‹ Scénes historiquesChapitre 3 sur 10 · A NEWGATE · texte numérisé non relu

A NEWGATE

Chaque soir, lorsqu'elle rentrait dans sa chambre, Élizabeth Fry avait coutume d'écrire quelques lignes dans son journal pour bénir Dieu des grâces qu'il lui avait accordées pendant la journée ou pour regretter sa faiblesse et ses chutes. Elle était depuis plusieurs jours à Londres où il lui arrivait souvent de faire quelque séjour lorsqu'elle écrivit dans son journal : « Nous avons passé trois heures aujourd'hui à « la prison de Newgate, Anna Buxton et moi. C'est la « troisième fois que nous visitons ce triste séjour. « Avant de sortir de la salle, ma compagne a pro- « nonce quelques paroles de prière qui lui sont « venues aux lèvres et à mon grand étonnement, je « n'ai pu me détendre d'en faire autant : il nous a

« semblé à l'une et à l'autre que nous entendions des « sanglots autour de nous, mais nous étions nous- « mêmes trop émues et troublées pour nous en « assurer de bien près; tout ce que nous savons c'est « que ces pauvres femmes gardaient le plus profond « silence en contraste avec leurs cris accoutumés et « que toutes étaient encore à genoux lorsque nous « sortîmes. »

Ce fut ainsi que, pour la première fois, Dieu ouvrit luimême à ElizabethFry la carrière par laquelle il l'appelait à glorifier son saint nom, sansqu'ellese doutât ce jourlà que l'œuvre de sa vie entière avait pris naissance.

Quelques quakers avaient devancé Mrs Fry dans ses visites à la prison de Newgate, sans y porter, comme elle le fit presque aussitôt, le désir et l'instinct puissant de la réforme à introduire dans un état de choses scandaleusement contraire à la morale et à la charité chrétiennes. Ceux des Amis qui avaient les premiers pénétré dans cet abîme de misère et de péché étaient allés à Newgate pour visiter des condamnés à mort et dans l'unique but de réveiller des âmes immortelles aux portes de l'éternité. Nulle femme n'avait précédé Élizabeth Fry dans l'enfer du quartier féminin, où trois cent cinquante femmes avec

leurs enfants étaient entassés dans deux salles et deux cellules, séparés par un mur à hauteur d'homme de la prison d'État qui formait la plus considérable partie du quadrilatère autour duquel étaient élevés les bâtiments. Point de séparation, point de démarcation entre les prévenues et les condamnées, les voleuses et les criminelles. A peine vêtues, à peine nourries, couchées sur quelques poignées de paille jetées dans un coin, les prisonnières ne détournaient pas la tête de leur fourneau ou de leur baquet de savonnage lorsque le gardien et son fils, seuls responsables de leur sécurité et de leur bien-être, paraissaient dans l'une des salles, mais elles s'élançaient comme des bêtes fauves sur le moindre des visiteurs passant dans l'un des corridors lorsqu'elles croyaient pouvoir leur arracher quelque aumône dont elles s'empressaient de faire usage à la cantine pour acheter des liqueurs ou des provisions, en vue d'un banquet tumultueux qui ne tardait pas à dégénérer dans la plus horrible orgie. En sortant de Newgate, Élizabeth et Anna Buxton, leurs robes relevées comme si elles éprouvaient instinctivement le besoin d'échapper à la contagion des horreurs dont elles venaient d'être témoins, gardaient toutes deux le

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silence. Elles n'avaient pas ouvert la bouche depuis qu'elles s'étaient adressées au Seigneur miséricordieux et compatissant qui pouvait seul toucher et sauver ces pauvres âmes mortes dans leurs fautes et leurs péchés; les deux quakeresses glissaient d'un pas léger, sur le pavé souillé aux environs de Newgate, avec cette apparence de pureté et de modestie qui caractérise habituellement les femmes de leur secte. Enfin Anna, levant sur sa compagne des yeux encore troublés mais rayonnants d'une compassion infinie :

« Il faut revenir, Élizabeth! dit-elle.

— Oui! » repartit simplement Mrs Fry; mais déjà dans son cœur de mère s'éveillait le besoin et la volonté des transformations à opérer dans cet infâme repaire : « Seigneur Dieu! ne laisse pas ainsi périr ces pauvres enfants! » pensait-elle.

