Ah ! ah ! lui dit celui-ci , refuses4u toujours les pom^ boires que Ton t'offire?

Ismaël répondit par un geste qui signifiait : Faite^-eai l'essai, et vous verrez!

— Tu as déjà exercé bien des métiers , reprit le médecin; Fatimah, qui sait ton histoire, me Fa contée... Tu as un bon cœur, Ismaël; du courage, mon garçon, et Dieu t'aidera !

Puis , comme Tànier lançait sur lui des regards interrogatifs : — Mon enfant, ajouta-t-il, je ne suis point un santon qui guérit les malades avec des prières , ni un derviche qui a le don des miracles. Fatimah ne voit pas eoH core... La guérison sera longue. — Cela dit, il s'arrêta devant une porte qui s'ouvrit pour le laisser entrer, et disparut après avoir payé généreusement Ismaël.

Parfois le petit ànier avait des pratiques à conduire au Vieux-Caire, et, à la vue des barques innombrables rangées dans le port, il sentait renaître pkis vivement le désir de naviguer qui ne s'effaçait point en lui. Les récits de voyages (]|li'il entendait à la porte des cafés excitaient encore son humeur vagabonde. Il se mêlait aux aventures raconr tées dans ces lieux de réunion , devant un auditoire attentif, bien des fables, bien des circonstances merveilleusea qui leur prêtaient un grand charme. Ignorant et pauvre y Ismaël regardait avec admiration les marchands au brillant costume qui parlaient de Bagdad et de Samarcande , de Ceylan et du Cachemire. La fortune habitait donc ce» lointaines contrées ; mais comment s'y rendre If coBUuen^

ftire le premier pas dans cette route qui coudnit à la richesse? C'était là ce qui rembarrassait , ce qai rarrétait court quand il essayait de former des projets. Cependant le hasard , qui se plaît à servir les gens simples et les hommes de bonne volonté , se chargea de le mettre sur la Toie. Un steamer anglais paitaîl de Suez pour Tliide ; beaucoup de voyageurs s'étaient acheminés vers la mer Rouge dans rintention de le rejoindre. La veille du jour où le bateau allait lever Tancre , un voyageur attardé rencontra Ismaêl , qui l'aborda avec la formule accoutumée : Very gooddunkey, sir/

— Ton ftne est-jl vraiment bon? demanda l'étranger.

— Excellent, répondit Tânier.

— En ce cas, partons ; si tu me mènes à Suez en vingtquatre heures, je te paie la valeur de ta bête !

Ismaêl accepta cette oifre avec empressement; le voyageur arriva à Suez au moment où le canon annonçait le

départ du steamer, si bien qu'il eut le temps de prendre une barque et d'atteindre le paquebot qui se mettait en marche. Pendant cette course forcée de vingt-quatre heures , Ismaêl ne s'était guère reposé , la fatigue Taccablait ; il se coucha et dormit longtemps. Quand il s^éveiila, «on Ane était encore étendu sur la paille ; la pauvre béte ne deviHt plus se relever!

— Béni soit Dieu qui m'a conduit ici! s'écria Ismaêl. Voici la route qui mène aux pays dont j'ai tant de fois entendu purler, je la suivrai. Je reviendrai avec des pièces d*or plein ma ceinture , je roulerai sur ma tête le turban de mousseline, je jetterai sur mes épaules le cafetan brun comme les marchands du Caire. Fatiihah ne sera plus aveugle !... Ma voix aura changé , et elle ne me reconnaîtra plus ; oiais le bâton de palmier qu'elle a laissé ^ïf le saUe, je Tai toujours! — Là-dessus, il alla trouver un de ses camarades qui retournait au Caire. — Tiens, lui dit-il, voici le prix de mon âne; porte-le à mon maître.

Au revoir! chien qui court trouve sa vie!... Un jour je reviendrai y s'il plaît à Dieu !

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