‹ Scénes historiquesChapitre 5 sur 10 · ORDRE ET TRAVAIL · texte numérisé non relu

ORDRE ET TRAVAIL

' La transformation qui s'était opérée autour de la petite école et dans la malheureuse existence des enfants retenus à Newgate, ne s'étendait malheureusement pas à tout le quartier des femmes prisonnières, et c'était après ses fréquentes visites à la classe journalière qu'Élizabeth Pryor, l'une des plus fidèles et utiles compagnes de Mrs Fry pendant toute sa carrière, écrivait à l'une de ses amies : « Ce que nous voyons tous les jours en suivant la petite école de Newgate à travers le quartier des femmes est tellement affreux que nous n'osons admettre aucune jeune fille dans nos rangs; il serait impossible de les rendre témoins des batailles, des querelles, des horreurs de la mendicité, de l'ivrognerie que nous ne pouvons en aucune façon réprimer. »

Mrs Fry n'était pas convaincue que le mal fût sans remède et elle répétait sans cesse à ses compagnes : « Notre Dieu est un Dieu d'ordre ; si l'ordre régnait au lieu du désordre dans cette terrible prison, nous aurions déjà un grand pas de fait et la parole de Dieu s'ouvrirait bientôt un chemin ». — Mais personne ne s'inquiète de mettre l'ordre ! disaient les plus courageuses des visiteuses elles-mêmes. Élizabeth ne répondait pas, mais elle réfléchissait nuit et jour aux moyens de faire accepter par les prisonnières des règlements qui pussent mettre fin aux plus graves des maux dont elle était chaque jour témoin.

Le gouverneur de la prison et les shériffs de la Cité de Londres étaient disposés à admettre toutes les propositions de la courageuse visiteuse, mais ils ne s'empressaient en aucune façon de la soutenir de leur autorité, absolument nulle d'ailleurs dans l'intérieur de Newgate. On ne leur demandait que de garder sûrement les criminels qui étaient confiés à leur vigilance; que les corps souffrissent, que les cames se perdissent pendant le temps plus ou moins long de la captivité, ils n'y avaient jamais pensé et peu leur importait. Mrs Fry et ses compagnes avaient le champ libre, mais sans aucun appui sérieux.

En dehors des onze femmes de la Société des Amis recrutées par Élizabeth Fry pour la visite des prisons, la femme d'un pasteur de l'église anglicane s'était jointe à la petite troupe et cette poignée de pionniers se réunit un matin dans le parloir de Mrs Fry, à Mildreds'Court, pour rédiger les règlements qu'elles se promettaient de proposer à l'acceptation des prisonnières.

La prière de Mrs Fry avait élevé tous les cœurs vers le Dieu des lumières et de toute sagesse lorsque Anna Buxton, secrétaire de la petite association à ses débuts, se mit à lire de l'accent le plus modeste le projet des réformes à introduire dans la prison de femmes deNewgate.

— Le but de notre association, disait-elle, est de pourvoir à l'habillement, à l'instruction et à l'occupation des femmes, de leur apprendre à connaître les saintes Ecritures, et de les former dans la mesure du possible aux habitudes d'ordre, de sobriété, d'activité qui les rendront dociles et paisibles pendant leur détention pour en faire ensuite des membres respectables de la société lorsqu'elles sortiront de prison.

En écoutant ce programme si fort éloigné de

196 grands serviteurs

l'état de choses existant, Elizabeth Pryor, malgré tout son courage ne put s'empêcher de pousser un soupir, quelques autres dames moins optimistes haussèrent les épaules.

Elizabeth Fry ne parut pas s'apercevoir de cette dernière manifestation et s'adressant seulement au soupir de son amie : « Tu as raison, Elizabeth Pryor, dit-elle, il y a un abîme à franchir entre ce qui est et ce que nous espérons; mais pourquoi le Dieu qui a dit que la foi pouvait transporter les montagnes ne nous ferait-il pas la grâce de jeter une de ces montagnes dans l'abîme, afin de le combler sous nos pas?

Ce fut constamment, dans l'œuvre de la réformation des prisons de femmes en Angleterres, le rôle particulier et distinctif de Mrs Fry de relever les cœurs et les pensées de ses compagnes à la hauteur des grandes convictions religieuses qui leur étaient communes et de remettre à leur place et dans leur rang secondaire les questions de détails, moraux ou matériels.

