CHAPITRE III
L ECOLE A NETVGATE
Les embarras d'argent qui devaient peu à peu troubler l'existence de Mrs Fry et des siens avaient décidé son mari à passer l'hiver dans la Cité, et la vieille demeure de Mildred's Court retentissait de nouveau des voix joyeuses des enfants, moins nombreux que de coutume cependant, car les quatre aînés étaient restés en Norfolk confiés aux soins de leur tante Richenda, Mrs Cunningham. Plusieurs des sœurs d'Elizabeth Frv s'étaient rattachées à l'Eglise ansilicane et M. Francis Cunningham était pasteur dans un village du littoral.
« Dieu m'a ouvert le chemin pour m'occuper avec moins de fatigue de cette école de Newgate qui me poursuit nuit et jour, s'était dit Mrs Fry lorsque son
mari avait décidé de s'établir à Londres pour la mauvaise saison; je n'aurais jamais pu obtenir de Joseph qu'il me laissât aller et venir entre Plashet et Londres, à travers la neige et la glace. Le Maître sait bien aplanir les voies lorsqu'il nous fait voir sa volonté.
Elizabeth pouvait bien penser ainsi et s'appuyer sur la sage direction de son Céleste Appui, car son mari paraissait gagné à sa cause sans qu'elle eût fait de nouvelles tentatives. La première fois qu'elle parla franchement de l'école, Joseph Fry dit : « Je ne puis plus rien dire, j'ai été moi-même à Newgate et je n'oserais pas lever le doigt pour t'empêcher de faire l'œuvre du Dieu de miséricorde dans un pareil repaire. » Elizabeth n'était pas démonstrative, même avec son mari, mais elle leva sur lui des yeux si reconnaissants que M. Fry ne put s'empêcher de penser : « Quelle satisfaction personnelle aurais-je pu lui procurer qui lui causât une pareille joie? »
A la satisfaction de s'occuper des préparatifs de l'école était jointe en ce moment une préoccupation particulièrement douloureuse : Dans ses visites à Newgate, Elizabeth Fry avait appris à connaître une femme jeune et intéressante accusée du meurtre de son enfant; le crime de la malheureuse excitait natu-
Tellement chez la mère d'une nombreuse famille un sentiment tout spécial d'horreur et de répulsion, mais lors même qu'elle tenait entre ses bras quelqu'un de ses petits enfants qu'elle soignait avec une tendresse si intelligente et si douce, Mrs Fry ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse à la pauvre Ann Peters, enfermée dans la cellule des condamnées à mort, car sa sentence était prononcée : elle devait subir la peine capitale constamment appliquée alors par la législation anglaise à des fautes infiniment moins graves que le crime d'Ann Peters. Deux fois la charitable visiteuse fut admise dans la cellule de la condamnée qui se repentait sincèrement, tout en cherchant encore à s'excuser! « Si vous saviez, madame, ce que j'ai souffert! ce que j'ai eu honte! ce que j'ai redouté de la part de mon père! J'espérais toujours qu'il ignorerait ce que j'avais fait! je ne pensais pas à mon pauvre petit, je ne voyais que les regards terribles de mon père, les larmes de ma mère: je n'avais qu'une idée : faire disparaître toute trace de ma faute ! » Élizabeth Fry passa deux heures avec la malheureuse femme, la veille du jour fatal, et elle rentra à Mildred's Court le cœur plein de reconnaissance pour les bons sentiments que la grâce divine faisait naître
dans ce cœur brisé, mais son visage portait les traces d'une si grande émotion que ceux de ses petits enfants, qui avaient coutume d'accourir auprès d'elle dès qu'ils entendaient retentir le pas des chevaux sur le pavé de la cour, reculèrent, épouvantés dans leurs petites âmes craintives : « Maman a eu du chagrin! » disaient les petits garçons à leurs sœurs plus jeunes qui pensaient seulement qu'elle devait avoir bien mal à la tête. Les syncopes succédèrent aux syncopes pendant quelques heures, et la bonne des enfants, très ancienne et attachée, finit par envahir le quartier des bureaux pour prévenir M. Joseph Fry que sa femme ne faisait que pleurer dès qu'elle reprenait sa connaissance.