Toute la maison d'Élizabeth Fry fut bientôt à l'œuvre pour coudre les vêtements nécessaires aux premiers besoins des pauvres petites créatures retenues avec leurs mères dans l'horrible prison où ils souffraient comme elles sans l'avoir mérité. C'était le plaisir et l'honneur de Catherine et de Rachel, les deux filles aînées de la maison, de préparer et de diriger le travail des plus jeunes filles pour le soula-

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gement des malheureux enfants que la compassion tendre de leur mère chérie leur avait dépeints si vivement. Rachel était particulièrement adroite de ses mains et moins que sa sœur Catherine elle aimait à prendre part aux soins du ménage dont la fille aînée commençait déjà à épargner la fatigue à sa mère. Les petites robes, les pantalons et les blouses qui s'entassaient sur la table et dans les armoires du parloir des jeunes filles à Plashet étaient presque toujours de couleur verte. L'instinct de l'ordre et de la règle avait inspiré sur-le-champ à Mrs Frv la pensée qu'une espèce d'uniforme rendrait plus facile la surveillance des prisonnières par leurs gardiens et même par les sentinelles toujours armées qui paradaient sans relâche sur le mur extérieur de la prison, et lorsque Catherine, dont l'esprit était essentiellement pratique, demanda tout à coup pourquoi on n'avait pas plutôt acheté de la serge noire, moins salissante et plus solide, une légère rougeur monta aux joues de Mrs Fry : « Anna Buxton en avait dit autant, répondit-elle, mais j'avais horreur de voir ces pauvres petits vêtus d'avance de deuil, et pour

leurs mères le vert est la couleur de l'espérance

et c'est ce qu'il y a de plus rare dans une prison ! »

Catherine et Rachel ne répondirent pas, mais leurs yeux se remplirent de larmes, et lorsque les deux sœurs se retrouvèrent ensemble dans leur chambre, la seconde dit à l'aînée avec un élan d'admiration passionnée pour leur mère : « Maman ne doit-elle pas leur apparaître comme l'ange de la résurrection à la porte du tombeau? »

Ce n'était pas tout d'habiller les pauvres petits prisonniers et les plus déguenillées des malheureuses mères, Élizabeth Fry avait d'autres pensées dans son cœur. Comment ces pauvres petites âmes serontelles arrachées à la contagion du mal, si personne ne leur prêche Jésus-Christ? pensait-elle sans cesse; mais les difficultés de l'entreprise qu'elie préméditait lui paraissaient d'autant plus grandes qu'elle avait consulté son mari et que Joseph Fry n'avait pas accueilli avec plaisir l'idée de voir sa femme épuiser ses forces et ses ressources au service des misérables créatures dont elle lui avait fait le tableau avec une vérité poignante comme son émotion personnelle. Il avait depuis peu subi d'assez fortes pertes pécuniaires et il pensait qu'Élizabeth avait une tâche assez lourde dans son intérieur et dans son ménage avec ses neuf enfants à élever et sa santé délicate à ménager sans

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rien ajouter à ce fardeau, en dehors de ce qu'elle faisait déjà à l'école de Plashet et parmi les pauvres du voisinage : « Tu useras ton corps et ton âme, avait-il dit, et tu rapporteras aux enfants toutes sortes d'horribles maladies. » Mais Élizabeth n'avait qu'une réponse à tous ces arguments et c'était toujours la même : « Si Dieu m'y appelle, comment resterais-je sourde à sa voix ? » disait-elle ; et, à ce raisonnement, Joseph Fry ne savait que dire car dans son âme et conscience, il ne pouvait s'empêcher de sentir qu'Élizabeth était plus propre que personne à ramener au bien des créatures égarées. « Personne ne lui a jamais résisté, se disait-il. Et moi, comment lui refuserais-je la permission de faire le bien auquel elle aspire ? »

Il n'y avait qu'une chose que Mrs Fry n'eût pas racontée à son mari après sa première visite à Newgate : c'était le conseil du gouverneur de la prison à sa compagne comme à elle.

« Laissez vos montres dans mon cabinet, avait-il dit, je ne serais pas sûr qu'une de ces misérables créatures ne les arrachât pas de votre cou. »

Ni l'une ni l'autre des deux quakeresses ne portait d'autre bijou que sa montre, mais elles avaient suivi l'avis prudent du gouverneur sans échanger même un

regard entre elles, et bien qu'elles n'eussent pas rencontré la moindre violence de la part des femmes à leur première entrevue, Mrs Fry et ses amies avaient pris l'habitude de laisser leurs montres au logis lorsqu'elles visitaient Newgate . Catherine aperçut un jour la montre de sa mère accrochée à côté de la cheminée au moment où celle-ci montait en voiture pour porter des vêtements aux petits enfants nus dans la prison, et elle courut après elle, la montre à la main : « Mère, criait-elle, tu as oublié ta montre ! » mais Mrs Fry avec une extrême douceur et le calme le plus imperturbable, répondit très bas, car M. Fry l'attendait pour la conduire à Londres : « Je n'ai pas oublié ma montre, je n'en ai pas besoin aujourd'hui. »

Catherine rentra dans la jolie et paisible demeure de Plashet toute troublée. « Maman n'avait pas oublié sa montre ! dit-elle à ses sœurs Rachel et Hannah ! elle qui ne s'en sépare jamais! » Et la petite Hannah, dont l'esprit était prompt à comprendre, repartit aussitôt : « Elle pense que quelqu'un pourrait bien la lui voler la prison ! »

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