CHAPITRE IV
LES DEPORTEES
C'était une affaire importante maintenant de trouver la matrone qu'il fallait placer à la tête de la prison; quel dévouement, quelle fermeté douce, quelle patience charitable ne fallait-il pas posséder pour remplir un pareil poste ! Mrs Fry avait réuni autour d'elle un certain nombre de ses fidèles compagnes. « Il faut demander la matrone à Dieu, » ditelle simplement et jamais l'Esprit Saint ne manifesta plus clairement sa présence dans l'une des réunions intimes de la petite Association que ce jour-là. Aucune de celles qui avaient pris part à cette matinée de prières au début du travail nouveau n'oublia jamais la ferveur, la simplicité, la foi ardente des requêtes adressées au Dieu qui tient les cœurs dans sa main
et les incline comme un ruisseau d'eau, qui signalèrent cette recherche spirituelle de la servante du Seigneur nécessaire à son œuvre dans les prisons.
Deux jours plus tard, MrsFry appelait de nouveau à Mildreds'Court celles de ses amies qui avaient coutume de partager sans bruit avec elle la direction supérieure des affaires.
« Voyez, dit-elle à l'une et à l'autre de celles qui entraient, si Dieu n'a pas merveilleusement répondu à nos prières; Lydia Masham a écrit ce matin à l'Association, demandant à nous servir comme matrone à Newgate pour le début au moins et tant que ses forces pourront suffire à la tâche; je ne sais comment elle a été informée à Plashet de la résolution qui a été prise ici avant hier ?
— Ni comment elle a pu prendre son parti de renoncer à sa chère indépendance pour nous offrir des services incomparables, mais qui seront bien durs à rendre pour une personne qui n'est plus jeune et qui n'a même pas toujours une bonne santé? » ajouta Anna Buxton qui connaissait depuis longtemps Lydia Masham qui faisait partie de la secte des Amis et qui venait souvent à Plashet lorsque la famille de Joseph Fry s'y trouvait réunie. Tous les
enfants étaient accoutumés à accueillir avec joie l'arrivée de la petite quakeresse pâle et maigre, au costume pauvre et de modeste apparence, qui savait si bien les amuser lorsqu'ils étaient en bonne santé et les soigner lorsqu'ils étaient malades. Il n'y avait pas un seul des dix enfants qui ne fut prêt à rendre bon témoignage de la patience inépuisable et de la douce fermeté de la future matrone de Newgate. Il n'y eut pas un moment d'hésitation sur l'acceptation. « C'est Dieu lui-même qui nous l'a envoyée et lui a mis ce désir au cœur! » pensaient toutes les dames visiteuses.
Le télégraphe électrique n'existait pas alors et le service de la poste n'était pas rapide. Mrs Fry était pressée de faire savoir à sa vieille amie dans l'asile fondé par les quakers non loin de Plashet que sa proposition était acceptée avec reconnaissance; elle dépêcha donc avec sa lettre un garçon d'écurie à cheval. Lydia Masham était assise auprès de la fenêtre dans sa petite chambre au-dessus du porche qui dominait la route de Londres, ses mains infatigables agitaient régulièrement les aiguilles à tricoter mais son regard paisible était attaché sur la route.
Une légère rougeur monta à ses joues pâles lors-
qu'elle aperçut le cavalier qu'elle reconnut bientôt pour un jeune garçon de Plashet employé dans la maison de Joseph Fry qui l'avait arraché à la misère et à l'inconduite en le prenant à son service : « C'est Nat Bailey, pensa-t-elle, il m'apporte la réponse de l'Association. Elizabeth Fry savait bien que j'attendais — »
Dans la secte calme et mesurée des Amis, personne plus que Lydia Masham ne savait posséder son âme par la patience. Elle resta à sa fenêtre sans bouger, sans s'agiter, jusqu'à ce qu'une des petites servantes de la maison d'Asile vint lui apporter la lettre. Les mains de la future matrone de Newgate tremblaient légèrement en brisant le cachet mais son cœur s'était élevé vers Dieu afin de recevoir de lui la décision conforme à sa volonté souveraine. Elizabeth Fry pressée par le temps n'avait tracé que quelques lignes : « Oui: avec la joie et la reconnaissance profondes de toutes ! » avait-elle écrit. Une petite larme perla au bord des cils clairsemés de Lydia Masham et elle joignit les mains pour remercier Dieu qui lui ouvrait ainsi sur le tard la carrière de dévouement à laquelle elle avait aspiré toute sa vie.
Il n'y avait pas de temps à perdre et il était important de ne pas laisser évaporer les bons désirs
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qu'avaient témoignés les détenues. Le lendemain donc, Lydia Masham avec sa petite valise légère et facile à transporter comme le sac d'ordonnance d'un soldat était déposée par la diligence d'Essex à la porte de Mrs Fry qui voulut elle-même l'installer à Newgate.
