NUITS LYRIQUES
Sommaire. — La dira Oinlia Grisi et an coap de pistolet.— Décadence des Bouffes. — Ëradition d'un dilettante. — Stradeila.
Machiavel était italien. Tous les ministres cauteleux ont eu des noms en t ^ ce qui ne veut pas dire que ceux que nous avons, ou que nous n'avons pas, soient francs comme de Tor. A quelques exceptions près, la finesse (pour nous servir d'un mot décent) est ultramontaine. Il n'y a pas si loin qu'on croit de Tamant de Golomblne à Mazarini. Le faux visage a été inventé par un cardinal ou un arlequin.
— «Mis en liberté !i> se sont écriés les gens simples, est-ce possible? Mais à quoi pense le procureur du roi ! Quoi un homme, sous le prétexte qu'il est mystique, se glisse dans le
chaste gynécée de Favart, enceinte interdite aux mortels, il surprend^ sons le fard^ une jeune actrice ; il lui demande l'amour ou la vie ^ à coups de pistolet ; il blesse à l'oreiOe M. Robert ^ comme Malchus au Jainlîn des Olives ; il livre bataille aux gardes du corps de Sémiramis. La garde accourt, on arrête le coupable; on lui demande : Quelle est votre profession? » Il répond : <c — Homme mystique. » Et sur le champ on lui rend son arsenal et la liberté t » Que signifie cela? N'est-ce pas le cas de convoquer tous les chœurs des opéras de M. Scribe et de leur faire chanter, en mUle variantes:
Quel est donc ce mystère ?
Tout cela cache an mystère, Qof) mystère inferDal!
Voilà donc ce mystère!
Expliquons ce mystère !
— « Non, non, ces mêmes gens simples ont-ils ajouté; M. Dupuget n'existe pas; s'il existait, avec sa paire de pistolets et sa (*anne à épée , il serait à Bicêtre ou à la Goncieigerie, et M. Plongoulm aurait déjà préparé un réquisitoire , commençant par : « S'il est un crime qui d M. Dapuget a été
inventé pour faire revenir la foule à Favarti »
Ce dernier raisonnement paraît juste. MU. les directeuis de Favart, le doux Severini et Robert , qui n'est pas le diable, ont fait des tentatives d'ejifer pour peupler leur par^ terre, leur amphithéâtre et leurs cinquièmes loges , seules places où le public ait accès. Le reste de la salle étant loué d'avance par l'aristocratie blasonnée, et blasée aussi, le drame Dupuget a donc été introduit pour varier le répertoire, el
certes le répertoire avait besoin de cette nouveauté , car les Italiens exploitent le connu depuis dix ans. On s'est distribué les rôles.
Un monsieur a dit :
— « Moi, je serai Toncle. »
Le doux Severini a dit :
— « Moi, Je crierai al soccorso! »
M. Robert, qui n'est pas le diable :
— (cMoi, je serai blessé à Toreille, comme Malchus, et Proreti ajoutera aussitôt : « Quiconque se servira de l'épée^ périra par Tépée» Pesanti, qui joue l'ombre légère de Sémiramis, fera une apparition, et M. Dupuget sera censé reculer, avec épouvante, jusqu'à la rue Marivaux.
Les rôles ont été distribués ainsi, la pièce a été jouée ; mais le public n'a pas donné dans le panneau italien.
Les soirées du samedi ont continué à être froides à faire mourir. Ce jour-là, ou pour mieux dire cette nuit, la banque et l'industrie, ayant devant elles un long dimanche de sommeil et d'oisiveté, donnent concert jusqu'à l'aurore. A cinq heures du matin, mademoiselle Grisi chante :
Fin ch* al ciel tpunii il giorno.
