‹ Scénes historiquesChapitre 7 sur 10 · PITIE · texte numérisé non relu

PITIE

Mrs Fry avait trouvé quelques repos à Plashet pendant les mois d'été qui avaient dispersé la plupart de ses fidèles compagnes. Mais l'œuvre accomplie à Newgate n'avait pas périclité, grâce aux constants efforts de Lydia Masham et des coadjutrices qu'elle avait su former et grouper autour d'elle. Mrs Fry ne se lassait pas de répéter à ses filles Catherine et Rachel revenues enfin auprès, d'elle : « Qui nous aurait dit, quand nous ramenions Lydia Masham de la réunion à laquelle elle venait assister de si loin et par un si courageux effort, que le Père Tout-Puissant préparait là en silence et dans l'humilité l'aide incomparable qu'il avait lui-même formée pour un travail décidé de longue date dans sa miséricordieuse sagesse? »

Les filles de Mrs Fry aimaient et vénéraient Lydia Masham, mais elles ne pouvaient admettre que l'œuvre des prisons eût été accomplie surtout par elle. « Je voudrais bien savoir comment cette pauvre bonne âme aurait eu le courage d'entrer toute seule au milieu de toutes ces furies si maman n'avait déjà commencé à les apprivoiser et à leur inspirer quelques bons désirs? » disaient entre elles les jeunes filles, mais elles n'auraient pas osé répéter cela devant leur mère.

C'était alors la grande préoccupation de Mrs Fry d'obtenir l'aménagement d'une prison exclusivement destinée aux femmes sous la direction de surveillantes de leur sexe et elle poursuivait cette grande entreprise avec des difficultés qu'elle n'avait pas éprouvées jusqu'alors. Pour la première fois et grâce à des imprudences de langage qui ne lui étaient pas familières, elle trouvait de l'opposition chez le gouvernement; en particulier chez le premier ministre lord Sidmouth. Celui-ci n'était d'ailleurs pas favorable aux vastes réformes entreprises à cette époque dans la législation anglaise au point de vue de l'usage abusif de la peine de mort.

Les mœurs anciennes et rudes de la population de

l'Angleterre avaient fait place à des habitudes plus douces et à une véritable transformation nationale, la justice et l'équité présidaient maintenant à la plupart des transactions sociales qu'avait profondément pénétré la charité chrétienne, mais les progrès de la législation n'avaient pas tenu tête à ceux de la société, elle restait au contraire dure et presque sanguinaire dans son application des peines légales. A la vérité la coutume avait modifié certaines pénalités, mais un simple vol dans un magasin, un faux en écriture, ou l'escroquerie sans violence restaient passibles de la peine de mort, et si cette rigoureuse sentence n'était pas toujours appliquée, grâce à certains artifices légaux et lorsque la victime du délit se refusait à poursuivre, la loi condamnait toujours à mort les faux monnayeurs et leurs complices; c'était donc l'effort constant de Mrs Fry depuis qu'elle s'était trouvée par ses visites à Newgate en fréquents rapports avec une foule de condamnés, d'obtenir du Parlement la revision du régime pénal ardemment poursuivie d'ailleurs depuis bien des années par les plus éminents jurisconsultes, agissant en cela de concert avec sir Samuel Romilly qui présentait chaque année à cet effet une motion à la Chambre des communes.

Quelle cruelle et poignante émotion en effet subissait la charitable visiteuse lorsqu'elle se trouvait en présence d'une jeune condamnée à mort pour fabrication de fausse monnaie! « Je sens la vie si forte en moi! disait à Mrs Fry Charlotte Newman qu'elle venait d'exhorter à la repentance dans toute l'angoisse de son âme, je ne puis pas me figurer que demain à cette heure-ci je serai morte! »

En cette occasion les filles de Mrs Fry attendaient toujours avec anxiété son retour de la prison, craignant que les émotions auxquelles leur mère était naturellement exposée n'eussent sur sa délicate santé les plus funestes effets.