On en vint donc alors à la discussion de ces mêmes détails et plus d'une des collègues de Mrs Fry remarqua que sa voix s'élevait moins souvent que celle de ses plus fidèles compagnes et que lors même

ÉLIZABETH l-'RY I 97

qu'elle parlait elle n'était jamais attachée à son sens propre, à moins que les intérêts supérieurs des âmes y fussent particulièrement attachés. « Elle ne préside pas à proprement parler, elle dirige, » disait Élizabeth Pryor qui n'avait pas vécu dans l'intimité particulière de Mrs Fry avant que les affaires des prisonnières les eussent réunies dans un intérêt commun qui ne tarda pas à créer entre elles une affection profonde et sincère.

Le projet, arrêté dans toute ses parties, fut soumis à l'approbation des shériffs de Londres toujours incrédules sur le succès définitif des charitables efforts tentés en faveur des détenues et ils demandèrent à consulter les prisonnières en présence de leurs constantes visiteuses. « Nous ne vous refusons pas notre appui, répétaient-ils avec déférence, mais nous ne voudrions pas vous voir trompées et déçues. » Mrs Fry souriait avec une sérénité grave. « Vous comptez sur votre influence personnelle, je le comprends, dit le shériff, elle a déjà accompli de grandes merveilles, je n'aurais jamais cru à la possibilité d'une école à Newgate, mais en faire des femmes respectables au sortir de la prison »

Un éclat céleste illumina tout à coup les nobles

I98 GRANDS SERVITH.URS

traits de Mrs Fry. « Le Dieu éternel est notre appui », dit-elle à demi-voix, et le shérirï n'en demanda pas davantage.

Toutes les autorités constituées de l'imparfait régime pénitentiaire de la Cité de Londres se trouvaient réunies à Newgate un dimanche dans l'aprèsmidi pour proposer aux détenues le règlement rédigé par Mrs Fry et ses amies. Le gouverneur prit la parole et s'adressant à la foule des détenues, il leur fit lecture des exigences nouvelles qui leur seraient imposées par leur acceptation. Les dames visiteuses n'avaient pas attendu jusque-là pour sonder le terrain auprès de leurs malheureuses protégées et elles se croyaient assurées de la bonne volonté de la plupart des femmes qui savaient par expérience toutes les douleurs et les misères de l'existence à laquelle voulaient les arracher leurs amies chrétiennes.

Déjà, à la suite du comité tenu chez Mrs Fry, Mary Sanderson était allée visiter une des plus importantes maisons de la Cité qui fournissaient au Gouvernement les vêtements des prisonniers et des déportés ; elle avait demandé à voir le chef de la maison Dickson : « Je viens te prier de renoncer, en faveur de la charité de Christ, à l'une des branches importantes

ÉLIZABETH KRY l'J'J

de ton commerce, avait dit simplement la quakeresse; l'Association en faveur de la réforme dans les prisons de femmes a eu l'idée de s'assurer la fourniture même des prisons et des déportés à Botany Bay, car rien n'est plus important pour la moralisation de ces pauvres femmes que de leur fournir constamment de l'ouvrage grossier qu'elles soient en état d'accomplir. Les shérirfs de la Cité et les directeurs de l'administration des colonies sont disposés à nous abandonner cette branche de travail si tu consens à y renoncer pour ton propre compte et profit. »

Richard Dickson était encore jeune , devenu depuis peu, à la mort de son père, chef de l'importante maison de commerce fondée par celui-ci; mais la simple confiance de la quakeresse le toucha jusqu'au fond du cœur : « Ne prenez aucun souci du travail nécessaire aux prisonnières que vous voulez employer dans vos ateliers, répondit-il sans hésiter, je me charge d'y pourvoir; les directrices que vous mettrez à la tête des détenues n'auront qu'à s'adresser toujours à moi.