C'était pour Elisabeth Fry le sujet d'une humiliation et d'un regret continuels que cette susceptibilité nerveuse qui la mettait à la merci de toutes les émotions douloureuses, fussent-elles naturelles et inévitables. Il lui arrivait même parfois de se demander si Dieu ne lui envoyait pas cette épreuve pour lui faire comprendre qu'elle n'était pas propre à l'œuvre à laquelle il l'avait destinée et que la sensibilité morale et physique qu'elle ne pouvait dominer lui devait fermer ces portes des prisons qu'elle avait cru
ELIZABETH KRY
voir s'ouvrir toutes grandes devant elle. La visite de son mari auprès de son lit était le meilleur remède à ces imaginations maladives; Joseph Fry avait moins de mouvement d'esprit que sa femme et il était moins sujet à se laisser impressionner par les circonstances passagères de l'existence. Sa nature simple et droite, une fois imbue d'une conviction, ne se laissait pas facilement ébranler, et lorsqu'il trouva Elisabeth en proie à des mouvements de conscience et d'imagination qu'il n'était même pas en son pouvoir de concevoir, il ne sut que lui répéter ce qu'elle avait elle-même dit tant de fois : « Si Dieu t'a appelée à travailler pour lui à cette œuvre, comme tu en es convaincue dans ton état normal, ne sais-tu pas qu'il ne t'abandonnera pas à ta propre force qui n'est que faiblesse et à ta propre sagesse qui n'est que folie? Ne t'a-t-il pas déjà lait de grandes grâces bien des fois et n'a-t-il pas accompli sa puissance dans ton infirmité ? »
Elizabeth sortait à peine d'une nouvelle syncope lorsque les paroles tendrement sensées de son mari vinrent frapper ses oreilles et il lui sembla entendre la voix d'un ange qui lui reprochait son manque de foi. Ouvrant ses yeux troublés comme pour chercher à reconnaître le messager céleste, elle aperçut à côté
d'elle la figure bien connue et le bon regard affectueux de son mari : « Ah! c'est Joseph! pensa-t-elle? Dieu a mis sa parole sur des lèvres qui me sont chères, car ce n'est pas ainsi qu'il m'instruirait de lui-même », et elle se souleva sur son lit pour passer ses bras autour du cou de M. Fry. Revenu à sa tendresse et à ses consolations naturelles, il l'embrassa et ferma les rideaux de la fenêtre en l'engageant à sommeiller en attendant l'heure du diner. « Si tu ne peux pas t'empêcher de penser à cette pauvre créature, prie Dieu pour elle », dit-il en quittant la chambre, tandis que Mrs Fry ne pouvait se lasser d'admirer la sagesse simple et pratique dont son mari était animé ce jour-là. « Il sent comme moi, mais il est plus sensé et plus confiant, se disait-elle. Dieu saura bien parler lui-même à cette pauvre âme pour laquelle j'avais l'inconcevable prétention de remplacer sa Providence. »
Elle s'assoupit en priant pour la condamnée. Lorsqu'elle se réveilla vers la fin du jour, un frisson parcourait encore tout son être en se rappelant que la pauvre Ann Peters n'avait plus qu'une nuit à passer sur la terre et qu'elle ouvrirait le lendemain les yeux dans l'éternité. « Jésus sera là, se répétait-
elle en croisant les mains pour prier, et il la recevra dans son règne, car elle se repent et elle croit. « Jamais le visage serein de la femme et de la mère n'avait paru aux yeux des siens plus doux que ce soir-là lorsqu'elle s'assit à la table du souper, toute pâle encore des secousses de la journée, et la prière de famille, avant la séparation de la nuit, tomba comme une rosée bienfaisante sur tous les cœurs, que le maître de la maison avait remis à la garde suprême du Père céleste.