Elle avait pourtant acquis des forces nouvelles et l'extrême sensibilité de son âme qui la livrait en proie à des souffrances nerveuses sans cesse renaissantes s'était calmée dans une grande mesure. Mais la lettre de la malheureuse Charlotte Newman écrite avant de monter au gibet renouvela dans son cœur un trouble profond par le calme même que semblait ressentir la pauvre condamnée ; elle paraissait se croire victime d'une profonde injustice de la loi qui l'accablait et dont elle ne croyait pas avoir mérité la rigueur. C'était précisément ce sentiment de propre

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justice et cette conviction de son innocence comparative que Mrs Fry avait travaillé à ébranler dans l'âme de la condamnée.

« Vous avez mérité la mort de cent manières, lui répétait-elle. Je l'ai méritée comme vous, un peu moins que vous, peut-être, s'il y a des degrés dans la condamnation, mais c'est par la grâce de Dieu que nous subsistons encore. Les hommes ont eu connaissance d'un acte criminel de votre part. Ils vous en punissent; faites appel à la miséricorde de Dieu et à la mort expiatoire de notre Seigneur Jésus-Christ, mais ne vous croyez pas innocente, vous ne l'êtes pas et vous n'obtiendrez le pardon de Dieu qu'en le demandant. »

En lisant la lettre de la malheureuse Charlotte, il semblait à Mrs Fry qu'elle avait échoué dans ses efforts pour l'amener à la pénitence et son cœur était déchiré d'angoisses lorsqu'elle reçut la visite de son frère Joseph John Gurney , ardemment engagé depuis quelque temps dans la cause qui excitait chez elle de si vifs sentiments de tendre et pitoyable charité.

Doué de facultés intellectuelles puissantes et rempli de la plus fervente piété, Joseph John Gurney

présentait comme sa sœur le rare mélange d'une beauté personnelle forte et douce avec une gravité pénétrante qui donnait beaucoup d'influence à sa parole et à sa présence. Par une regrettable indiscrétion les journaux avaient répété la lettre de Charlotte Newman à sa sœur et il avait deviné quel trouble cette conviction de ses propres mérites de la part de la condamnée jetterait dans le cœur de celle qui avait fait depuis quelques jours tant d'efforts pour amener la pauvre créature à de meilleurs sentiments. Il trouva en effet sa chère Elisabeth baignée par des flots de larmes nerveuses qui ne lui étaient plus habituelles. Assis à côté d'elle et tenant sa main entre les siennes, il la contemplait avec tristesse lorsqu'il dit tout à coup avec une tendresse patiente :

« As-tu offert à cette pauvre coupable le secours de la croix de Christ avec fidélité? » Mrs Fry releva la tête au milieu de ses larmes.

« Bien certainement, je l'ai fait! répondit elle.

— Lui as-tu fait voir qu'elle avait mérité la condamnation de Dieu si celle des hommes pouvait paraître douteuse?

— Assurément.

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— Eh bien, alors tu as fait tout qui était en ton pouvoir et tu peux, tu dois remettre entre les mains de la miséricorde du Père cette pauvre âme qui peut avoir reçu plus de vérité qu'elle n'a voulu laisser paraître devant les hommes au dernier acte sanglant de la tragédie dans laquelle elle jouait le principal rôle. >•>

Mrs Fry releva les yeux, essuya ses larmes et reprenant son calme accoutumé : « Tu dis vrai, Joseph John, dit-elle, et je me suis encore une fois reprise à vouloir faire le métier delà Providence avec ma présomption accoutumée. Que mon Seigneur et Sauveur me pardonne : Mais elle ajouta aussitôt : Je le conjure de sauver ma pauvre Harriett Skelton ! »