Et les financiers s'endorment dans un fauteuil doré. Cependant les malheureux abonnés du néfaste samedi , la semaine dernière encore, ont subi Romeo et JulieUa , espèce de Dies ira en trois actes et en vers napolitains, plus l'éternelle Prova, stéréotypée à tout jamais sur le répertoire pour le jour de sabbat, mais en revanche, le lendemain dimanche, toute la troupe se réveille et entonne Otello, que le samedi pomsuit
vainement depuis des semaines. La patience du samedi unira par éclater.
C'est donc pour faire diversion aux justes exigences des abonnés que le mystico Dupugetto a été ajouté au répertoire; le samedi sifflera ce drame ; il aura bientôt pour auxiliaires le mardi et le jeudi ; la semaine entière est à la veille de s'insurger contre tant de négligences lazzarouiennes et tant d'ultramontaines mystifications.
Le Théâtre Italien expire ; la dernière soirée a été agonisante ; Tinhumation de Juliette était l'emblème funèbre de notre Favart. A la fin du second acte^ un grand ^ide s'est fait au balcon et aux premières loges ; la désertion a été contagieuse. La seule madame de S est restée sur sa stalle ,
parce qu'elle avait un manteau d'hermine qu'elle était bien aise de montœr jusqu'à la fin*
Jamais théâtre n'aura mieux mérité son sort Avec des éléments incontestables de vogue soutenue^ il tombe de soir en soir^ et ce ne sera qu'avec des efforts miraculeux qu'il atteindra le terme de son quartier d'hiver. Cette saison sera probablement la dernière. 11 est venu certains bruits d'Allemagne^ dont s'alarme déjà le dilettantisme parisien. Vienne^ en Autriche^ conspire secrètement contre Favart. Le Metternich italien, t mpres^arto du théâtre de cette capitale « fait jouer les ressorts d'un machiavélisme innocent ; il ne nous restera pour {S31 y que MM. Santiui, Profeti, Pesant!, madame Amigo Tinamovible, et madame Véchi, la sœur glacée de CcudiiUon. Avec ces sujets , on pourra jouer
la tragédie de Métaslase^ Zenobia et Achille in Sciro, Voilà où nous aura conduit la lésinérie absurde d'une aveugle administration ! Depuis longtemps Favart n'est plus qu'une salle de concert; jamais la négligence de tous les acceessoircs importants de Fart scénique n'a été afQchée avec autant d*impudeur Allez voir. Semiramide ou Otelh y vous serez étonné de la pauvreté des décoi*s^ de cette mise en scène si indigente^detous ces haillons^ de tous ces costumes si mal faits, si mal portés^ si mal cousus. Vous en serez réduit surtout à . désirer la suppression des chœurs; comparses des deux sexes y font assaut de mauvaise tenue, ils tortui'ent Texécution. On doit fermer ses oreilles et les yeux pour échapper à ce déluge de fausses netes qui coulent de ces bouches enrouées; on se fait du mal vraiment rien qu'à voir ces choristes rangés symé^ triquement en buifets d'orgue, les mains pendantes, le corps immobile^ le regard fixe : les lèvres seules ont quelque appa* rence de mouvement, et c'est là le plus grand malheur. Les chœui^ du Vaudeville et des Vai'iétés se font regretter au théâtre royal Italien, théâtre subventionné, théâtre opulent, et qui abuse d'une vogue que lui a prêtée la mode éphémère pour se railler de nous , f>er burlar si di noi , comme dit le polichinelle de Naples, ce type des directeui*s italiens.