Dans sa tendresse attentive et simple, le premier soin de M. Fry fut de tourner dès le lendemain matin les pensées de sa femme vers les pauvres enfants qu'elle désirait depuis si longtemps voir instruits et dirigés dans le droit chemin. Mais où pourrait-elle trouver une maîtresse capable de les instruire qui consentît en même temps à accepter le devoir de visiter journellement la prison, sinon d'y habiter à demeure? « Dieu te l'enverra », répétait M. Fry, et sa femme serrait cette parole dans son cœur comme un bouclier contre sa propre incrédulité lorsqu'elle entra ce jour-là àNewgate où l'attendaient les nouvelles du courage et de la confiance de la pauvre condamnée qui avait, le matin même, subi sa
sentence ; instinctivement le gouverneur et les gardiens de la prison ne s'étendirent pas longuement sur ce sujet, les traits fatigués de Mrs Fry disaient assez qu'elle n'était pas de force à supporter des émotions renouvelées.
Comme elle entrait dans la salle des femmes, où tous les visages les plus alourdis par la misère et le vice s'illuminaient à son approche, une fille d'origine irlandaise, Mary Connor, se glissa tout près d'elle sans bruit, en levant sur la visiteuse des regards suppliants, qui semblaient annoncer une importante requête. Au même instant la salle commençait à se vider des hommes et femmes, de mauvaise mine pour la plupart, qui étaient venus visiter les prisonnières. Depuis les premières entrevues de Mrs Fry et de ses amies avec les détenues deNewgate, certains progrès s'étaient opérés dans l'état de celles-ci : l'espace consacré aux femmes s'était considérablement accru en sorte qu'elles se trouvaient moins resserrées dans leurs quartiers; des nattes étendues sur le pavé avaient remplacé la paille, et une double barrière séparée par un certain espace avait été élevée entre l'entrée des salles et le préau destiné aux visiteurs. Cette amélioration, destinée à empê-
IXIZABF.TH l'RY I jg
cher des communications qui avaient souvent de grands inconvénients pour la sécurité de la prison, avait créé une difficulté pour les visiteurs qui apportaient souvent des présents de vivres ou de vêtements qu'il n'était plus possible de faire passer de la main à la main. Mrs Fry n'avait pas été informée de ces modifications, et elle ne s'était jamais trouvée dans la prison à l'heure où les visiteurs y étaient admis, en sorte qu'elle fut très étonnée lorsqu'une sorte de large cuillère emmanchée au bout d'un long bâton vint heurter son épaule au moment où le geôlier se préparait à lui ouvrir la grille de la double barrière. Sur la cuillère qui l'avait ainsi frôlée, elle vit déposé un morceau de viande crue, deux paquets de tabac et une bouteille dont l'odeur signalait la présence du gin. « Qu'est-ce que cela? » ne put-elle s'empêcher de demander à la femme demi-nue qui tendait les mains pour recevoir le présent que lui apportait un homme déguenillé, au chapeau graisseux posé sur l'oreille, qui repoussait du coude tous ses voisins pour se faire jour jusqu'à la complice qu'il était venu chercher dans la prison. « Ah! c'est ce qu'il me faut pour la semaine, à moi et au petit ! » répondit d'un ton insolent la misérable créature qui tenait à la main un
l80 GRANDS SERVITEURS
petit garçon couvert d'ulcères et dont les traits hébétés indiquaient qu'il avait depuis longtemps fait connaissance avec le contenu de semblables bouteilles.
« Vous ne donnez pas de gin à ce baby! ne put s'empêcher de dire la visiteuse.