Plus intéressante encore que Charlotte Newman, Harriett Skelton, toute jeune et charmante, avait été arrêtée presque sans savoir qu'elle fût coupable, au moment où elle payait ses dépenses journalières avec un billet de banque qui lui avait été remis la veille par l'homme qu'elle aimait, sans qu'elle fut informée de l'origine coupable de cet acte de libéralité. Il lui avait dit seulement : « Fais bien attention à ne pas laisser traîner cet argent-là. »

Comme elle répondait : « Je ne laisse jamais traîner

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ce que tu me donnes ! » il s'était esquivé en marmottant : « Oh! c'est que ce serait encore pis pour ce billet-là que pour un autre! » Deux jours plus tard, tous les complices, inconscients ou autres, étaient sous les verrous.

Mrs Fry et ses amies l'avaient bientôt distinguée et s'intéressaient particulièrement à elle.

La bande de faux monnayeurs dont Harriett Skelton se trouvait à son insu être complice était trop nombreuse pour qu'il fût possible d'appliquer à tous l'extrême rigueur de la loi, et il fut toujours impossible à Mrs Fry de découvrir par quelle raison Harriett Skelton avait été désignée pour subir la peine capitale. Elle était déjà renfermée dans la cellule des condamnées à mort : au bout du long corridor qui séparait le quartier des prévenues et celui des jugées, et ses compagnes s'étonnaient encore entre elles de la rigueur inattendue et, à leurs yeux prévenus, absolument injuste qui venait frapper la pauvre Harriett.

« Soyez en sûres, dit enfin la malheureuse victime des tortures du Loup, elle est mieux préparée à mourir que les autres coupables du même crime et c'est pour cela que Dieu a permis qu'elle fût désignée par les juges, autrement il serait impossible de rien

comprendre à cette justice des hommes qui est constamment aveugle! »

L'explication de la cancéreuse parut plausible à la plupart de ses compagnes et, parmi celles qui avaient appris à prier depuis que Mrs Fry visitait la prison, plus d'une prière fervente s'éleva des salles de Newgate vers Dieu en faveur de celle qui pleurait et qui priait, elle aussi, dans la cellule des condamnées à mort.

Harriett Skelton n'y était pas seule : Mrs Fry trouvait moyen de la visiter presque chaque jour et elle était remplacée par quelqu'une de ses amies lorsqu'elle était retenue au dehors par les efforts qu'elle tentait de toutes parts en faveur de l'infortunée, auprès de ceux qui pouvaient obtenir sa grâce. Elle alla trouver le duc de Gloucester qu'elle avait naguères connu à Norwich dans le temps de l'habit de cheval écarlate et des concerts militaires auxquels ils assistaient de compagnie. Le fils de Georges III était bon et il avait conservé un agréable souvenir de la belle miss Gurney; il donna un vigoureux assaut auprès de lord Sidmouth et accompagna Mrs Fry dans sa visite suppliante chez les gouverneurs de la banque d'Angleterre, mais tous les efforts restèrent inutiles. Et Mrs Fry se vit réduite à porter la nouvelle de son

échec à la jeune condamnée. Elle la trouva en la compagnie d'un respectable vieillard, M. Baker, qui s'était, depuis quelque temps, donné la mission de consoler et d'encourager les condamnés à mort si fréquents alors dans le quartier des femmes comme dans celui des hommes à Newgate ; il était à genoux au moment où la lourde clef de la cellule tourna dans la serrure; comme le dernier verrou venait d'être tiré et que la porte tournait sur ses gonds, l'aumônier bénévole releva la tête et fit signe à la visiteuse de prendre place à ses côtés. La jeune condamnée n'avait rien entendu, absorbée par sa douleur et par sa prière. Elizabeth Fry s'agenouilla et elle priait en silence dans son cœur, pendant que M. Baker recommandait l'âme d'Harriett Skelton au Sauveur pitoyable qui était mort, lui-même, sur une croix infâme. Mais comme il achevait de répandre son cœur devant Dieu, la quakeresse reçut dans son âme ce précieux don du Saint-Esprit qu'elle était accoutumée à espérer, et de ses lèvres s'élancèrent vers le trône de grâce des supplications si ardentes, si tendres, si charitables que la condamnée souleva ses yeux éteints par les larmes pour voir d'où lui venait ce secours puissant d'une prière angélique. « Ah ! » soupira-