— Je te rends grâces, dit doucement la jeune femme dont les yeux se remplirent de larmes, je suis chargée de cette partie de l'œuvre et je me fie à toi. »

Les shériffs avaient déjà envoyé leurs charpentiers dans la prison; la buanderie qui était hors d'usage depuis que les femmes avaient pris l'habitude de savonner leur linge dans les salles communes fut nettoyée, réparée et agrandie à l'aide d'une cellule inoccupée; les femmes se demandaient entre elles ce qu'on prétendait faire de cette vaste salle. « Une nouvelle école où nous pourrons toutes assister aux leçons », disaient les unes; mais bien des détenues perdirent tout à coup leur envie de suivre la classe lorsqu'elles entrevirent la possibilité d'y assister. • « Non. Il faut un endroit à Mme Elizabeth pour nous parler à son aise, au lieu d'être assise sur une chaise' qui n'a que trois jambes et qui est toujours sur le point de faire la culbute », disaient les autres. « Je ne me dérangerai pas pour aller dans la nouvelle salle! » répétaient déjà plusieurs des assistantes ordinaires, lorsque Mme Elizabeth, comme l'appelaient habituellement les détenues, entra dans la salle commune, seule et l'air plus tendre et plus doux encore qu'à l'ordinaire. Elle commença comme de coutume par s'informer de la santé et des affaires de celles des détenues auxquelles elle s'intéressait particulièrement, elle entra un moment dans la petite école où Mary

KLIZABKTH l KY 201

Connor plus pâle et plus fatiguée que jamais, continuait à donner ses leçons à travers des accès de toux qui devaient l'emporter quelques mois plus tard, au moment même où les autorités de la prison frappées de son zèle et de son dévouement obtenaient sa grâce de la clémence de la Couronne. Puis Mrs Fry revint s'asseoir sur la chaise boiteuse qui lui était consacrée et dont personne n'eut osé prendre possession en son absence. « Mes chères amies, dit-elle en promenant autour d'elle ses regards pénétrants et doux, sans ouvrir l'Evangile qu'elle tenait entre ses mains, je pense bien souvent à vous, vous le savez et je me demande sans cesse ce que nous pourrions faire, vous et nous, pour vous tirer de la triste situation où vous êtes plongées, par votre faute, je le sais bien, mais cela est du passé et il faut nous occuper ensemble de votre avenir. Ne croyez-vous pas que si vous faisiez dès à présent l'essai d'une vie honnête et active, remplie par le travail et des occupations constantes, pendant que vous êtes ici, à l'abri, par le fait même de votre captivité, des entraînements et des tentations auxquelles vous avez trop souvent succombé, vous pourriez goûter la joie de marcher dans le droit chemin, et d'échapper aux liens du péché que Satan

a jetés autour de vous par vos malheurs et vos chutes dans l'existence douloureuse qui se trouve derrière vous? Vous avez obéi au diable et vous avez souffert, vous avez commis des crimes affreux qui ont attiré sur vous le châtiment de la justice humaine, en vous laissant exposées à la condamnation éternelle, tandis que si vous rentrez par la bonté de Dieu et avec son appui dans les voies de la vertu et du devoir, vous retrouverez avec la paix intérieure, l'estime de tous ceux qui sauront par quels efforts vous avez regagné l'honnêteté et la bonne renommée que vous aviez perdues. Vous savez et vous voyez chaque jour quel attachement nous avons conçu pour vous, puisque nous quittons nos maisons et nos familles pour venir vous visiter, passer auprès de vous de longues heures et lors même que nous sommes rentrées dans nos maisons, nous nous préoccupons de vos intérêts et de vos souffrances. Nous voudrions à tout prix vous venir en aide; nous n'épargnerons rien dans ce but, mais aidez-nous vous-mêmes de votre bonne volonté et de vos honnêtes efforts! »

En achevant de parler au milieu du silence le plus profond et le plus ému, Mrs Fry ouvrit son livre et lut la parole des talents en l'expliquant simplement,

KLIZABETH FRY 20 3

si bien qu'aucune des femmes présentes, quelque pauvre et quelqu'ignorante qu'elle pût être ne manqua de se dire en elle-même : « Moi aussi, j'ai quelque talent dont il me faudra rendre compte un jour!

