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oioîselle Vauthier rachète ce léger défaut par des qualités aimables.
Elle est l'amie de presque toutes les pensiomiaires, la con- Ûdente de quelques-unes.
Parmi les dernières nous citerons surtout la jeune Léa. dont le père, créé pair de France par Louis XYIU, porte un nom aristocratique.
C'est une charmante fille au teint frais et rosé, aux che> veux hlonds et soyeux qui retombent en grappes gracieuses le long de ses joues, à la bouche vermeille, au sourire fin et légèrement nooqueur.
Mademoiselle Vauthier aime Léa comme sa fille, et Léa a pour sa sous-maîtresse un attachement profond, une défé* rence respectueuse.
On sait que chaque pensionnaire a généralemetit un goât vif et décidé pour une chose quelconque, \m caprice d'enfant qui ne l'abandonne qu'après avoir été entièrement sntisfait.
Le goût, le caprice de Léa, c'était une bagne , un anneau.
Elle ne pouvait voir sans eni^ie un de ces bijoux au doigt d'une femme.
Elle essayait avec une convoitise indicible tontes celles de ses jeunes amies.
Elle hâtait de ses vœux le jour où il lui serait permis de montrer sa main parée d'un semblable ornement.
C'était enfin entre elle et mademoiselle Vauthier le thème qui habitueUement défrayait leur conversation.
— Que vous êtes heureuse^ mademoiselle Vauthier I disait
iDgénûment la jeune fiile à la stons-maitt^sse. Vos doigts rayonnent et chatoient comme des diamants taiUës à facettes, tandis que moi...
— Que tu es enfant, ma pauvre Léal Ces bagues que tu admires^ ne méritent pas d'être enviées. L'une renferme dans son chaton des cheveux de ma raère^ de ma mère que j'ai perdue Tannée où tu es entrée ici ; l'autre me vient de ma tante, morte l'annce suivante. Celle-ci est un cadeau d'Angusta le jonr de son mariage ; celle-là^ cette rose , m'a été donnée par madame la comtesse du Parc, dont j'ai élevé la fille...
— Ah ! oui, Amélie, qui avait de si beaux yeux noirs et des toilettes si élégantes...
— Enfant !I
— Eh bien I que vois- tu là de si digne d'envie?
— Ah ! je te l'ai dit : la bague , l'anneau , c'est l'emblème de la sujétion, de l'asservissement, de Tesclavage. Dans l'antiquité, il en était déjà ainsi chez tous les peuples. Les Gaulois portaient à leurs bras des anneaux de fer, qu'ils n'ôtaient qu'après avoir vaincu leurs ennemis. Ces anneaux étaient un signe de fidélité à la foi jurée, Tesclavage du serment que faisaient les Gaulois d'exterminer par les armes les peuples des nations rivales. Les chevaliers cailhagûiols, les chevaliers romains portaient des anneaux d'or qui étaient non-seulement une marque de distinction de Tordre, mais encore un symbole des devoirs civiques qui étalait imposés à chacun de ses membres. Les chevaliers ne se séparaient jamais de leur anneau, pas plus que le prisonnier ou le força n'est séparé de sa chaîne* Anneau grossier et retentissant
qu'un lourd marteau a rivé à son poignet ou à son pied.
— Je ne te parierai pas^ ma chère enfant^ des anneaux qui se suspendent aux ailes du nez des femmes de certaines peuplades de TAsie et de TAfrique : ce sont moins des attributs de coquetterie primitive que des témoignages tisîbies et matériels de l'asservissement de la femme par rhomme.
— Mademoiselle Yauthier! dit Léa à moitié confuse, je TOUS remercie de la petite leçon d'histoire que vous venei de me donner en passant.
— On pourrait causer tout un jour^ ma chère Léa, sur les anneaux et les bagues; pour cette leçon, puisque tu veux bien rappeler ainsi^ je te dirai encore que la planète de Saturne* porte un anneau^ et M. de Chateaubriand prétend avec esprit que cette distinction la fait ressembler à une veuve inconsolable.
Cependant, l'éducation de Léa, en ce qui est des leçons du pensionnat, était terminée.
