‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 7 sur 57 · V. — LE NAKODA · texte numérisé non relu

V. — LE NAKODA

Assis sur le bord de la mer Rouge , au fond de la baie où TAsie et TAfirique mêlent leurs sables , Ismaêl regardait les grèves immenses que la marée, en se retirant y laissait à découvert. Les eaux rougefttres et troublées du golfe Arabique ne lui rappelaient guère les flots si bleus de la Méditerranée. Suez, qui ressemble à une ville pétrifiée, ne lui donnait point un avant-goût des pays merveilleux si vantés par les voyageurs. Derrière lui campaient des chameliers arabes qui retournaient en Syrie ; ils rangeaient leurs armes en faisceau, faisaient sortir leurs femmes des cages dans lesquelles ils les transportent comme des captives; puis, le repas achevé, ils reprenaient leur chemin , disparaissant bientôt dans les plaines sans bornes du désert comme une troupe M'oiseaux dans Timmensité du ciel. Ces nomades ne lui paraissaient aller ni assez vite, ^ ni assez loin. Il n'avait nulle envie de les suivre, ne pouvaient-ils pas d'ailleurs le vendre en route, comme les fils de Jacob leur frère Joseph? Il y avait bien à une grande distance du port de lourdes barques qui fixaient son attention, mais elles restaient immobiles sur leurs ancres. Cependant Ismaël songeait toujours à cette parole mystérieuse quMl avait entendue au Caire : a Je voyagerai dans . les contrées de Torient et du couchant; je ferai fortune, ou je mourrai loin de mon pays! »

Comme il persistait dans son désir de visiter les régions lointaines, il arriva des caravanes portant des marchands turcs et égyptiens qui venaient s'embarquer à Suez , un peu pour aller en pèlerinage à la Mecque et beaucoup pour trafiquer dans les villes de la c6te d'Arabie. Abrités sona des parasols aux couleurs bizarres, ils se balançaient

dans des cacolels suspendus aux dos des chameaux ^ pareils aux singes que le saltimbanque empile dans des mannequins accrochés au bât de ^son ftne. Dès que ces marchands parurent sur le quai , les barques s'animèrent tout à coup. Des canots vinrent à terre pour chercher les passagers. Le mousse , assis à la proue , poussait un cri perçant et modulé, et les matelots, esclaves nubiens, plongeaient leurs rames dans Teau en lui répondant par un croassement guttural : on eût dit un duo entre un rouge-gorge et une troupe de corbeaux. A la poupe se tenaient les capitaines, gens de TYémen, à la barbe noire, an visage austère. Ismaêl aborda un de ces graves personnages et lui demanda de rembarquer à son bord. Sa proposition fut agréée ; il navigua dans la mer Rouge pendant quelque temps, puis franchit le détroit de Bab-el-Mandeb et se lança dans TOcéan indien.

Plusieurs années s'écoulèrent ainsi ; Ismaêl n'était plus ce petit pâtre ignorant, cet ànier craintif que la mauvaise fortune semblait prendre à téîthe de poursuivre. La vie active de marin l'avait rendu fort et robuste, vif et alerte. Il savait lire , ce qui le mettait au-dessUs de plus d'un pacha, et ses connaissances dans l'art de la navigation, sans être très-étendues, lui avaient valu, parmi les musul« mans, le titre et le rang de nakoda (capitaine).

En sa qualité d'Égyptien , Ismaêl était économe, ce qui chez nous s'appellerait avare ; les Orientaux le sont tous par goût d'abord et puis par crainte. Comme ils vivent d'une façon plus retirée que nous, ils aiment à cacher leurs trésors dans leurs maisons, à tenir leur fortune sous leur main. D'ailleurs, qui ne viserait à paraître pauvre dans un pays où la richesse éveille si vite la cupidité des pachas, des aghas et des beys? Ismaêl, fidèle aux habitudes de sa race , ne portait donc pas la télé plus haute , bien qu'il eût amassé une somme, assez ronde. S'il entre^ voyait le jour où il serait en état de ne plus courir les

mers, il se gardait d'en rien dire à personne. Peut-être aussi , comme le joueur qui hésite à quitter la partie tant que dure la veine favorable, reculait-il involontairement rheure de la retraite. Toujours est-il que, cinq ans après son départ du Caire , le navire qu'il commandait se trou* vait à Tancre en rade de Moka : c'était une de ces énormes barques à un jfnàX qu'on nomme bagglow. Les dernières balles de café arrivaient à bord; prêt à mettre à la voile pour l'Inde, le nakoda Ismaêl n'avait plus qu'à régler ses affaires avec les négociants arabes et persans établis dans la ville.