Les femmes l'attendaient impatiemment, promptes à juger sur sa mine de sa domination future. Elles aperçurent avec plaisir le bonnet de linon serré à la tête qui annonçait la quakeresse et la première impression ne fut pas défavorable. La matrone, si timide à l'ordinaire que cette disposition de caractère avait seule un moment inquiété Mrs Fry, jetait autour d'elle des regards assurés et doux, sans paraître troublée du mouvement tumultueux et des vociférations qui se manifestaient dans la salle. Beaucoup de progrès s'étaient déjà opérés à Newgate, mais il fallait avoir connu l'état passé pour s'en rendre bien compte.
u Elle a l'air bon comme Mme Elizabeth si elle n'est pas belle comme elle! » disaient les femmes entre elles. Et ce fut sans hésitation qu'elles obéirent à l'injonction surprenante qui sortit des lèvres de la nouvelle arrivée cinq minutes après qu'elle fut entrée
dans la salle de la prison : « Mes chères amies, prions Dieu. »
Nulle n'était peut-être plus étonnée que Mrs Fry ; mais elle était trop pénétrée des croyances de sa secte pour ne pas penser aussitôt : « L'Esprit Saint est descendu sur elle : c'est au nom de Dieu lui-même qu'elle va invoquer la bénédiction de Dieu sur son entrée dans l'abîme qu'elle est appelée à combler pour tant de pauvres âmes égarées.
Tous les cœurs étaient émus et bien des yeux étaient humides lorsque les femmes se relevèrent; si quelques endurcies marmottaient entre elles : « Voilà bien de la Bible et des prières pour une journée! » Elles n'osaient pas le dire tout haut devant Mrs Fry. Le regard singulièrement pénétrant de la matrone ne tarda pas à lire leur mécontentement sur leur fronts, mais son calme courage ne fut pas un moment troublé : « Seigneur mon Dieu, pensait-elle, donne-moi précisément ces rebelles! »
Les schériffs en apprenant qu'une matrone était déjà installée à Newgate promirent de se charger de rémunérer ses services. Les membres de l'Association jugèrent cependant que la corporation avait été un peu trop économe en fixant le montant des honoraires
et elles décidèrent de l'augmenter d'une somme de 500 francs par an, payables sur les fonds de la société, jusque-là uniquement alimentés par la charité privée. Une gardienne de salle fut également désignée parmi les condamnées et chargée de maintenir l'ordre parmi les visiteurs du dehors qui ne devaient plus être admis qu'à de certains jours et à des heures fixées.
« Ne parlons pas de ce que nous entreprenons ici, avaient dit entre elles les dames visiteuses, si nous échouons au premier effort, nous aurions plus de peines à en tenter un autre si le bruit de l'entreprise s'était répandu dans le public. Elles avaient demandé le silence aux shériffs qui avaient naturellement interprété cette requête comme une confession tacite des doutes que pouvait inspirer l'œuvre nouvelle, mais un mois s'était à peine écoulé que le premier des magistrats de la Cité recevait d'Anna Buxton, au nom de l'Association, l'invitation de visiter Newgate afin de juger par eux-mêmes de la réforme qui s'y était accomplie.
Ils étaient un peu curieux, les braves shériffs, en tête desquels marchaient le lord maire et plusieurs des aldermen de la Cité, toutes leurs voitures étaient
déjà rangées devant la porte de la prison lorsqu'arrivèrent modestement les dames visiteuses.
Le gouverneur de Xewgate avait reçu les magistrats dans son cabinet sans paraître entendre les insinuations de quelques-uns d'entre eux qui eussent été bien aises de prendre les devants sur les membres de l'Association et de pénétrer avant leur arrivée dans le quartier des femmes.
« Il faut attendre nos hôtesses, dit-il au lord maire, Mrs Fry et ses amies sont ici les maîtresses du lieu. »
A cette déclaration , plusieurs des aldermen s'étaient redressés un peu choqués qu'une autorité quelconque et surtout l'autorité d'un comité de femmes pût prétendre à primer la leur propre dans une prison dépendant des corporations de Londres. Le gouverneur ne se troubla pas. « Lorsque vous pourrez juger de ce qu'elles ont fait, vous rappelant de quels matériaux elles disposaient, dit-il, vous ne serez pas disposés à leur disputer le pas. »
La porte s'ouvrit au même instant et l'un des gardiens de la prison introduisit Mrs Fry accompagnée du Comité tout entier.
« Vous n'avez pas de temps à perdre, Messieurs, dit
aussitôt Élizabeth Fry, si M. le gouverneur veut bien nous le permettre, nous passerons sur-le-champ dans le quartier des femmes.
