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UNE NUIT A TABLE

On soiipait, on buvait, ou jasait; on était sur le point d'avoir de l'esprit.

Ceux des convives qui avaient le vin sentimental demandaient une histoire d'amour pour dcux^ accommodée au vin de Champagne frappé.

Ceux qui avaient Peau de source sombre inclinaient pour un di*ame noir.

— Non, messieurs, s*écria celui qui donnait à souper. Pour le moment^ je ne me sens pas en veine de faire un drame noir, à buis clos; je ne saurais non plus vous faire une histoire d'amour. Mais vous aurez un toste.

Là-dessus , levant son verre plein de bordeaux-laffîtte , a dit:

— Messieurs, nous voici attables sur les boulevards élé> gants, dans un des restaurants à la mode^ où déjeune, dine et soupe d^ordinaire le Paris qui porte des gants blancs. Quelle misère ! Tout ici est en or, même la cervelle du chef. Les faisans sont dorés, les couteaux sont en argent massif, la dame de comptoir est vermeille; les cure-dents sont taillés dans des topazes, parfois dans des rubis. Mais on ne sait plus y faire rôtir une perdiix rouge, comme cela était si commun au commencement de ce siècle. Rappelez-vous l'art de manger tel qu'il était en 1800 ! La cuisine s'en va; les dieux et les chefs de lèchefrite s'en vont : ce sont les restaurants élégants qui font tout tomber.

En ce moment, il vida son verre, le remplit de nouveau et ajouta :

— Je veux vous parler d'une grande ruine, d'un restaurant qui n'est plus.

Paris ne garde pas ses monuments; l'autre jour, j'ai remarqué deux grandes lacunes. Rue des Bourdonnais, n* li, le vieux palais gothique de Philippe le Bel a disparu ; il est remplacé par une grande, lourde et blanciie maison. Sar le boulevard du Temple, le vieux Cadran-Bleu a disparu aussi. On ti'ouve, il est vrai, un peu plus loin, un restaurant déc<H^ de Ja même enseigne, mais le vrai Cadran-Bleu, celui de Fanchon, n'existe plus.

C'était aussi un monument digne de respect. Placé à Ten»

trëe de Paris^ il enseignait aux jeunes filles que la sagesse donne la fortune et la célébrité, en économisant les remords. Nos pères ont vu ce prodige en plein Paris, et quel Paris ! Non pas celui que vous voyez aujourd'hui, morne, triste, réservé, cloiti^é dans son enceinte, mais un Paris fou, éccrvelé, libertin, bruyant, spadassin, joueur, mythologique.

Tout à coup, au milieu de ce Paris, tombe des montagnes de la Savoie une jeune fille qui jouait de la vielle, et qui probablement en jouait fort mal; elle établit ses concerts devant le Cadran-Bleu, alors défrayé par une jeunesse charmante et amoureuse de dépravation.

Les faux abbés de cour, les marquis, les robins, les clercs, les comédiens, les financiers font le siège de la belle Sa* voyarde Fanchon ; mais sa vertu est une citadelle qui ferait honneur à Yauban.

La jeune fille se promène sur le boulevard du Temple, agite sa vielle, redit son étemelle chanson, récolte les pièces de monnaie, fait une petite fortune, et se marie sérieusement avec un jeune homme riche, et vertueux comme un héros d*Auguste Lafontaine. Ce jour-là, le Cadran-Kleu prit le deuil.

Fanchon, disent les historiens, n'avait qu'une jolie figure, et elle paraissait encore vingt fois plus jolie par Tencadrement du mouchoir auquel la jeune Savoyarde donna son nom.

La fraîcheur, la grâce, l'éclat virginal de cette figure, gagnaient beaucoup à cette coquetterie innocente de coifiure, à ce cadre de rubans, de linon, de dentelles, que Paris n'avait jamais vu, et que depuis il a trop vu;

Quelle est la femme qui ne s'est coiffée à la Fanchon *.

On a fait, au commencement de ce siècle, un vaudeville assez grivois sur Fanchon la vielleuse.

La scène se passe au Gadi*an-Bleu.

Ce vaudeville a eu cinq cents représentations, et a fait la fortune plus ou moins vertueuse de trois ou quatre Fanchons.

Un demi- siècle après, on a ressuscité la même pièce sous le titre de la Grdoê de Dieu,

Toujours une Fanchon, pauvre, mais honnête, qui joue de la vielle, chante un air savoyard et adore ses parents.

La Grdoe de Dieu n'a eu que deux cents représentations, parce que tout dégénère en ce monde.

À la fin de ce siècle, Fanchon reparaîtra encore avec sa même coiffure et avec un nouveau nom savoyard, et on Tap plaudira.

Mais nous n^aurons pas retrouvé le Cadran-Bleu et le palais de la rue des Bourdonnais ; qu'elles nous pardonnent, les omhres de Philippe le Bel et de Fanchon!

Et pour finir, il dit encore une fois :

— Messieurs, buvons au souvenir de Fanchon !

Après qu'on eut bu en chœur, un de ceux qui avaient le vin sentimental, réclama un moment le silence.

Voici ce qu'il dit :

— Messieurs, c'est une histoire très-simple, le roman qui se déroule tous les jours sous nos yeux.

Vous connaissez tous la nie de Clichy : c'est un des plus charmants quartiers de Paris^ surtout à cause des nombreuses maisons d^éducalion pour les jeunes demoiselles, qui s'y alignent des deux côtés, jusqu'à la barrière, immortalisée par le maréchal Moncey^ le père La Tuile et Horace Vernet, le peintre de toutes nos gloires et de tous nos malheurs.

Au milieu de la rue de Clichy, la rue de nos gynécées, on remarque Tinstitution de madame Desohri.

(Test une jolie maison bâtie dans le style de la nouvelle Athènes, entourée d'une griUe en manière de clôture, avec un vaste jardin et une vue très-étendue sur la campagne.

La directrice qui l'a fondée est une institutrice émérite qui, depuis quinze ans, a su gagner la confiance publique.

Elle est secondée habilement par une sous-maîtresse, mademoiselle Vauthier^ qui, après avoir été une de ses plus brillantes élèves, est devenue son associée dans Tadministration de l'établissement.

Mademoiselle Vauthier était sans fortune : elle s est vouée à l'éducation comme les jeimes gens pauvres se vouent au sacerdoce.

Du reste, e^est un sacrifice qui lui a peu coûté, car elle aime le travail, et son ardeur à savoir trouve chaque jour dans l'étude un foyer nouveau qui Texcite et qui Talimente.

Elle a vingt-cinq ans, et sans être belle dans le sens rigour eux du mot, elle a une de ces figures intellectuelles dont le charme principal est dans la physionomie.

Un peu pédante, comme la plupart de ceux qui^ par ëtat^ pratiquent la pédagogie (l'enseignement public), made-

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