Quand il eut parcouru les bazars, échangeant avec celui-ci quelques paroles d'adieu, recevant de celui-là une lettre qu'il plaçait dans les plis de son turban (c'est le sac aux lettres des nakodas), il se rendit sur la place où campent les caravanes qui viennent de l'iutérienr. Cette place s'étend le long des murailles de la ville de Moka, au midi. On y débouche par une porte étroite, flanquée de deux hautes tours à créneaux et que sont censés surveiller douze ou quinze aïtas. A la vérité, ils dorment là, sous un auvent, étendus péle-roéle au milieu des sabres , des pistolets, des fusils cannelés , dans le désordre traditionnel d'un corps de garde turc. Le vent de la mer et le mouvement des chameaux soulèvent, dans ce grand espace vide, une poussière étouffante , et pourtant on y respire plus librement que dans la ville, dont les murs trop élevés empêchent la circulation de l'air. A l'horizon, on aperçoit les montagnes de Senna, la patrie du café; l'œil trouve à se reposer sur un peu de verdure, chose bien rare dans cette Arabie Heureuse, partout si triste et si désolée. Enfin , on y rencontre des arbres avec leurs feuilles , de gracieux acacias qui donnent une ombre infiniment plus étendue que le palmier. Aussi, sous leur abri, a-t-on installé des cafés, établissements d'une simplicité extrême, qui consistent en une demi-douzaine de tasses rangées autour du

foyer où Teau bout , un faisceau de pipes , cpielques narguilés et un sac à tabac suspendu aux branches. Les con« sommateurs s'asseieut sur des divans qui ne sont autre chose que des espèces de paniers en forme de cages à poulets. Ce fut sur un de ces sièges qu'Isniaêl prit place. Gomme il humait lentement la fumée de sa pipe , un marchand égyptien de sa connaissance s'approcha de lui.

— Quoi de nouveau au pays de Senna? lui demanda Ismaêl; les Arabes pillent-ils toujours les caravanes?

— Mes chameaux sont arrivés à bon port, grâce à Dieul répondit le marchand. La campagne est sûre maintenant, mais la ville ne Test guère. — E{ se penchant à Toreille d'Ismaêl : — Tu sais, nakoda, ajouta*t-il, ces belles perles de Geyian que je cachais dans ma cave, ces perles

fines que je comptais vendre à Constantinople on me

les a volées !

— Il y a ici une douzaine de vauriens répondit

Ismaël en jetant un regard sur les aïtas qui s'allongeaient à l'ombre comme des léopards; je n'aime pas ces Turcs-là.

— Leur chef, Ali-Agha , est de mes amis , répliqua le marchand ; un brave homme, point fier, qui m'a emprunté quelque aiigent. Il m'a promis de chercher le voleur. Pour exciter son zèle, j'ai promis une récompense de mille

sequins à qni me rapporterait mes perles Connais-tu

cet Ali-Agha ?

— Non Et il s'est occupé de courir après le voleur?

— A l'instant même. H est parti hier pour arrêter quelques-uns de ses hommes qui ont déserté avec annes et bagages... avec mes pauvres perles aussi, j'en suis sûr.

Là-dessus ils se séparèrent. Le lendemain soir, comme la brise commençait à souffler, le bagglow d'Ismaêl levait l'ancre. Les Nubiens, qui formaient*la presque totalité de l'équipage, hissèrent, au son du tambourin la voile gigan-

tesque ; la vergue, lougue de trente coudées , se dressait lentement , en cadence , par secousses régulières. Enfin quand le vent s'engoufira dans la masse de toile subitement déployée, la barque s'abattit sur la vague et s'éloigna du rivage. Les derniers rayons du soleil faisaient étinceler les sables de la côte d'Arabie; encadrée entre la mer et un vaste horizon de montagnes, la ville de Moka ne présentait plus qu'une ceinture de murailles flanquées de tours au-dessus desquelles se détachaient çà et là Taiguille d'un minaret, le panache vert d'un dattier ou le feuillage glauque d'un térébinthe.