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t-elle dans son cœur lorsqu'elle reconnut la femme prosternée à ses côtés. Elle attendit longtemps avant de se relever, car à la suite de sa prière Mrs Fry avait été tout à coup pénétrée d'un tel sentiment de la présence et de la bonté de Dieu qui allait recevoir dans son sein la pauvre condamnée qu'elle ne pouvait plus s'arracher à la contemplation des réalités invisibles et éternelles.

Lorsqu'elle se releva enfin, la nuit était venue et le geôlier attendait avec une lanterne à la porte. Un seul coup d'ceil jeté sur la figure de la visiteuse rappelée brusquement sur la terre suffit à tout faire comprendre par Harriett Sketlton.

« Ne vous attristez plus! dit-elle très bas en se rapprochant de Mrs Fry, jamais je n'aurais pu être si bien préparée à mourir, vous m'avez ouvert les portes de la vie éternelle. »

Les larmes montèrent aux yeux de Mrs Fry qui se penchant vers la jeune femme, très petite et mince comme un enfant, la baisa doucement au front.

Hariett Skelton rougit jusqu'aux oreilles de reconnaissance et d'étonnement, et. elle s'inclina faiblement comme pour toucher de ses lèvres le bas de la robe de la quakeresse qui étendait les mains au-des-

sus de sa tête pour la bénir : puis elle sortit avec un dernier regard si tendre et si ferme dans sa paisible assurance que la condamnée se sentit fortifiée et portée dans les bras éternels de la divine compassion. Le vieillard accompagna un moment Mrs Fry dans le corridor : « Dieu vous bénisse, fit-il à demi-voix en la quittant, car vous avez fait vraiment ici l'œuvre d'un ange. » Lorsque Mrs Fry rentra à Mildreds'Court, ses filles guettaient son arrivée auprès de la porte et elles se préparaient à l'entourer de leur tendre sollicitude; mais elles aperçurent un tel rayonnement sur le front de leur mère qu'elles gardèrent toutes deux le silence, s'empressant à la servir avec un respect et une affection nouvelle. » Il faut tenir notre mère bien fort, se disait Rachel dont l'imagination ardente était très développée; sans quoi un jour elle nous échappera pour prendre son vol.

La cellule des condamnées à mort était vide à Newgate et Mrs Fry, qui venait d'être présentée à la reine Charlotte, plaidait maintenant auprès d'elle la cause des déportées comme elle avait quelques jours auparavant plaidé celle de la pauvre Harriet Skelton.

La reine avait convoqué la quakeresse à Mansion

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House, l'hôtel de ville de la Cité, pour une grande assemblée des enfants fréquentant les écoles municipales et les regards des assistants étaient tous attachés sur le groupe formé par la princesse couverte de riches pierreries selon l'usage du temps dans les occasions d'apparat, en face de la simple robe grise et de la haute stature de Mrs Fry qui semblait s'élever comme un ange puissant au-dessus de la reine petite et frêle. Un murmure d'admiration courait dans les rangs de l'assemblée et la foule rassemblée au dehors répéta le même applaudissement lorsque Mrs Fry sortit de la salle d'audience.