La jeune fille, après avoir eu la meilleure part des prix ei des couronnes distribués solennellement et annucilement à la maison de madame Desobri, était revenue au sein de sa famille.
Son entrée dans le monde, sous l'aile de sa mère, sa fréquentation des bals, des spectacles, des concerts, lui avaient fait vite oublier ses camarades de pension ,* mais elle avait continué à voir souvent mademoiselle Yauthier, qui dinait tous les samedis à Tbôtel du noble pair de France.
La sous-maîtresse raillait quelquefois son ancienne élève à l'endroit de la fantaisie de celle-ci pour les bagues, et Léa, en
dépit des railleries^ restait fidèle à son culte, comme un enfant à Tamour d'un joujou préféré.
Léa sMpanouissait au contact du monde comme une fleur aux rayons du soleil.
Sa beauté avait pris des développements qui n'étaient plus d'une pensionnaire de quinze ans et lui avait fait de nombreux admirateurs.
Un jour, au bal de l'ambassadeur d'Àutricbe, elle attira Tattention d'un jeune diplomate, M. le vicomte Gaston de Valbmn, qui oublia sa gravité jusqu'à danser deux fois avec elle.
Ce Mettemicb en herbe avait de la distinction dans la figure et dans Tesprit, ce qui ne gâte rien, même en diplomatie.
Il se fit pi^ésenter chez le père de Léa, et par ses assiduités aux moindres volontés de la jeune fille, il ne tarda pas à lui plaire.
Il était riche et bien né, il avait devant lui les promesses d'un magnifique avenir.
Il fut agrée par les parents de Léa, dont il demanda la main.
Le mariage fut célébré à Saint-Tbomas-d'Âquin, et la corbeille de mariage témoigna victorieusement du goût élevé de M. Gaston de Yalbrun.
Le lendemain de ce jour si important dans la vie d'une femme, la vicomtesse recevait dans Tintimité mademoiselle Yauthier qui la questionna un peu indiscrètement.
La vicomtesse était radieuse comme une fiancée, ou pour
mieux dire, comme une jeune mariée qui entre dans le premier quartier de sa lune de miel.
— Tu es donc bien contente, bien beoreose? disait la sousmaîtresse en embrassant Léa.
— Et comment ne le serais-je i)as?...Mon mari m'a donné de si belles parures ! Tenez, mademoiselle Yautfaier, avei- TOUS vu une plus jolie bague que celle-ci?
— CTest un anneau de mariage.
Et Léa riait malicieasement en regardant son amie.
— Ma chère enfant^ lui dit mademoiselle Vauthier, après ravoir embrassée de nouveau, rappelez*vous ce que je vous disais un jour en vous professant une leçon sur les anneaux et les bagues. Ces bijoux sont toujours des emblèmes de servitude. Mais il y a des difTérences entre les esclavages. Les uns sont durs à subir, les autres sont doux. Aujourd'hui vous entrez dans la charmante servitude de TaiTection ; votr^* bague vous l'atteste. Cet esclavage^ pour les femmes, est préférable à la liberté.
— Mais où donc est le drame ? demanda-t-on au conteur.
— Attendez donc, messieurs. J'ai oublié de vous apprendre que le mari de la jeune femme avait été quelque chose dans la diplomatie, vers 1835 ou 1837. En passant par Ghambâ-y, il tomba éperdument amoureux d'une petite Savoyarde aux cheveux cendrés, aiTière-petite-nièce de Fancbon la Vielleuse. Il se ruina avec elle, selon Tusage des diplomates qui sont des hommes si sérieux. Enfin lorsqu'il n'eut plus rien
dans le cœur ni dans son portefeuilte, il vint retrouver sa femme.
Lca voulait garder rancune à ce ramier volag^e des ambassades ; mais en jetant un coup d'oeit sur son anneau de mariage^ elle se dît :
— Soumettons-nous. Une bague est toujours un emblème de servitude.
Conclusion : -— Ne lësinez pas quand vous achetez des parures aux femmes.
Un poète se trouvait là, entre la poire et le fromage , derrière un bastion de bouteille? au long col.
Comme on était au madère, il fit signe qu'il voulait parler.