— Un mot, madame, dit le lord maire s'adressant avec une visible déférence à Mrs Fry, nous vous demandons en grâce d'agir en toutes choses comme si nous n'étions pas présents et de suivre la marche que vous avez adoptée dans vos visites à ces malheureuses femmes. »
Mrs Fry inclina la tête sans rien dire, et elle précéda les magistrats dans la grande salle où toutes les femmes avaient été rassemblées par la matrone avec l'aide des monitrices.
Quel spectacle s'offrit aux yeux inaccoutumés des shériffs et des aldermen ! la plupart d'entre eux avaient, dans l'exercice de leurs charges municipales, visité quelquefois la prison et en particulier le quartier des femmes, dont ils avaient rapporté l'impression d'une demeure de furies, malades, criminelles ou folles! A la place des mégères qui se battaient, criaient ou mendiaient à gorge déployée, ils se trouvaient en face des longues rangées de travailleuses, leurs tricots ou leur couture dans les mains : les yeux baissés sur leur ouvrage, sans bruit, sans querelles,
toutes proprement vêtues d'habits aux couleurs foncées tandis que dans la salle de l'école dont la porte était entr'ouverte, on entendait la voix sereine de Mary Connor, malheureusement entrecoupée par de fréquents accès de toux, qui faisait réciter les leçons des enfants, entremêlant d'explications les devoirs indiqués pour le lendemain.
A la tête de chaque groupe de femmes était assise la monitrice, se levant d'instant en instant en réponse à quelque appel d'une des travailleuses pour examiner et diriger l'ouvrage et fournir aux besoins de la tâche journalière, du fil, une aiguille ou des rubans, à mesure que les ouvrières achevaient le travail commencé.
A l'entrée des magistrats et des dames visiteuses, toutes les femmes se levèrent sur un signe de la matrone qui occupait au bout de la salle une chaise un peu surélevée qui lui permettait de surveiller d'un coup d'oeil toutes les femmes confiées à sa direction.
Les détenues ayant repris leur place, Mrs Fry tira de sa poche l'Évangile et elle lut la parabole de l'Enfant prodigue d'une voix si pénétrante et si douce que les magistrats se sentaient involontairement émus. Le lord maire s'approcha de la matrone.
« Il n'y a pas plus d'un mois que vous êtes arrivée ici, n'est-ce pas, madame? » demanda-t-il à la matrone qui n'était pas habituée à cette qualification et qui le regardait d'un air étonné.
« Je m'appelle Lydia Masham », dit-elle, et elle ajouta : « Je suis entrée ici le sixième jour du troisième mois, selon le langage ordinaire des Amis.
— Et vous avez si vite introduit l'ordre au sein de cet affreux désordre? insista le lord maire.
— Je n'étais pas seule à l'œuvre, repartit la matrone. Les monitrices ont pris leur Lâche à cœur et m'ont fidèlement secondée : et jusqu'au jour qui a précédé celui-ci, l'une des dames de l'Association est venue chaque jour, dès la prière du matin, apportant avec elle son repas pour la journée et passant avec moi toutes les heures de la matinée et de l'aprèsmidi jusqu'au soir pour me venir en aide en cas de difficulté ou de rébellion, mais le secours le plus efficace a été celui du Dieu Tout-Puissant qui a mis luimême son esprit dans tous ces pauvres cœurs, si bien que pas une d'entre les détenues ne m'a donné suiet de regret ou de souci.
— Pas même celle qui se tient là-bas, la tête enveloppée d'un linge? demanda le magistrat dont les
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regard vifs et animés se promenaient de banc en banc cherchant à lire les pensées secrètes qui se cachaient sous ces visages en apparence si tranquilles, tout ravagés qu'ils fussent pour la plupart par les traces profondes du vice ou de la débauche. — Celle que vous voyez là est l'une de mes plus utiles assistantes, repartit la matrone dont un peu d'indignation faisait vibrer la voix. Son pauvre visage est dévoré par les ravages d'un cancer que ses compagnes appellent le Loup, voilà pourquoi elle le cache aux yeux des hommes. »
Le lord maire était assez troublé de son côté pour cesser le cours de ses investigations personnelles et il se rapprocha du groupe des aldermen et des shériffs tous remplis d'admiration et d'étonnement, et s'empressa de proclamer l'utilité et le succès de la méthode suivie par l'Association qu'ils adoptèrent à l'unanimité comme le règlement administratif de la prison à Newgate.