« On me dit que vous ne vous arrêterez pas en Angleterre, Madame, et que vous comptez étendre votre protection jusqu'aux navires qui emportent les déportées dans la Nouvelle Galles du Sud, » avait dit la reine à la quakeresse ; et Mrs Fry avait répondu :

« Mes amies et moi nous comptons en effet accompagner les partantes jusqu'à Deptford, et je te conjure, Majesté, de nous venir en aide pour subvenir aux besoins de leur cruelle traversée ! »

La reine fit un petit mouvement d'étonnement en s'entendant tutoyer par la quakeresse, tandis que les évêques qui se trouvaient à portée de la voix de

Mrs Fry souriaient de voir avec quelle bonne grâce adroite elle avait réussi à combiner ensemble les usages traditionnels de sa secte avec le respect dû à la situation élevée de son interlocutrice. Le soir même la reine Charlotte fit remettre un don de cent livres sterling à Mrs Fry pour l'aménagement du navire emmenant les déportées.

La pratique ordinaire de Newgate lorsque l'un des convois pour la Nouvelle Galles du Sud se trouvait en partance, avait toujours été de célébrer cette séparation des condamnées exilées d'avec celles qui restaient en Angleterre par un grand festin qui dégénérait vite en orgie et dont les frais étaient couverts par les aumônes recueillies depuis plusieurs jours dans les deux quartiers de la prison. On avait aussi l'habitude de les transporter, de Newgate à la Tamise, dans des charettes ouvertes qui se trouvaient aussitôt escortées par une foule désordonnée et bruyante dont les cris retentissaient autour des barques qui conduisaient les prisonnières jusqu'au navire.

C'était une grande préoccupation pourMrsFryetses amies que de parvenir à ce que le bien qu'elles espéraient avoir accompli dans les cames des malheureuses déportées dans la prison pendant leur déten-

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tion ne fût pas à tout jamais détruit par l'oisiveté et la fâcheuse promiscuité du long voyage.

Mrs Fry était enfermée avec son inséparable compagne Anna Buxton dans une des salles de Newgate en ce moment abandonnée par les femmes toutes occupées dans les cours à préparer les bagages de celles qui allaient partir, au nombre de cent vingthuit, sans compter les enfants.

« Comment occuper tant de mains et tant d'intelligences depuis si longtemps tournées vers le mal pendant les interminables semaines de ce voyage? » soupirait Mrs Fry; et Anna Buxton s'écria avec la promptitude d'imagination qui la caractérisait : « Donnons-leur des couvrepieds à faire en assemblant ensemble des morceaux d'étoffe, c'est si long! « L'idée était lumineuse, Mrs Fry le vit aussitôt. « Où trouveras-tu assez d'échantillons d'indienne pour occuper toutes ces travailleuses! » reprit-elle cependant, et Anna, qui était ce jour-là véritablement inspirée, répondit en attirant vers elle une plume et une feuille de papier : « En écrivant à tous les fabricants d'indienne à Manchester pour leur demander leurs échantillons, nous dirons à quel but nous les destinons! »

Le soir même vingt lettres étaient écrites, bientôt

suivies par vingt autres et la semaine ne s'était pas écoulée que miss Buxton, petite et mince comme elle Tétait, disparaissait absolument au milieu des paquets de toute provenance qui s'étaient entassés dans les magasins de son frère. Les dames visiteuses s'étaient réunies depuis plusieurs jours afin de partager Ténorme quantité de morceaux d'étoffe qu'il fallait confier à chaque monitrice de groupe pour le travail des douze prisonnières confiées particulièrement à ses soins.

En arrivant à Deptford dans les voitures de place fournies par Mrs Fry pour le transport des déportées, les dames visiteuses, leur présidente en tête, abordèrent le navire destiné au long voyage, la Maria, et elles éprouvèrent dès l'abord un sentiment pénible à la vue de l'étroit espace réservé aux prisonnières. « Ces malheureux enfants entassés à fond de cale mourront de chaleur et d'ennui! » pensaient-elles; mais il n'y avait aucune réclamation à faire, aucun changement sérieux à introduire dans l'aménagement, il fallait à tout prix tirer parti de ce qu'on, trouvait posséder. Mrs Fry s'en alla à la recherche du capitaine du navire.