Les artistes eux-mêmes prennent texte d'un engouement passager pour traiter le public sans fiiçon; eux aussi sont pressés de s'enrichir à l'exemple des impressarii. Les honoraires énormes que nous leur donnons ne suffisent point : l'opéra terminé, ces messieurs et ces dames courent aux soirées nocturnes de l'aristocratie qui leur paie un billet de cinq cents francs leurs cavalines, leui*s duos, leurs trios ; c'est un
plaisir qiie les publicaîns, les bourgeois gentllhommes^ et les gentilhommes bourgeois donnent aux dames blasées et aux messieurs harassés de waises^ de bouillotte et de whist. ToUà la cause de ces changements subits de spectacles dont se plaignent si justement les abonnés. Les loges de samedi comptent sur la Gazza, mais dans la nuit, on est allé gagner un bon rhume et un billet de cinq cents francs au faubourg Saint-Germain ; au lieu de la Gazza promise , l'abonné suMt un acte de la Cenerentola ou Tétemelle Prova, ou toute autre pièce d'entremets banal. Ainsi ce bon public qui paie toute Tannée est lésé au profit de quelque Luculius de salon, ei l'artiste retire double gain; il se fait payer Tair qu'il chante en soirée, et Tair qu'il ne chante pas au théâtre. Tpauvre public! ïl se ravisera ! il s'est ravisé.
L'actrice autour de laquelle pivote la fortune de Tavart, mademoiselle Grisi^ marche à grands coups de gosier à sa période d'épuisement ; sa constitution physique ne pouvait longtemps supporter une aussi fatigante camere. Rien n'écrase une pauvre femme comme le poids d'une longue et intermi* nable tragédie^ dans laquelle on répète^ chaque soir^ /o morro, io non puo mority %o son pazza^ io son perduta. Toutes ces calamités imaginaires finissent par dessécher la poitrine et le gosier, comme si elles étaient réelles. Toujours se rouler aux pieds d'un père furieux^ toujours marcher à l'échafaud^ tou- |oui*s se poignai'der^ toujours passer de la folie au désespoir et du désespoir à la mort^ c'est une vie qui affecte à la longue les organes les plus vigoiu-cux. Nous ne sommes point étonnés de l'affaissement de cette actrice ; elle aussi, baisse dans renlhouslAsme^ et pour le foire renalti*e au premier diapason^
il faut aajotiTKThui recoiMr à 4«5 tommeâ mystiques^ lesquels Tiennent, a^ec «ne paire de pistolets^ éemander IV mour ou la vîe. ïîowfre des tûdyens uses.
Nous en "foramti^ èoncTéduîts à voir ttentôt fêcKipsc totale de Fastre Favart. 11 ne YlBmt pas craindre pont cek que Tart en sotdlre.^iieft an conttklre. Deut théâtres lyriques nous restent^ t'est ^éjà Veaucotip ; le troisième ét£Jt une plante pai^site qui suçait la sève des deux autres. Il est encore a Paris assez de talents pour nous donner de dSGdeax hivers ; l'Opéra et Feyèean peuvent largement détiuyer nos ôompo- 8ite«rrs et le public. La musique se transforme) efle ne périt pas.
^ fis 90Ut turieoî à voir tos dilettsntes » vos fttshionables, vos lions.
Ainsi pailait l'antre jour xme jettne femme.
— Tenez, en vofla tm.
•«- Je vous disais, madame^ que Ubretto signifie librement» ftiit Mbremoit^ avec tonte liberté. ItVeOo \ient de Jtberta^ •et tî'est fturcé. Yiva teîifterfa/vlvelaîïbeYtél
— Ce que c'est, monàeur^ que d'ignorer une aussi hélle langue qoentaUenl ie m'étais figuré que librélîo signifiait bêlement livwft, un petît livre; de Bvi^, qu'on dit perut-êtit en italien It 6ro.
— Pardon, madame, je vous tonseîDcrtii ma version, si vous ne trouviez pas trop impertinent de la préférer à la vôtre.
— Mais comment, monsieur, vos leçons sont trop utiles pour ne pas les suivre. Je vous prie, au contraire , de m'expliquer tout au long la pièce que nous allons avoir le bonheur d'entendre. Mon ignorance vous en saura un gi'é mfîni.
— C'est la Norma! madame^ la diva Norma! la sublime Norma, [a,superbia Norma! J'ai des sels dans ma poche et des pleurs déjà dans mes yeux^ et ma traduction sur le livret. Je commence donc mon cours, Norma signifie Norma en ùançais.