— C'est à mon tour, messieurs, dit-il. Notre ami vous a dit tout à llieure la simple histoire d'une bague; je vais vous conter, si vous le voulez bien, la simple histoire d'un bracelet.
Après cet exorde par insinuation, il ajouta :
Ceci est une histoire personnelle.
Un jour j'avais reçu un service signalé, un de ces services qu'on doit payer par une fortune, si on est banquier, ou par ime vie de reconnaissance, si on est poète.
— Je voudrais bien faire quelque chose pour vous, dis-je à la personne dont je suis l'obligé, mais je ne sais rien faire, et TOUS devriez bien venir au secours de mon embarras.
La personne eut pitié de ma nullité ; mais comme toute pitié a des bornes, elle m^ordonna de lui donner un bracelet.
Je fus au comble de la joie.
Il est si aisé de donner un bracelet !
On se présente chez un bijoutier^ on choisit dans les prix de poète : on demande six mois de crédit, et on se trouve possesseur d'un bracelet d'argent doré de vingt-cinq francs qu'on fait payer à son éditeur.
Je pa Hais donc pour aller acheter ce bracelet , payable dans six mois^ lorsque la personne m^arrêta par ces mots si simples :
— Oïl allez-vous ?
— Je Tais acheter le bracelet demandé, lui répondis-je.
— Et vous croyez, — me dit la personne en rlant^ — qw je me contenterai d'un bracelet acheté ainsi chez le premier bijoutier?
— Parole d'honneur I je croyais cela, -- dis-je naïvement.
— Vous vous trompiez^ monsieur; et vraiment je ne vois rien d'absurde comme un homme qui entre chez un orfèvre et achète un bracelet.
' — Je ne comprends pas trop cette absurdité, — dis* je d'un air humble. Pardon , veuillez bien m'expliquer ce qu'il y a d'obscur dans tout ceci.
— n n'y a rien d'obscur; tout ceci est fort clair.
— Expliquez toujours ; faites comme si c'était obscur.
— Un homme qui achète un bracelet fait trop bon marché de son goût et de son initiative; il achète le goût d'un autre et non pas le sien , c'est toujours le bijoutier qui donne le bracelet ; ce n'est jamais l'acheteur.
— Oui; dis-je, je commence à comprendre un peu , mais tout le monde ne peut pas être bijoutier.
— C'est une erreur , me dit la personne en souriant de nouveau, tout le monde est bijoutier.
— Excepté moi, probablement.
— Je ne vous excepte pas. Vous êtes bijoutier aussi ; du moins pour la partie des bracelets.
— Veuillez bien continuer l'explication, dis-je avec gravitti.
— Oui, monsieur, je continue....
Je me posai en point d'inten*ogation.
— Eh bien ! qu'est-ce qu'un bracelet ? C'est un bijou à part, c'est un souvenir matérialisé; c'est une pensée en orfèvrerie. Avec la moindre étincelle d'invention, un homme crée une forme nouvelle de bracelet et la donne à un ouvrier orfèvre, avec toutes sortes d'instructions de détail. Aloi-s la personue qui reçoit ce bijou reçoit la pensée, le souvenir de celui qui donne, et non la pensée du fabricant. Ce n'est plus un vulgaire morceau d'or, choisi entre mille dans un étalage qu'on rive à sou bras; c*est une idée, une reconnaissance, une réflexion ; ce n'est plus une marchandise, c'est un madrigal.
— Maintenant, j'ai compris , — répondis-je en inclinant la tête, — mais je demande un mois pour improviser ce madrigal de bijoutier.
— Oh ! il faut bien un mois, me dit la personne avec un sérieux alarmant pour mon avenir.
Voilà une de ces terribles situations qu'on ne trouve qu'à la fin des quatrièmes actes des drames du boulevard.
Composer un bracelet ; on peut au besoin triompher de cet obstacle ; mais le commander à un orfèvre , lui imposer
un travail d'un mois^ et payer ensuite , voilà ce qui est au dessus des forces d*un poète ou d'un romancier.
Cependant il fallut songer à m'exécuter.
D'abord je réfléchis au plus facile.
Je pris une grande quantité de feuilles de papier Weynen et lin crayon, et je traçai toutes sortes de formes ayant la prétention de figurer un bracelet.