De Moka au détroit de Bab^l-Mandeb , on ne compte que douze lieues; poussé par une brise favorable , le bagglow franchit cette • distance pendant la nuit. Quand Ismaêl parut sur le pont, il fut quelque peu surpris d'apercevoir à la proue de son bâtiment un passager qu'il ne se rappelait pas avoir pris à bord. L'inconnu portait, à la manière des musulmans de l'Inde, le pantalon court et large, la tunique blanche agrafée sur le côté gauche, et, au lieu de turban,' une calotte pointue qui laissait surgir librement une paire de longues oreilles. Aux questions que lui adressa Ismaêl, il répondit avec beaucoup d'humi* lité en déclarant qu'il était un pauvre pèlerin hindou revenant de la Mecque. Embarqué furtivement la veille au matin, il avait dû se tenir caché dans la cale pour éviter que le capitaine ne le renvoyât à terre. — Au nom du Dieu clément et miséricordieux , ajoutait-il, je me recommande à votre charité. Un pèlerin tient peu de place et porte bonheur à qui lui accoi*de l'hospitalité sur mer comme sur terre. — Les matelots , à qui il avait donné quelque argent pour être reçu à bord, parurent fort édifiés de ses paroles; de son côté, Ismaêl ne vit pas grand inconvénient à laisser s'arranger en un coin du tillac ce pauvre diable, vagabond ou pèlerin. D'ailleurs, la présence d'un indigent embarqué de contrebande à bord

d*im navire persan ou arctbe est un incident fort ordinaire. L'éqoipage ne fait goint difficulté de pailager son repas avec le mendiant voyageur, que chacun considère comme rhôte de Dieu.

Pendant quelques jours, le pèlerin, incommodé sans doute par le roulis de la mer, auquel il paraissait peu habitué, demeura blotti à la proue du bâtiment. Les jambes croisées sur sa natte , la tête enveloppée, d'une couverture, il remuait entre ses doigts le chapelet à grains d'ambre, récitant avec componction les innombrables noms d'Allah. Les matelots lui appelaient des fruits et des morceaux de ce nougat fort estimé des Arabes, qui se compose de miel et de lait de chamelle. La pipe et le café lui étaient présentés souvent par Ismaël , qui , en se promenant sur le pont, lui adressait de bienveillantes paroles. Peu à peu le pèlerin mangea de meilleur appétit; il sortit de sa torpeur, et, comme un homme qui a besoin d'exercice , se mit à faire aussi les cent pas sur le tillac. S^ démarche devenait de plus en fivis assurée ; il se tenait droit, la tête haute , les mains derrière le dos , si bien qu'Ismaêl commença à trouver que , pour un Hindou , il avait une allure un peu militaire. Cette remarque le condaisit à exercer sur son passager une certaine surveillance mais sans trahir sa défiance d'aucune façon. Un jour donc, Ismaêl, ayant nettoyé ses pistolets rouilles par l'humidité de la mer, les laissa , comme par hasard , sur le cabestan, à la proue du navire; puis il se retira derrière la galerie de la cabine. Le pèlerin ne tarda pas à approcher; il prit les pistolets d'une main ferme, en fit jouer les ressorts, et les tint à pointe de bras, comme s'il eût ajusté un ennemi.

— Voilà un pèlerin qui manie les armes mieux encore qu'il ne fait tourner le$ grains d'un chapelet! se dit Lsmaêl. Cet Hindou est né plus près de Smyrne que de Madras I... J'ai vu cet honune-là quelque part , un turban

— ai —

mr la tète, des pistolets aux poings comme tout à T heure ! C'est un Turc qilî t changé de peau !

Cependant le bagglotv naviguait dans la mer des Indes et faisait bonne route. Fidèle à son rôle de pèlerin, l'étranger racontait aux matelots ce qu'il avait vu dans son Toyage à Médine et à la Mecque ; ceux-ci lui témoignaient de grands égards; ils se réunissaient le soir autour de lui pour écouter ses conseils et faire la prière sous sa direction. Pour la plupart, i|^ étaient nègres, comme nous Tavons dit , par conséquent ignorants , crédule» et peu portés au travail. Les Arabes qui servaient à bord en qualité d'ofliciers se plaignaient à Ismaêl de ce que l'équipage oubliait la manoeuvre pour écouter les histoires du haddji (pèlerin) ; quelques eoups tombaient sur les épaules des noirs, qui couraient aussitôt à la proue demander des consolations au saint personnage. Ces détails n'échappaient point au nakoda Ismaêl. L'influence exercée par l'inconnu sur ses matelots nuisait à sa propre autorité, et lui causait une inquiétude croissante: il résolut d'épier plus attentivement encore la conduite du pèlerin. Pour cela, il se blottît un soir sur le pont, enveloppé dans un caban de laine qui cachait ses traits ; les Nubiens , selon leur usage, formaient un cercle autour du passager.

— Mes enfants, leur disait celui-ci, vous faites un rude métier. Vous êtes bien battus, mal payés...