— Est-ce un sujet romain, monsieur?
— Non^ madame ; c'est une pièce de M. Scribe , arrangée pour le théâtre italien. Le si^et est emprunté aux mœurs de Paris.
— Je vous i^mercie. -
—Les Italiens^ madame^ ont Thabitude d'adoucir et même d'altérer les noms propres français, c'est à ne pas s'y reconnaître. Ainsi Pollione répond à M. de Saint-Léon , en chaiv géant Pol en Saint (Saint-Paul) Lione en Léon (Saint-Léon).
— Vraiment ?
— C'est extraordinaire , madame, mais c'est ainsi.
— - Et que signifient encore ces mots écrits au bas de la liste des personnages : Druidi , Bardi^ Eiibayi^ Guerreri e Galli,
—Ce sont les noms des acteui*s qui ont joué la pièce e n Italie. Ce sont liM. Bardi, GueiTeri et Galli : le fameux Galli dont vous avez entendu vanter la belle voix.
— Ignorante que je suis ^ ne m'étais-je pas figuré jusqu'ici que Guerrieri se traduisait par guerriers , Bardi par bardes, et Galli par Gaulois ?
— Cela est bien pardonnable > madame, quand on n*a pas voulu fatiguer de jolies lèvres à étudier la langue des Posta frolla ^ des Biffly des Maccoronata, des Ravioli et des Caroli Struecinali ! *
— Ah mon Dieu I que débitez-vous là, monsieur ?
— Madame, ce sont les noms des plus célèbres écii-
vains de Tltalie. C'est comme si Ton disait Racine, Voltaire, Corneille, etc. 0 Struecinali ! O Trifogliati !
— Mais silence ! recueillons-nous. Le sacrifice commence. Soyons l'holocauste de Tadmiralion, agenouillons notre cœur, notre âme; passez moi vos sels. Combien en avez-vous de livres ?
Le dilettante pleure et envoie des baisers à l'acteur qui fait Orovèse, Ah ! bravo! bravino ! bravetlo ! bravettino !
— Ecoutez, madame, écoutez !
— Oh! que c'est beau! surbeau! extrà-surbeau ! mais que chante-t-ii ?
— 11 chante : Ite sui colH !
— Ce qui veut dire, monsieur ?
— Ce qui veut dire : « Olez son collier ! » Il s*agit d'un collier; un collier passe au cou d'une femme. Ite suicoUi. C'est à la clef de fa : ô.„ ô.., d... tez son.,* on,., on.. coU,., ier?
— En vérité, sans vous j'aurais cru tout simplement que Ite était Timpéralif de /r, aller, et sui la contraction de sopra t, ou de sallo isuiy et que colU voulait dire les collines^ les montagnes ; Ite sui co//t, « Allez sur les montagnes , ô druides. »
— Vous faites erreur, madame, il ne s'agit pas de montagnes, mais d'un collier : « Otez son collier. »
— Je vous suis reconnaissante de votre traduction.
— Nous voic^ madame, à la seconde scène : M. de Saint- Léon, PoUione, a donné un collier à Adalgise , afin, que par reconnaissance, elle se trouve à un rendez-vous. PoUione s'écrie devant son ami de Saint-Flaveaucourt; Flavio.
To 11* fin fidiicia.
-* Expiiquez-MQÎ ces moU.
— Tout simplecoeai eeU ngniSe ; « J'ai peur qu'dlb ne
fasse & de (2a l c pduciu. i»
A (piot de SaÎBi-Flaveaufioiirt ïéfgnd ;
£ rira Non Umi tu di Norma,
— Ce qui veut dire , je vous prie ?
— Ce qui yeut dire : « Elle ira t » £ tira. Le reste est pour la rime.