— Je lui donne ce que je veux, » repartit la détenue qui se retirait triomphante en criant de toutes ses forces : « Merci, Jack, à la semaine prochaine, je te rendrai ta bouteille, celle de la semaine dernière a été cassée dans une bataille avec Nan Slocum ! »
Le geôlier avait repoussé la mégère, et Mary Connor se trouvait enfin au but de ses désirs, tout près d'Elizabeth Fry qui était venue seule à Newgate ce jour-là. « Pourrais-je vous parler, madame?» demandât-elle d'un ton humble. Mrs Fry jeta un regard rapide autour d'elle, elle n'avait jamais cherché à encourager les conversations particulières, ni aucune sorte de confession sur le passé : dans sa conviction instinctive qui devait être peu à peu confirmée par l'expérience, il n'y avait point d'avantage pour les criminelles à s'étendre sur leurs déplorables antécédents. Au lieu de revenir sur leur vie passée pour s'en excuser ou pour la regretter, il était important de
leur faire comprendre qu'elles pouvaient commencer une vie nouvelle avec des forces nouvelles accordées par la grâce de Dieu et que le passé derrière elles devait rester dans le lointain sinon dans l'oubli. Mais Mary Connor avait évidemment quelque chose d'important à communiquer, et Mrs Fry lui fit signe de s'approcher de la barrière maintenant libre des derniers visiteurs. La pauvre fille était si émue, qu'elle pouvait à peine balbutier. « Madame, dit-elle d'une voix entrecoupée et si basse que Mrs Fry, dont l'ouïe était pourtant particulièrement fine, fut obligée de se pencher vers elle pour saisir ses paroles, savez-vous que dans mon village j'apprenais à lire aux petits enfants? »
L'attention de la visiteuse fortement excitée par ce début, la détenue continua : « J'étais heureuse, je vivais avec ma mère qui était bonne et pieuse, mais elle est morte et j'ai écouté les mauvais conseils : je n'avais pas de montre, j'en ai volé une et j'ai été arrêtée pour mourir dans cet enfer, car je n'y vivrai pas longtemps, je le sens bien. »
Les pommettes rouges, le teint transparent de la pauvre entant semblaient en effet indiquer que sa santé était gravement altérée : « Je me surprends
l82 GRANDS SERVITEURS
quelquefois à regretter non seulement le temps de mon innocence, mais le métier si doux qui suffisait à mon existence; j'ai essayé de donner quelques leçons aux pauvres petits enfants qui croupissent ici dans l'ignorance, mais les mères sont de vrais démons. Elles ont frappé ceux que j'avais ramassés autour de moi et je n'ai pas été épargnée par leurs coups. Si vous pouviez les faire instruire et les arracher au mal dont ils périssent, je me chargerais bien de donner les leçons, si Vous pouviez me faire protéger par le geôlier. »
Les yeux de Mrs Fry s'étaient remplis de larmes. Dieu lui avait-il envoyé cette pauvre pénitente pour exaucer le plus cher de ses désirs, la plus fervente de ses prières ? Elle avait jeté un regard autour d'elle, elle voyait que dans leur oisiveté malsaine et corruptrice les femmes perdues qui remplissaient les salles commençaient à s'inquiéter des communications de Mary Connor dont elles se défiaient presque toutes depuis qu'elle avait essayé d'instruire leurs enfants. D'un geste, elle fit donc signe à la détenue d'avoir patience et, prenant place sur une chaise à demi dépaillée et boiteuse, elle ouvrit le petit Évangile qu'elle tira de sa poche et, sans autre
KLIZABETH FRY r 83
préambule, elle lut de sa voix douce et ferme la parabole du maître de la vigne dans le vingtième chapitre de l'Évangile selon saint Matthieu, en ajoutant simplement quelques paroles sur la miséricorde infinie qui accueille les ouvriers de la onzième heure et ne met dehors aucun de ceux qui cherchent le pardon et le salut.
Les femmes écoutaient en silence. La voix de Mrs Fry commençait à trembler dans l'émotion que lui causait cette première tentative sérieuse pour annoncer le nom du Sauveur aux misérables créatures qui l'avaient repoussé et contristé leur vie durant.