« Comment comptes-tu organiser le transport de ces malheureuses femmes? » demanda-t-elle. '

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Le capitaine n'avait jamais vu Mrs Fry. A peine avait-il entendu parler d'elle et il regardait avec un étonnement accompagné de colère cette grande et belle personne à l'air imposant qui venait inopinément se mêler de l'aménagement de son navire, bien qu'il eut déjà cinq ou six fois transporté des déportées à Botany Bay, sans que personne, homme ou femme, fonctionnaire ou charitable visiteur, eût seulement songé à s'enquérir du sort des prisonnières à bord de la Maria. Il se fit répéter la

question de Mrs Fry! « Vous dites, madame ? »

Élizabeth Fry souriait involontairement!

« Je te demande comment tu comptes organiser l'existence de ces femmes et de ces enfants pendant les longs mois qu'elles vont passer à bord de ton navire. Elles arrivent en droite ligne de la prison de Xewgate, où nous faisons depuis plusieurs mois de grands efforts, mes amies et moi, pour les ramener à une vie honnête et régulière en sauvant leurs âmes pour l'éternité. Si elles perdent pendant le voyage tout ce qu'elles ont gagné en fait de décence et d'activité et cela faute de surveillance de ta part, leur sang sera sur ta tête, capitaine ! »

Le capitaine de la Maria était un homme sérieux

bien qu'un peu brusque comme beaucoup de marins. Il comprit aussitôt que la quakeresse était plus et mieux instruite que lui de ce qui concernait les prisons de femmes, et il lui dit avec une cordiale déférence : « Comment les installeriez-vous à bord, vousmême, madame, si vous aviez le commandement du navire? »

Elizabeth Fry sentit son cœur se gonfler de reconnaissance et de joie et elle s'empressa d'expliquer au brave marin son système de groupement sous la direction des monitrices. Depuis qu'elle avait su les noms des déportées, elle avait médité sur la formation des groupes divers, suivant l'âge et les dispositions des prisonnières, afin de déroger le moins possible aux habitudes de travail, d'ordre et de discipline qu'elles avaient acquises dans la prison. Les femmes avaient elles-mêmes accepté les règles qu'elle leur proposait et l'organisation des monitrices choisies pour chaque groupe de douze déportées partagé aux repas en deux subdivisions de six, permettait une sorte de surveillance continue qui n'avait jamais existé dans les voyages précédents de la Maria, le capitaine l'avouait sans réserve.

Il fallait également pourvoir à l'occupation et à l'in-

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struction des enfants. Parmi les déportées se trouvait une personne dotée d'une assez bonne éducation qui proposa de faire la classe au petit peuple des malheureux enfants si le capitaine pouvait trouver un coin propre à la réunion de la petite classe. Le capitaine de la Maria avait pris son parti des ennuis et des embarras de l'entreprise; un étroit espace fut dégagé à l'arrière du navire et là, la maîtresse d'école fut pourvue des matériaux et des livres nécessaires pour suivre en faveur des pauvres petits prisonniers la méthode d'enseignement intellectuel et de travail manuel qui avait été pratiquée à leur usage par Mary Connor tandis qu'ils étaient à Newgate. Mrs Fry vint un jour trouver le capitaine fort occupé à surveiller l'aménagement de son navire dans de pareilles conditions. Elle était la seule personne dont il admit les idées ou les propositions et lorsque Mary Sanderson avait tenté de suggérer quelques arrangements de sa façon, elle avait été repoussée avec tant de perte et une telle volée de jurons qu'elle avait appliqué ses deux mains sur ses oreilles en s'enfuyant tout effrayée. Mrs Fry tenait entre ses doigts une petite bourse : « Samuel Reynolds, dit-elle, je veux te confier cet argent, il y a là dix livres que tu remettras à la maîtresse de la

petite classe en arrivant à Botany Bay si tu es assuré de science certaine qu'elle a bien et fidèlement accompli la tâche dont elle s'est chargée à l'égard de ces pauvres enfants.