Après trois joura de crayonoagei je parvins à faire quelque chose de satisfaisant; et je reconnus combien la personne était dans le vrai en soutenant que tout le monde pouvait composer le plan d'un bracelet, et combien il était absurde d'offrir comme cadeau de reconnaissance ou d'amitié le meuble vulgaire d'un étalage^ ou la pensée d'un falM*icant.
Mon plan de bracelet ayant été adopté^ j'estimai ce bijou futur, et je frémis. . .
J'étais bien loin des viogt-K^inq francs !
Le front courbé parles soucis^ je m'acheminai, rae Neuve- Saint-Augustin, chez le célèbre Moi-el.
J*entrai dans un sak>n tout l'esplendissant de bracelets magnittques; ils y étaient tous, excepté le mien.
Mon amour-propre d'auteur me prouva que l'abcent était supérieur aux présents.
M. Morel m'écouta en artiste, et donna plusieurs sourires d'approbation à l'idée, que je lui pi^sentai comme mienne.
— Voyons votre plan au crayon , me dit-it.
Je lui montrai mon plan avec une effronterie qui ressemblait à de l'orgueil déplacé.
L'artiste bijoutier regarda mon travail avec une grande attention, et me combla de tristesse et de joie avec ces mots :
— Ce sera un bracelet magnifique ; mais U demande trois mois de ti'avaU.
— Trois mois ! — m'écriai-je intérieurement ! C'est-à-dire vingt-cinq miUe francs î c'est-à-dire Texpro-
priatlon^ les papiers timbrés, les huissiers avides , et Ciicby au bout I
Que faire? impossible de reculer.
Je baissai la tète et je laissai mon plan à M. Morei y sans parler du prix de peur de trahir ma future insolvabilité par ma pâleur.
Ces trois mois durèrent trois siècles I
De temps en temps, je rendab une visite à M. Morel qui me disait :
— Eh bien! nous marchons, nous marcbons... Les ouvriers travaillent sans relâche. On ne perd pas une minute dans Fatelier.
Je m'mdinai d'un aij; de satisfaction^ mais ces paroles me plongeaient dans le désespoir.
J'avais sans doute estimé trap peu le prix du bracelet.
— Au reste, me disais-je, vingt-cinq mille ou cinquante mille francs, c'est la même somme pour celui qui n'a que vingt-cinq francs à dépenser.
Et j'allais rôder autour de la maison de Clichy pour m'acdimater.
Enfin, les trois mois expirèrent sur le calendrier, et je me rendis, en toilette de bal, chez M. Morel.
J'avais sur moi des feuilles de papier timbré, pour échelonner mes échéances et payer, ou pour mieux dire ne pas payer en détail, vingt-cinq, tienteou quarante mille francs.
Une seule idée me soutenait et me justifiait à mes propres yeux.
Je comptais employer mes cinq ans de Clichy à écrire V Histoire des guerres puniques, pour lesquelles j^ai fait beaucoup d'études et de voyages^ et à les vendre le prix du bracelet
M. Morel me reçut fortbien^ comme si j'avais eu Tair d'un payeur ; il me fit asseoir et rae dit :
— On va vous montrer votre bracelet ; j'espère que vous serez content.
— J'espère que vous ne le serez pas, dis-je ialérieurement dans un a parte mélancolique.
Un commis ouvrit un écrin et mit mon bracelet sous mes yeux.
Je fus ébloui à la vue de ce chef-d'œuvre;
C'était la merveille de l'art du bracelet.
Un instant j'oubliai Clichy et l'histoire projetée des guerres puniques.
Cet instant ne fut pas long.
Mon bras droit décrivit une courbe^ et ma main plongea dans un epoche lattérale pour en extraire ma liasse de feuilles timbrées :
— Maintenant, — dis-je avec un sourire faux, — il faut songer à régler cette afifaire pour le mieux.
— Il n'y a rien à régler, dit M. Morel. Un frisson courut sur mon épiderme.
M. Morel prétendait donc être payé comptant.
— Pardon, monsieur Morel, — dis-je d'une voix éoaoe, — vous savez que....
— Je sais, me dit M. Morel en m'interrompant, — je sais
que votre bracelet est superbe^ et je vous icmercie de m'en avoir confié la façon. Vous ne me devez, rien.