— Barbare que j'étais ! je trouvais dans lo n'ho fducia. — « J'en ai l'espoir, » et dans Vira non temi tu di Norma, et ne crains-tu pas la colère de Nonna ? »
— Gela n'est pas probable, madame^ car si vous avez cru vous-même, il n'y a qu'un moment, que ire signifiait aller, ira ne peut être maintenant rendu par colère. Un a à la place d'un e ne change pas ainsi le sens des mots d'uoQ aussi belle langue.
— Je voiis crois, monsieur.
^ Mais par Apollon, madame, et les muses» écoutons la prière de la quatrième scène. G^est une prière céleste. Dieu J'a notée, les anges l'ont copiée. Bellini l'a volée, et Schlesinger la vend :
Pasla diva !
0 Posta diva ! -— 0 pa,.,. ! dpos... / ô post.... d posta... / diva !
— Fourriez-vous me dire le sens de ces deux mots ?
— N'abuses pas de ma simplicité, madame , vous le savez aussi bien que moi, c'est un hommage rendu à M^^Pasta,
suruommée la divine. 0 Pastadiva /.é. d la divine PaHa /..*
— Mais^ pardon, monsieur. Dans le livret^ on ne dit pai; posta diva, mais casta diva^ ce qui se traduit peut-être^ excusez mon ignorance, par : « Chaste divinité ! »
— Faute d'impression, madame^ ou plutôt ti'aduction libre de : Posta divim ; le compositeur a mis, pour Tharmonie, un c à la place d'im p ; mais rien n'est pour cela changé au sens. Posta diva ! Posta frolla l Posta «uccfcuruk» / et tous les dérivés de Posta.
~ Gomme vous savez Titalien !
* — Vous me flattez.
— Non. Me promettez-vous votre officieux secours pour le second acte ?
— Ah ! madame , serons-nous vivants encore au second acte? Je suis brisé, je souffre^ je languis, j'ai toutes ks cordes détendues par l'admiration^ le désespoir et la pitié*
— Iraije chercher du sel ammoniac ?
3 man 1837.
Les habitués de FOpéra et du Théâtre-Italien sont fort curieux de répétitions générales. Si t'on songeait cependant que le public de ces soirées est exactement le même que celui des premières représentations, on finirait par rendre leur nom aux choses et appeler simplement la dernière répétition première représentation. La différence existe à peine dans la recette, car 0 y a presque autant de places données à Tune qu*à l'autre. Seulement^ pour procurer aux gens un
peu d'illusion^ on donne à cette salle pleine l'air le plus confidentiel et le plus intime possible. On se garde bien de faire descendre le lustre; on préfère établir une ligne de lampions sur une traverse élevée au milieu de la salle, ce qui probabahlement cause beaucoup plus de peine et de dépense; on a soin de ne pas allumer les girandoles , dont on remplace la lumière par plusieurs quinquels vulgaires ; on tient à ne pas placer toutes les parties des décorations^ afin que le public ait le bonheur d'entrevoir quelques portants de cou^ lisse et quelques toiles retournées et bariolées de vieilles affiches.
Les acteurs seraient bien fâchés de paraître en costume malgré l'avantage qu'il y aurait à les essayer au moins à la dernière répétition ; ils'saveut trop que toute la poésie de la répétition serait perdue, s*ils n'affectaient beaucoup plus de négligé qu'aux répétitions ordinaires.
Les actrices choisissent leurs châles ou leurs manteaux les plus usés, des capotes déformées ou des bonnets sales ; elles seraient bien fâchées de déposer dans leui*s loges leurs parapluies, leurs socques oulcurs cabas; toutcela est nécessaire à reflet de la chose.
Les acteurs viennent avec d'afOreuses redingotes à la propriétaire, des carricks, des cols de crinoline-Oudinot (garantis cinq ans de durée) ; ils font en sorte que leurs bottes soient crottées, s'offrent du tabac pendant un trio héroïque ou se mouchent en'r^ majeur au milieu d'une cavatine ; ils saluent leurs amis de la salle et établissent des conversations du premier plan de la scène aux secondes de faro.