— Comment voulez-vous que j'en sache rien de science certaine, c'est-à-dire en y regardant par moimême? demanda le capitaine qui était très pressé ce jour-là.

— Je suppose que tu passes chaque jour l'inspection des différentes parties de ton navire, répartit Mrs Fry sans se troubler, et tu es homme à t'apercevoir si les enfants travaillent ou s'ils perdent leur temps. »

L'Association pour la réforme des prisons de femmes s'était presque tout entière établie à Deptford et ne quitta pas l'hôtel où elle avait pris ses quartiers jusqu'au départ du navire la Maria.

Seule, cependant, Mrs Fry était en rapports personnels et journaliers avec le capitaine Reynolds. La plupart de ses amies, Mary Sanderson en tête, s'esquivaient à la hâte lorsqu'elles le voyaient approcher à terre et se réfugiaient dans leur petite embarcation lorsqu'il apparaissait dans la partie du vaisseau qu'elles étaient alors en train d'arranger. Plusieurs des dames visiteuses étaient souvent occupées à orga-

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niser et à classer les petits morceaux d'indienne carrés, losanges ou rectangles dont on devait composer les courtes-pointes afin de donner aux monitrices une idée du genre de travail qu'elles devaient faire exécuter par leurs subordonnées. Les couvrepieds une fois achevés devaient être vendus en arrivant à Botany Bay au profit des déportées et le produit de ce travail assez recherché dans la Nouvelle Galles du Sud devait servir à procurer aux malheureuses prisonnières l'abri et la nourriture des premiers jours, car aucune précaution n'avait encore été prise dans les colonies de déportation pour recevoir les femmes qu'on débarquait simplement sur la côte, sans ressources et sans protection, ce qui les exposait naturellement aux plus funestes rechutes dans le vice.

Le dernier jour était arrivé, la Maria était prête à prendre la mer. Mrs Fry venait d'aborder le navire et les matelots s'empressaient autour d'elle, comme s'ils étaient eux-mêmes reconnaissants de ses efforts incessants en faveur des tristes passagères dont ils se trouvaient encombrés. Elle était à bout de ses ressources; la bourse de la reine Charlotte était vide, les provisions de tout genre dont il avait fallu

fournir le bâtiment, les habits qu'il avait été nécessaire d'acheter pour les plus dépourvues parmi les prisonnières avaient coûté cher. « Il nous faudra toutes faire un appel à nos frères, à nos maris et à nos cousins, en revenant », avait dit Anna Buxton dont le frère Fowel Buxton avait épousé l'une des sœurs de Mrs Fry; mais pour le moment tout ce qui pouvait contribuer à l'aisance comparative et à la bonne santé des déportées et de leurs enfants, pendant le voyage, était embarqué sous la garde du capitaine qui avait promis d'en surveiller la distribution entre les mains des monitrices. Mrs Fry regardait avec une émotion profonde toutes ces femmes qu'elle connaissait individuellement, dont elle avait en particulier défendu l'âme contre les tentations de Satan et les rechutes d'une vie tout entière passée dans le mal. Les femmes rangées sur le pont se disaient les unes aux autres : « Regardons la bien , nous ne la reverrons peut-être plus ». Le capitaine avait ouvert la porte de sa cabine et il se tenait derrière Mrs Fry entourée de ses compagnes. En passant à côté de Mary Sanderson , le brave marin avait dit en souriant : « Vous n'avez plus besoin d'avoir peur de moi, mademoiselle, je pars demain et vous n'aurez plus la crainte

de m'entendre jurer. » La jeune quakeresse joignit les mains : « Si tu voulais bien me promettre de ne plus jurer que je puisse t'entendre ou non ! » dit-elle d'un air si suppliant que le capitaine se mit à rire tout en disant : « Vous ne vous êtes donc pas aperçue que j'y avais fait bien attention depuis ce terrible jour où vous vous êtes sauvée en mettant vos mains sur vos oreilles? vous aviez toujours envie d'en faire autant du plus loin que vous m'aperceviez !