— Et mal nourris, répondit un nègre aux formes athlétiques, affligé d'un de ces appétits formidables que rien ne peut rassasier.

— Dieu est grand! continua le pèlerin; il peut vous livrer les trésors enfouis dans les entrailles de la terre et au fond de l'océan ! Je sais des pays où l'on trouve des sequins en abondance, où l'on pêche des perles à poignées (les nègres écoutaient la bouche béante), où l'on vit heureux et sans rien faire à l'ombre des bananiers!...

— Y a-t>il bieu loin d'ici ù ce paradis-Ut , haddji? demandèreot plusieurs voix.

— Pas si loin que d'ici au paradis de Mahotnet^ répliqua le pèlerin , et je saurais bien vous y conduire !.•• si'je vous conmiaiMlais

Et il se tut ; Isinael en avait entendu asâet pour derâef les projets du passager : il a'agissaii d'eidever le Blavire, ce qui ne pouvait guère se faire qu'e» se débarrassant du capitakie. Provocpier Fexplosioa du eomfM arvant qÊi'à fut tout à fait mûr , aller au-devant de rennenû et le sur*» prendi'e, ce fut le plan qu'il adc^a. Son premier som avait été de mettre les armes hors de la portée des noirs; ii les distribua à ses Arabes en les exhortant à se tenir sur leurs gardes. Le lendemain y pour scmder les dispositions de ses gens , il les fit impitoyablement maiûeewvrer depuis le lever du soleil jus(iQ'à la nuit; puis, comme ils inurmi»raient, Hs les envoya dormir sans souper. — Ailes, eUens^ lear dit-il, allez vous remplir Testomac avec les seaienees iMhaddjil

Les nègres consternés se retirèrent à la proue^ ik demMH rèrent quekiues instaots siiencienx y puis ils se mirent è parler à voix basse, puis le bruit de leurs plaintes de\ial plus articulé ; eniin ils éclatèrent en clameurs. L^orage qui grondait sur le tiilac du Im^glow avait grossi aussi rapidement qu'un ouragan de la mer des Indes. Le grand Nubien à l'appétit de cbakal criait avec rage qu'il fallait piller les vivres; d'un œil hagard il cherchait une arme quelconque po4u* défoncer le capot de Tentrepockt. Le soleil se couchait, jetant sur les visages noirs et di^dx>liqoes de ces matelots insurgés une teinte couleur d^ sang ; cependant, les hautes montagnes des environs de Bombay se montrant à Test y la vue de la terre sembla un moment calmer l'effervescence des Nubiens.

— Cette terre-là, dit tout bas le pèlerin, n'est pas celle oii je vous conduirais^ si j'étais votre chef 1 Obéirez-vous à

un homme qui vous fait mourir de faim, qui demain vous fera fouetter et jeter enj[)rison, là, sur ce rivage !...

— Silence ! dit Ismaêl d*une voix ferme ; {préparez les ancres 1

— Donnez-nous à souper, hurlaient les matelots tenus en respect par Fattitude calme du nakoda.

— Préparez les ancres! répéta celui-ci.

— A Teau , à Teau , le nakoda avec ses Arabes ! murmura le pèlerin caché derrière les matelots , — et il tirait de dessous sa tunique une paire de tabantché \ pareils à ceux que portent les aïtas.

Excités par les paroles du haddjij qui attisait leur colère , les noirs poussaient des rugissements sauvages ; aucun d'eux n'osait encore s'approcher du capitaine. — Lâches, répétait le pèlerin, jetez-les par^lessus le bord, et le navire est à nous avec tout ce qu*fl renferme ! — Et, en parlant ainsi, il faisait mine de se mettre à leur tête. Ce mouvement en entraîna quelques-uns; le plus hardi-, brandissant une rame , courut comme un furieux vers la poupe. Ismaêl, qui le suivait du regard, Vabattit d'un coup de pistolet, et s'élança sur le pèlerin. Ses Arabes marchaient avec lui; leurs armes menaçaient à bout portant rinstigateur de la révolte, qui, subitement abandonné par les noirs, se retira à reculons aussi loin qu'il le put. Appuyé contre le bord , il tenait ses pistolets le canon en bas dans l'attitude d'un homme pétrifié; les matelots nègres , épouvantés de la mort de leur camarade , cessèrent leurs clameurs, tombèrent à genoux en sanglotant et demandèrent pardon.

— Eaddjil cria Ismaêl , jette bas les armes , ou tu es mortl

Celui-ci ouvrit les mains , et ses pistolets glissèrent sur le tillac.

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