— Comment vous portez- vous?
— Très-bien, et madame ?
— EUc tousse toujours un peu.
— Ah ! c'est comme moi, Je sors d'avoir la grippe ; voilà dix-huit jours que cela m'a pris.
— 11 faut vous tenir bien chaudement, etc.
Le public est enthousiasmé d*avoir entendu parler comme une personne naturelle Tacteur dont il n'a jamais oui que le chant, de sorte que bien des gens avaient peine à s'imaginer qu'il parlât dans la vie ordinaire autrement qu'en récitatif.
Dix-huit cents personnes ont joui hier de toutes ces émotions, au milieu d'une demi-obscurité qui donnait lieu à des méchants bruits touchant quelques intérieurs de loges.
Les auteurs du poëme, MM. Emile Deschamps et Pacini, n'ont fas seulement choisi l'épisode qui a fourni un acte au théâtre du Palais-Royal, mais toute l'aventure du mariage de Stradelia, telle qu'elle a été racontée dans la Vie de Rossini^ par M. de Stendhal , qui a bien assez d'esprit pour avoir laissé aux auteurs dramatiques peu de chose à inventer dans cette histoire^ tant répétée depuis.
Un noble Vénitien est amoureux d'une jeune Romaine habitant Venise. Sti-adelia la lui enlève et la ramène à Rome. Le jaloux court à leur poursuite et les retrouve dans un joli paysage de Tivoli. Il choisit deux bravi, qui paraissaient hier de fort honnêtes gens en redingote longue et chapeaux de feutre et qui demain auront, j'en suis sûr, des mines bien patibu* laircs. Le monsieur, car nous n'avons vu qu'un monsîeurconvenablement vêtu de noir, leur offre de l'argent pour tuer Stradella , dans un trio assez comique ; ils promettent et s'en vont en effet à l'acte suivant se poster près d'une porte de
Saint-Jean-de-Latran par où Stradeila, qui chante au lutrin, doit passer pour sortir de Téglise. Stradelia chante par le nez de Nourrit etles deux assassins laissent tombée leurs mouchoirs^ qui leur servent de poignards pour la répétition.
A l'acte suivant, nous jouissons de fêtes très-splendides. Trois ou quatre danseuses extrêmement pdea figurent avec deux messieurs en bottes qui battent ainsi d'asset miaéraUes entrechats. M. Coustou s'est distingué surtout en dansant iin boléro avec de gros souliers lacés qui devaient lui incom* moder beaucoup les os des jambes.
Plusieurs troupiers ont figuré asset agréablement avec des haches de sapeur sur Tépaule.
Stradelia et sa belle se sont cachés dans une tronpe de comédiens, comme Didier et Ifarion Delorme , et l'on teoonnaît Stradelia à son chant; on l'arrête.
Au demier|acte, qui représente une vue de Venise, le monsieur jaloux reparaît précédé d'une patrouille d'invalides, et sous une espèce de cloche à melon qu'on porte sur sa tète ; cela signifie qu'il a été élu doge par la république de Venise. On lui amène les prisonniers ; 11 se livre sous sa cloche à un grand air fort beau où il annonce des intentions de clémence; puis il monte sur une estrade et sous une autre cloche beaucoup plus grande, et marie les deux amans. Dénoumenl plus heureux que celui de l'histoire.
Voilà fidèlement les impressions que nous avons reçues de la répétition de Stradelia. Tout cela sera à coup sûr fort magnifique avec les costumes. La musique est entièrement dans la manière italienne; les airs de danse rappellent un
peu ceux de la Muette, Il est difûcile de juger du reste, attendu que les acteurs chantaient fort peu.
Demain^ toutes les choses seront à leur place> et nous aurons le droit de dire notre avis (1).
4 mars 1837.