— Que Dieu te fasse la grâce de ne plus prendre jamais son nom en vain », s'écria Mary Sanderson touchée de la bonne volonté du marin.

En ce moment, Mrs Fry commençait à lire le psaume CVII confiant de tout son cœur ses pauvres protégées à Celui qui amène lui-même le vaisseau au port assuré. Puis feuilletant sa Bible elle lut la scène sur le lac de Génésareth pendant le sommeil du Seigneur lorsque ses disciples s'écriaient : « Seigneur sauve-nous! nous périssons! » puis s'agenouillant sur le pont au milieu de ses compagnes, elle appela le secours de Dieu sur le travail qui avait été commencé parmi les prisonnières : « Paul sème, Apollos arrose, mais c'est toi seul, Esprit Saint, qui donnes l'accroissement! Ne laisse périr aucune de ces brebis dont

plusieurs, nous l'espérons, ont sincèrement le désir de se donner à toi! »

Elle se taisait : tout autour de la Maria, dans la foule des navires qui encombraient la Tamise à Deptford, les matelots grimpés sur les vagues et sur les mâts ou pressés à bord des bâtiments voisins, retenaient leur souffle pour mieux entendre; l'équipage de la Maria était tout entier sur le pont, groupé le plus près possible de ces déportées pour lesquelles les matelots avaient d'ordinaire tant d'horreur et de mépris, ils les sentaient alors protégées par la tendre sollicitude des fidèles amies venues jusqu'à ce navire qui devait les emporter au loin pour témoigner de leur persévérant intérêt.

11 fallait partir, tous les yeux étaient remplis de larmes, Mrs Fry baisa le front des monitrices pendant que toutes les femmes se pressaient autour d'elle pour obtenir un regard; elle se retourna pour leur faire encore un signe de la main, puis accompagnée jusqu'au bord de la planche par le capitaine la tête découverte, elle descendit dans sa petite barque en disant très haut : « Dieu vous bénisse toutes ! » l'embarcation glissa sur le fleuve disparaissant derrière une nouvelle rangée de navires. Toutes les

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déportées s'étaient précipitées sur le point d'où elles pouvaient l'apercevoir encore; elle n'était plus là, la barque avait disparu.

Mrs Fry ne tarda pas longtemps après l'arrivée de la Maria à Botan y Bay à recevoir de la colonie pénale des nouvelles qui lui prouvèrent péremptoirement qu'en ce qui regardait les déportées, le travail opéré à Newgate parmi les prisonnières et les progrès qu'elles semblaient avoir faits resteraient et devaient rester absolument vains tant que les femmes en mettant pied à terre à Botany Bay se trouveraient dans l'état d'abandon absolu où les laissait la lacune de la loi et l'incurie du gouvernement pénitentiaire à cette époque; elle devait poursuivre cette réforme avec l'ardente persévérance qu'elle portait à toutes ses entreprises et qu'elle inspirait à ses coadjutrices, jusqu'à ce qu'elle eût obtenu que les hommes déportés fussent employés, dans les premiers temps de leur débarquement et avant que leur sort fût fixé ailleurs, à construire des abris qui pussent recevoir les femmes à leur arrivée dans la Nouvelle Galles du Sud, afin de permettre à ces malheureuses de trouver moyen de gagner leur vie et celle de leurs enfants dans les conditions nouvelles où elles se

trouvaient placées, sous la protection d'une matrone désignée par le gouverneur de la colonie. Lorsque cette entreprise nouvelle fut enfin menée à bien, Mrs Fry avait poursuivi ses charitables efforts au près et au loin, dans la Grande-Bretagne et sur le continent.

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