Ordinairement , dans les drames^ on s'écrie^ ciel !
— Oui, oui^ poursuivit M. More! ; je suis enchanté de vous offrir ce bracelet^ j'espère que vous ne me le refuserez pas.
Je pris je bijou d'une main, et je serrai de Tautre la main de M. Morel , et ma reconnaissance ne trouva d'autre expression que la pantomime. Son piitor anch; io fut paixxlic : je suis donc orfèvre aussi 1 lui dis- je en le quittant ; mais je crains bien de ne pas' aller plus loin.
Puisse mon exemple conseiller à d'autres l'essai de cet art, au chapitre des bi'acelets !
Ils pourront bien ne pas rencontrer comme moi un joaillier aussi généreux ; mais ils éprouveront, comme moi, une double satisfaction lorsqu'ils verront leur bien-aimée se parer de leur œuvre.
M. Morcl voudra bien me pardonner mon indiscrétion qui n'est d'ailleurs que de la reconnaissance.
Quand le poète eut achevé son récit , un quatrième convive se leva.
— On va faire flamber le punch aux flammes bleues , dit-il. C'est le moment que je choisirai pour dire aussi mon mot.
Les verres furent enlevés ; on les remplaça par les tasses en porcelaine du Japon.
Un gi'and bol d^argent ciselé et ti*ès*richement brodé fut
ensuite placé au milieu de la table. On avait répandu dans son ventre deux fortes bouteilies de vieux rhum de la Jamaïque.
Le plus jeune y mit le feu.
Des lueurs fantastiques commençaient à peine à trembler dans le bol que celui qui venait de se lever s'exprima comme il suit :
-^ Messieurs, dit-Il^ vous n'ignorez pas que je suis un voyageur intrépide comme Marco-Polo y comme le capitaine Cùoky comme Levaillant et vingt autres qu'il serait inutfle de nommer en ce moment. Cest de moi que Victor Hugo pourrait dire que j'ai à la semelle de mes bottes un peu de la poussière de tous les continents. J'ai donc visité la mappemonde entière, en navire, à pied et à cheval. Mais il est une contrée que j'ai aimée et vue plus qn'aucwie autre ^ c'est TEspagne^ cette terre dont la poésie s'évapore ^ hélas! en constitutions.
Voici ce que j'ai appris dans ce doux pays d'au delà des monts.
Il y avait, à Gadix^ une jeune fille nommée Boucht-Vermeille, qui n'avait jamais voulu apprendre à lire et à écrire.
Ses parents lui disaient toujours :
— Bouche- VermeiUe , lorsque tu auras quinte ans , tu regretteras bien ta paresse et ton obstination.
La jeune filie, arrivée à Tàge de quinze ans. ne regretta rien du tout. Au contraire , ses parents lut ayant offert de lui donner un précepteur, elle le refusa tout uet.
— Toutes ces cbûses4à. dît-elle^ sont inutiles aux femmes; la lecture affaiblit leurs beaux yeux , récriture noircit leurs jolies mains. Je ne lirai pas, je n'écrirai pas.
A dix-huit ans^ elle mérita Tamour d^un jeupe iMi^helier (les bacheliers sont inévitables en Espagne) qui se présentait avec de louables intentions ! 11 nQ doooait pa3 d;e sérénad^s^ il n'accrochait point d'échelle de soie aux balcons, il nç corrompait pas les duègnes. Seulement» i^ se prom^i^it devaxU la fenêtre de Bouche-Vermeille^ ouvi^it d^ larges yeux noirs, et poussait de grands soupirs.
Les parents remarquaient les assiduités de ce jeupe homme 9 et tremblèrent un instant pour leur fille, qui n'ayant aucune espèce de livre ou de papier à feui^eie^ ou à griffonner^ passait toutes ses heures au balcon.
C'était dangereux.
D'un autre côté y ces bons parents étaient rassurés par deux réflexions assez justes ; d'abord ils avaient pris ded précautions infaillibles pour empêcher toute rencontre dangereuse, puisque leur fille ne sortait jamais que le dimanche, à six heures du matin y avec ses quatre frères, pour aller à la première messe. Eusuite, Bouche-Vermeille , ne sachant ni lire, ni écrire , ne pouvait pas même laisser tomber un billet doux de son balcon , à l'exemple de tant de pupilles , dans ce pays classique des tuteurs.