Une femme, la même qui avait récemment reçu les présents de son complice et la bouteille de gin, s'écria de son accent d'ivrognesse : « Qu'est-ce que cela, Jésus Christ? Connais pas. » Mrs Fry relevait la tête pour répondre, blessée jusqu'au fond de l'àme par le ton méprisant de la malheureuse, lorsqu'une voix s'éleva de l'autre bout de la salle : « Jésus-Christ est le Fils unique du grand Dieu du ciel et de la terre qui est venu mourir sur la croix pour sauver les pécheresses comme vous et moi! »
Les veux de la charitable visiteuse comme ceux
de la grossière interlocutrice se tournèrent vers celle qui avait parlé, jeune encore, affaiblie par un mal hideux, même dans ce repaire de monstres, et qui appuyait sur sa main amaigrie une tête enveloppée de linges ensanglantés.
« Ah! tu veux prêcher, toi? cria l'ivrognesse, ce Fils de Dieu dont tu parles t'a cependant laissé manger par le loup !
— Oui, repartit la pauvre malade, il a abandonné mon corps à la souffrance pour sauver mon âme qui l'a si longtemps abandonné et trahi. »
En parlant ainsi, elle éclatait en sanglots qui agitaient douloureusement son pauvre visage dévoré par le cancer.
Mrs Fry était tombée à genoux à côté de sa chaise, presque toutes les femmes avaient imité son exemple; à côté d'elle, Mary Connor; au bout de la salle, la malade qui venait de rendre témoignage au Dieu qu'elle avait connu naguère. Seule l'ivrognesse resta un moment debout d'un air de défi, personne ne la regardait; lorsque la prière fut terminée et que Mrs Fry se releva, l'insulteuse était accroupie à terre la tête cachée dans ses mains.
Plusieurs femmes entouraient Élizabeth Fry qui
KLIZABETH FKV 10D
ne pensait plus maintenant à retrousser sa robe :
« Hélas ! disait l'une, le temps du salut est passé pour moi, il y a plus de dix ans que je n'ai prononcé le nom de Dieu, sinon dans un jurement!
— Et moi, je n'ai même pas été à l'église pour me marier ou faire baptiser mes enfants, disait une autre; nous ne sommes plus à la onzième heure, c'est au moins la douzième ! »
Une femme âgée marmottait entre ses dents par un souvenir lointain de la parabole des dix vierges qui s'était tout d'un coup réveillé dans un coin de sa mémoire comme un témoignage accusateur : « Et la porte fut fermée ! »
Mrs Fry l'avait entendue, une indicible émotion s'empara de son âme : « Non! non! » s'écria-t-elle en se redressant de toute la hauteur de sa taille élancée au milieu des misérables qui semblaient en ce moment entrevoir l'excès de leur abaissement. « Non ! la porte n'est pas encore fermée, puisque le Seigneur Dieu tout-puissant m'a envoyée ici pour vous parler de son amour et de sa miséricorde! Il vous appelle à travailler dans sa vigne, la onzième heure dure encore! hâtez-vous d'entrer pendant qu'il en est temps ! écoutez celles qui connaissent le Sauveur lors même qu'elles l'ont abandonné et oublié : Ne
laissez plus vos pauvres petits enfants croupir dans l'ignorance et l'abandon. Je vous demande de me promettre que vous les laisserez instruire par Mary Connor, si je les habille tous de vêtements propres et chauds comme j'ai commencé de faire pour quelques-uns; ne repoussez pas la parole de vie qui est offerte à ces pauvres petits êtres qui souffrent par votre faute sans qu'aucun crime les ait amenés ici dans cette prison ! Vous leur avez donné la vie terrestre au prix de vos cruelles souffrances, ne leur refusez pas la vie éternelle et le salut de leurs âmes par Jésus-Christ! »
Elle s'arrêta, l'émotion l'étouffait, son beau et grave visage était baigné de larmes, bien des femmes pleuraient autour d'elle. Des mains noircies par le travail se tendaient vers elle.