« Nous ne saurions assez vous rendre grâces, mesdames, dit alors le lord maire, lorsqu'il se trouva bien assuré des sentiments de son conseil municipal; vous nous avez donné une leçon de courage, de charité et de sagesse que nous n'oublierons jamais et
dont nous profiterons dans la plus large mesure avec votre autorisation; nous vous donnons le droit de punir par une courte peine de cachot les infractions à la discipline si heureusement instituée, et nous sommes prêts à nous charger d'une part notable dans les dépenses dont vous êtes trop longtemps restées seules responsables. »
Tous les magistrats manifestèrent par leurs applaudissements l'assentiment généralement accordé aux déclarations du lord maire, et la matrone fit signe aux prisonnières de se retirer, ce qu'elles firent dans le même ordre et avec le même silence qu'elles avaient observé jusqu'alors.
« Ne vous avons-nous pas dit vrai en affirmant que Dieu pouvait combler les abîmes en renversant au travers les montagnes? » demanda Mrs Fry à celui des shériffs qui avait d'abord paru le plus incrédule du succès de l'entreprise.
— Lorsqu'il rencontre la foi chez ses instruments ! » répartit le magistrat qui appartenait à une secte fort opposée à celle des quakers, mais Mrs Fry reprit : « Il inspire la foi comme la volonté et l'exécution selon son bon plaisir, » comme toutes les dames de l'Association se retiraient pour épancher
leurs cœurs joyeux devant Dieu par une prière de la matrone rentrée pour un instant dans son appartement avec ses admirables coadjutrices.
« Savez-vous, leur dit Lydia Masham, lorsqu'elles eurent achevé la prière, qu'il me revient du quartier des prévenues qu'elles commencent à devenir jalouses du bonheur des jugées qu'elles avaient jusqu'ici, me dit-on, traitées avec le plus grand dédain, si bien que vous pouvez vous attendre à recevoir de leur côté une requête demandant la faveur d'être assujetties aux mêmes règles et munies du même travail que vous avez organisé parmi les condamnées. J'étendrai volontiers à cette section mon active surveillance si vous le trouvez bon. mais il conviendrait, je crois, de m'adjoindre une sous-directrice qui passerait la journée dans leur quartier et me rendrait d'heure en heure un compte exact de ce qui s'y passe. Il y a parmi les détenues une ou deux personnes que je pourrais dresser à ce service s'il entre dans vos vues d'accorder aux prévenues la grâce qu'elles vont vous demander d'un jour à l'autre. »
Plusieurs des dames de l'Association hochaient déjà la tète. « Xous ne ferons jamais rien de bon des prévenues, disaient-elles, l'incertitude de leur sort
les empêche de fixer leur attention sur un travail régulier; d'ailleurs beaucoup d'entre elles sont dérangées par les interrogatoires préliminaires et par les entrevues avec les avocats...
— C'est chose évidente et vos observations sont pleines de justice, repartit Mrs Fry, qui avait l'horreur des récriminations inutiles, mais vous semble-t-il possible de refuser à ces pauvres femmes une demande qu'elles croient avec raison devoir être bien accueillie, lorsqu'elles n'ont pas d'autre motif pour nous l'adresser que les bons effets dont elles peuvent ellesmêmes juger auprès de leurs camarades de misère? »
Les objections tombaient devant cette simple question. « Si nous réussissons moins bien dans le second cas que dans le premier, il s'y fera cependant un peu de bien, »■ dit Lydia Masham, et ce fut en effet ce qui se produisit. « Quelles paresseuses que ces prévenues! » disaient parfois les monitrices, mais la matrone secouait doucement la tête. « Elles ont le cœur et l'esprit troublé! répétait-elle toujours, mais elles écoutent avec respect la lecture de l'Ecriture sainte et si elles ne travaillent pas autant que notre premier quartier, elles en retirent pourtant quelque profit et quelque avantage. »
C'était cependant une grande entreprise de trouver les sommes nécessaires à l'entretien des ateliers de Newgate et à la fourniture des vêtements convenables pour tant de prisonnières. Les ressources particulières des dames de l'Association n'y suffisaient pas en dépit des larges contributions fournies par les membres de leurs familles réciproques, mais l'œuvre commençait à être connue; à la suite de la visite du lord maire et des aldermen à Newgate, le conseil de la Cité vota une forte allocation pour le développement des entreprises charitables commencées à la prison et Mrs Fry vivait dans l'espoir d'obtenir de nouvelles ressources pour le travail nouveau qui se présentait à elle; la question de la déportation avec toutes ses complications devait nécessairement s'imposer à l'attention du comité, car dans l'état actuel de la situation, les condamnées à la déportation dans la Nouvelle Galles du Sud appelaient encore davantage l'indignation chrétienne et offraient peut-être plus de matière aux efforts charitables que l'état primitif de la prison de femmes à Newgate pendant les années précédentes.