Elle sortit après la prière en disant autour d'elle : « La première fois que je viendrai, nous aurons à causer ensemble de ce que nous pouvons faire de concert pour votre plus grand bonheur. »

Comme on parla tard ce soir-là dans la prison! Les voix confuses devinrent plusieurs fois si animées que le geôlier et son fils parurent à la porte des salles pour s'enquérir de ce qui se passait, mais nulle querelle n'était engagée et les prisonnières ne paraissaient pas excitées par les mauvais sentiments qui les animaient trop souvent, en sorte que les rapports des gardiens à Mary Sanderson lorsqu'elle apparut le lendemain dans la salle de l'école furent très satisfaisants. « Elles ne pouvaient pas se taire hier au soir, madame, dit le père, et elles disaient souvent : « Ce que Mme Élizabeth a dit est pour notre bonheur; il y en avait plus de vingt autour de la pauvre créature qui est mangée par le Loup, » et elle répétait : « Ah ! si vous saviez ce que c'est que de faire le bien au lieu du mal comme nous avons toutes fait chaque jour de

notre vie depuis tant d'années. » « Il y en avait bien quelques-unes qui se moquaient de la pauvre femme , » disait le fils, mais le père reprenait : « Je n'ai jamais rien vu de pareil à ce qui se passe ici depuis que Mrs Fry et miss Buxton y ont pour la première fois apporté leurs beaux visages. »

Les shériffs étaient donc plus émus et plus inquiets que les dames visiteuses à la pensée de l'accueil qui allait être fait au projet de l'Association. Il proposait en abrégé la nomination d'une matrone désignée par le comité pour la direction intérieure de la prison et la formation de certains groupes composés de douze femmes au maximum, sous la conduite d'une monitrice choisie par elles. Un travail facile devait être fourni aux femmes et surveillé par les monitrices qui veilleraient à la propreté comme à l'ordre des salles et à la bonne exécution de l'ouvrage. Les mauvais livres, les cartes à jouer devaient être interdites comme la mendicité, les jurements et les querelles. A neuf heures chaque matin et de même le soir à six heures un chapitre de l'Écriture sainte devait être lu aux femmes assemblées par la matrone ou par l'une des dames visiteuses. Le prix de l'ouvrage accompli par chaque femme devait être versé entre

KLIZABETH FRY 20 5

les mains de la matrone qui en tiendrait un compte exact au profit de chacune d'elles.

Des murmures de satisfaction et d'étonnement couraient dans les rangs des détenues à mesure que le shériff avançait dans sa lecture, particulièrement lorsqu'il fut question du choix des monitrices par les détenues elles-mêmes et du bénéfice qui pourrait résulter pour elles d'un travail assidu.

Celles qui n'avaient jamais eu l'habitude de l'occupation, et elles étaient nombreuses parmi les prisonnières, n'osèrent rien dire et, la lecture achevée, lorsque le shériffajouta : « Que celles qui sont décidées à accepter et à exécuter fidèlement ce règlement lèvent la main », les paresseuses levèrent le bras plus haut que leurs compagnes les plus actives dans la vie passée.

La joie et la stupéfaction étaient visibles sur le visage des administrateurs; ils avaient en main la liste des monitrices présentées au choix de leurs camarades par le conseil des dames visiteuses : l'un après l'autre les noms furent lus, acceptés avec plus ou moins d'empressement mais acceptés tous. Puis Mrs Fry tira de sa poche le petit Évangile bien connu et lut simplement la parabole du figuier stérile.

Toutes les femmes attendaient en silence selon la coutume des assemblées des Ami s, mais l'Esprit Saint n'inspira à aucune des dames visiteuses le besoin ou le désir de faire la prière a haute voix et, comme à l'ordinaire, dans la conviction que plus d'un cœur était rempli de prières muettes, les prisonnières rentrèrent dans leurs salles, en bon ordre et sans bruit.

Les shériffs entouraient les dames de l'Association dans le cabinet du gouverneur : « c'est un miracle ! » disaient les plus jeunes et les plus ardents, « une œuvre admirable! » reprenaient les autres. « Dieu a tout fait ! » répétaient les visiteuses. « Par vos mains, mesdames! » ajouta le gouverneur.

« Quels matériaux et qu'en avez-vous fait! » disaient les magistrats en se séparant. « Il faudra voir ce que deviendra ce règlement, » insinuaient deux ou trois incrédules.

— Celui qui a commencé l'œuvre l'accomplira jusqu'à la fin! » dit Mrs Fry en se retournant subitement vers le petit groupe des douteurs. Une flamme avait passé dans ses yeux d'ordinaire si doux, et ceux auxquels elle s'adressait reculèrent promptement au dernier rang de leurs collègues. « Qui aurait cru qu'elle nous avait entendus? » pensaient-ils.

Page 1