« Nous voulons bien, disaient toutes les mères.
— Il ne faut pas commencer pour abandonner ensuite l'entreprise et laicser retomber vos enfants dans l'ignorance, reprit Mrs Fry; à ma première visite, vous me direz si vous êtes toutes décidées à choisir Mary Connor pour îmitresse de l'école ; si vous êtes résolues à lui laisser instruire vos enfants, j'apporterai avec moi les livres dont ils auront besoin
et nous invoquerons l'aide de Dieu sur ce premier
travail dans sa vigne. »
Les femmes disaient toutes ensemble : « Oui! » Mrs Fry s'arrêta en sortant de la prison chez le
gouverneur plein de déférence et d'admiration pour
elle. « Je vais ouvrir une école dans le quartier des
emmes », dit-elle. Le gouverneur la regardait avec un
étonnement mêlé de compassion.
« Une école àNewgate, fit-il, et où trouverez-vous
la maîtresse et les élèves?
— Ici! dit résolument la charitable visiteuse, les matériaux de l'œuvre de Dieu sont partout, à Newgate comme ailleurs et je n'en demande pas d'autres.
— Et vous croyez que ces furies vous laisseront faire ?
— Elles me l'ont promis, » dit Mrs Fry qui sentait son courage un peu ébranlé mais qui n'aurait voulu pour rien au monde laisser paraître devant le gouverneur quelque chose du trouble que lui inspiraient ses paroles. Les shériffs de Londres, venus ce jour-là pour affaires dans le cabinet du gouverneur, regardaient avec stupeur cette femme belle et jeune, de la plus imposante tournure, évidemment élevée dans une société choisie et cultivée qui parlait avec tant
de calme d'une école à fonder dans Newgate au milieu des plus misérables créatures de leur sexe. « Elles vous laissent parler, madame? » demanda l'un d'eux d'un air surpris. Il lui était arrivé dans l'exercice de ses fonctions de pénétrer dans le quartier des femmes à Newgate, et il s'était enfui au bout de quelques instants avec plus de précipitation que de dignité, abasourdi et pétrifié par les cris et les vociférations des détenues et des mendiantes.
« Elles me laissent parler, lire, prier et elles pleurent, » répondit Mrs Fry, sans ajouter le nom du shériff qu'elle ne connaissait pas et suivant la coutume des quakers qui ne faisaient jamais usage des mots monsieur ou madame . Les shériffs et le gouverneur s'inclinèrent tous ensemble devant la jeune femme : « Poursuivez votre travail, madame », dit le plus âgé de tous et si vous ne réussissez pas auprès de ces pauvres créatures comme il y a lieu de le craindre, le Dieu que vous servez vous rendra au double dans le sein de vos enfants ce que vous essayez en faveur de ces pauvres abandonnées. »
Mrs Fry rentra chez elle, si émue et si heureuse qu'elle ne put s'empêcher d'envoyer chercher son amie et sa première compagne Anna Buxton, pour
l'aider à rendre grâce au Père des miséricordes qui les comblait de ses bénédictions.
L'entreprise était si difficile et semblait entourée de tant d'obstacles que Joseph Fry avait particulièrement recommandé à sa femme de ne pas parler de ses visites à Newgate. « On se moquerait de toi et on traiterait tes projets de rêveries! » avait-il dit. Elizabeth était toujours disposée à se taire et elle avait naturellement une grande horreur de la moquerie et du jugement malveillant des hommes. Elle avait donc jusqu'alors poursuivi en silence son entreprise et n'en avait parlé qu'à Dieu. Cependant lorsque l'école fut décidée, elle ne pouvait plus suffire seule à la tâche : des visites journalières à la prison seraient évidemment nécessaires pendant les premiers temps et il fallait chercher ailleurs quelques bonnes volontés efficaces. Ce fut d'abord parmi les quakeresses qu'Elizabeth Fry se mit a recruter des compagnes. Anna Buxton lui avait été fidèle dès la première heure; l'une et l'autre amenèrent bientôt à Newgate quelques nouvelles assistantes. Sur toutes, la première impression fut la même, bien qu'elles ne fussent pas naturellement aussi timides et susceptibles qu'Elizabeth Fry.