— Comme c'est heureux ! disaient les parents naïfs, que notre fille se soit toujours refusée à prendre une éducation I et nous , aveugles que nous étions ! ah ! qu'ils sont fous les parents qui forcent une fille à apprendre récriture! A quoi lui sert ensuite cette scioncc î A tromper ses parents.
Un jour y Bouche-Yermeille s'assit sur les genoux de son père^ et lui prenant le menton avec ses petites mains ^ elle lui dit :
— Bon père, je vais te raconter une histoire qui famusera. Il y a un noble et charmant jeune homme qui veut demander en mariage une jeune dite et la rendre très-heureuse. Les parents ignorent tout, parce qu^un mariage ne regarde jamais les parents. La jeune fille a accepté. On lui a demandé si elle était riche, elle a répondu : Oui, mais pas trop. Gela a paru suffisant aux parents du jeune homme , car lui ne demande rien. I^ jeune fille a fixé le jour de Saint^oseph, le 49 mars, pour Tépoque du mariage, et la famille du jeune homme a accepté. Le parti est trèsavantageux. Le futur est le fils d'un juge ; il a vingt-cinq ans et une belle fortune. Que pensez-vous de cela , mon père?
Le père ouvrit de grands yeux, et dit :
— Qui fa raconté cette histoire -là?
— Personne, mon père; est-ce que je vois quelqu'un?
— Alors, je ne comprends pas.
— C'est bien aisé, mon père; ce jeune homme est amoureux de moi, et c'est lui qui veut m'épouser le 49 mars prochain.
— Bon Jésus ! s'écria le père, et où donc avez-vous parlé à ce jeune homme ?
— Mais je lui parle tous les jours.
— C'est impossible ! vous ne sortez pas.
— Mais je lui écris.
— C'est Impossible ! vous ne savez pas écrire !
. — Voilà ce qui vous trompe» cher père, j'écris très-bien.
— Et avec quoi?
— Avec mon éventail.
Le père resta stupëfait quelques instants, puis il dit :
— Avec ton éventail, ma ûlie !
— Cela vous étonne, mon pèrel... Eh bien î si vous consentez à me voir marier le 19 mars ou à une autre époque, je vais récrire tout de suite, là sur mon balcon , où jetais ma correspondance tous les jours.
— Et qui donc t'a appris à écrire de cette manici-e, ma fiUe?
— On n^a pas besoin de maître pour cela; il suffît d'avoir un lecteur intelligent, et mon futur mari lit très-bien dans toutes les évolutions de mon éventail.
Le père sourit, et sans rien promettre, il donna im baiser à sa fille, et lui serra les mains pour récompenser sa fran- ' chise.
— Cela veut dire , mon père, dit-elle, que le i9 mars est accepté.
Le pèi'e fit un sourire, et la jeune fille reprit son éventail. Le conteur ajouta :
— Voilà cinq ans que j'ai été témoin du fait , et, en faisant le tour du monde, je me suis convaincu de la réalité de cette assertion de la jeune Espagnole : « J'écris sans savoir écrire. » En Egypte, en Perse, en Nubie, dans la presqu'île du Gange, dans l'Océanie, chez les peuplades errantes des Arkansas, les femmes aiment, soupirent, font aimer , font soupirer, le tout sans le secours de l'art insipide qui consiste à formuler les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Quand la
— un -
femme n'a pas d'éventail, elle prend un oiseau dans une volière ; quand elle n'a pas d'oiseau, eUe chante elle-même ; quand elle ne chante pas , elle se fait apporter une fleur. Aimer, se faire aimer, c'est la grande et étemelle littérature qu'Eve la blonde a transmise à toutes ses tilles en leur recommandant de la cultiver toujours, et pas une n'y manque.
Il s'arrêta là.
L'aube matinale blanchissait à Thorizon de Montmartre « derrière les mamelons pointus.
On se serra la main , on se donna rendez-vous pour une autre fois.
Ainsi se termina ce Décameron en raccoi^rci*
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