190 GRANDS SKRVITEURS
Mary Sanderson arriva un matin à Newgate avec Anna Buxton, déjà endurcie au spectacle du quartier des femmes. Lorsque la nouvelle venue se vit en face des furies échevelées, à demi nues qui se poussaient et se heurtaient l'une l'autre auprès de la barrière , mendiant et vociférant de toutes leurs forces et lançant devant elles leurs longues cuillères de bois pour recueillir les offrandes en argent ou en nature, la jeune femme à l'air résolu et grave se sentit sur le point de défaillir; elle pressa contre son sein le bras d'Anna Buxton qu'elle avait passé sous le sien en entrant : « Ce sont des bêtes fauves et non des femmes! » murmura-t-elle tout bas, et les couleurs quittèrent ses joues lorsqu'elle aperçut le geôlier qui se préparait à refermer derrière elles les barrières qu'il avait ouvertes pour laisser passer les visiteuses. « Je remets ma vie entre tes mains car tu m'as rachetée! ô Eternel Dieu de vérité! » murmurat-elle en s'avançant à la suite d'Anna Buxton qui parlait à plusieurs femmes dont elle avait déjà fait la connaissance dans ses visites antérieures avec Élizabeth Fry; son étonnement fut aussi grand que son premier effroi lorsqu'elle vit sa compagne qui prenait dans sa poche un Nouveau Testament pour lire la
parabole de l'enfant prodigue, incomparable texte de toutes les exhortations aux prisonnières. Après la lecture, les femmes, maintenant calmées, semblaient attendre la prière; mais comme les dernières paroles de supplication et de reconnaissance expiraient sur les lèvres d'Anna Buxton, la pauvre novice aperçut avec effroi une furie échappée de l'une des cellules parcourant à grands pas toute la salle comme une jument indomptée et, les bras tendus, arrachant sur son passage les bonnets et quelque fois les cheveux de ses compagnes. Elle était arrivée devant les deux visiteuses, l'une calme et confiante, l'autre pétrifiée par la terreur. Ni Tune ni l'autre n'avait bougé, mais la mégère en arrivant à côté d'elles fit tout à coup un saut en arrière et se précipita dans son repaire sans poursuivre sa course insensée, et se contentant de brandir au-dessus de sa tête les trophées de sa violence. En sortant de Newgate, Anna Buxton se tourna vers sa compagne : « J'aimerais que tu te joignisses à moi pour demander à notre Dieu l'âme de cette pauvre folle, Mary! » dit-elle. Son amie fit un signe d'assentiment. Elle était encore trop effrayée pour parler, mais les deux visiteuses ne manquèrent pas à leur engagement et la bonté du Dieu fidèle
leur accorda cette joie de voir Madge Lupton transformée, vêtue et dans son bon sens, délivrée de ses démons, glorifiant par sa vie honnête et pénitente la miséricorde divine qui l'avait appelée des ténèbres à sa merveilleuse lumière.
L'école de Newgate était ouverte dans une cellule hors d'usage, si petite malheureusement que les enfants et les filles au-dessous de vingt-cinq ans suffisaient à la remplir à l'excès, en sorte qu'il fallut renoncer à laisser assister aux leçons les femmes en grand nombre qui venaient se grouper autour de la porte pour recueillir quelques bribes du simple enseignement que Mary Connor donnait aux enfants sous la direction des dames qui venaient chaque jour l'une après l'autre l'encourager de ieur présence et de leurs conseils. Les schériffs et le gouverneur de la prison commençaient à croire au succès possible de l'entreprise d'Elizabeth Fry. Tous les enfants étaient décemment vêtus et la civilisation se glissait peu à peu dans leurs rangs, à la suite de la Parole de Dieu.