‹ Scènes populaires dessinées à la plumeChapitre 15 sur 46 · LE JURÉ · texte numérisé non relu

LE JURÉ

Il a beaucoup d'importance pour ceux qui

sont appelés à jugei>

LE PE^^SinSKT.

Bien, monsieur le juré, je vais poser la question. Maclou, dans votre pensée, les coups portés par Jean Iroux vous semblaient*ils avoir été portés sur la veuve Loddé avec intention?

MAGLOU.

Je n'savons pas, puisqu'i battiont la m'sure, et qu elle aviont dit , la mère Loddé : Je m'iève pas core; qu'elle m'aviont dit.

LE PR]isn)EHT.

Allez à votre place. Le témoin Prudhomme.

( Le témoin dépose son chapeau sur un banc , s* avance avec sa canne à la main , et répond à

toutes les questions cTune voix forte et sonore. )

LE PRÉSIDENT

Levez la main.

M. PRUDHOMME

Volontiers, monsieur le premier président.

LE PRÉSIDENT

Vous jurez et promettez de dire la vérité,^ toute la vérité, rien que la vérité.

M. PRUDHOMM£.

Je le jure devant Dieu et devant les hommes.

LE PRÉSIDENT

Êtes-vous parent ou allié du prévenu?

M. PRUDHOMME. '

Je pourrais Tétre ; je ne le suis pas : tous tes jours on voit, dans les familles les plus respectables, des scélérats y des intrigans, des,..

LE PRissiDENT ( F interrompant ).

Taise&vous. Tournez-vous du côté de messieurs les jurés.

M. PRUDH03fME.

Messieurs, je suis bien votre très-humble et très-obéissant serviteur.

LE PRÉSIDENT

Faites votre déposition.

M. PRUDHOMME

En ma qualité de professeur en fait d'écriture, messieurs, je dois donner mes soins à tous les sujets de Tun et de l'autre sexe indifféremment qui me sont confiés. Jean Iroux fut de ce nombre. Je cherchai à développer de bonne heure en lui ce que la nature devait y avoir semé; mais il ne se développait pas vite. Quant au moral, il n'était pas ce qu'on peut dire méchant; mais il ne mordait pas fort au travail. Les années coulaient grand train , et bientôt arriva cette époque de sa vie où le scélérat, le polisson, qui long-temps, qui trop long-temps gouverna la Fraîhce...

LE PRÉSIDENT

Je dois vous rappeler que vous vous éloignez de la question.

M. PRUDHOMME

Pardon, monsieur le premier président, pardon, messieurs les jurés... Cette époque de sa vie où celui que la pudeur- me défend de nommer, celui dont les mères de famille...

LE PRESIDENT

Je vous prie de ne pas vous écarter de la question.

M. PRUDHOMME

Oui, premier magistrat. Dont les mères de famille ont long-temps déploré la venue. Il quitta, Jean Iroux... Jean Iroux quitta sa terre natale, et porta le mousquet en qualité de conscrit...

LE PRÉSIDENT

Quand l'avez-vous revu?

M. PRUDHOMME

Un jour, je me promenais sans savoir où j'allais, en pensant à toute autre chose, quand je vis venir à moi mon ancien disciple. Sa mise était celle de la non fortune, celle de l'indi-

gence. Il se fit reconnaître à moi. Je lui dis qu'oui y que je me remémoriais, autant conune possible était , ses traits quoique altérés; et ce fut alors qu'il eut recours à ma bienfaisance. Je tirai ma bourse de cette même culotte, je me rappelle le fait comme aujourd'hui. J'en r^ tirai cinq francs en lui adressant ces paroles : S' ilsipeui^nt parvenir à ton bonheur, les voici. Il les prit , et je me dérobai à sa gratitude.

LE PRESIDEITT.

Vous ne lui adressâtes pas de questions sur sa position.

M. PRUI>HOMM£.

J'eusse craint de le blesser, monsieur le premier magistrat.

LE PRÉSIDENT

Avez-vous encore quelque chose à dire?

M. PRUDHOMME

Voilà tout ce que je peux, je dois, ce qu'il est de mon devoir de dire pour éclairer la justice.

LE IPRisiDENT.

Allez à votre place.

M. PRUDHOMME ( d'wi toTi solemuel).

Je saisis avec empressement cette occasion, messieurs , pour consacrer à la France entière, à TEurope et à l'Univers ici rassemblé dans vos membres , mon attachement sans bornes au Roi...

LE PRÉSIDENT {^V interrompant^

Allez à votre place.

"^ M. PRUBHOMME.

Au Roi, à la Gendarmerie royale.

LE PRIÉSIDENT.

Taisez-vous.

M. PRUDHOMME ( O^CCfeÙ).

Gendarmerie royale et son auguste famille...

famille...

LE PRisiDENT.

Huissier, faites sortir le témoin.

H. PRUDHOMSIE.

Je le dirais sous la hache révolutionnaire :

Vive le Roi, la Gendarmerie royale. {Plusieurs huissiers le font sortir de la salle au milieu des rires pfolongés de l'auditoire. )

aiQinSITOmB B« m. l«'ATOOAT-OiV<]LAX.

LE PRÉSIDENT

La parole est à M. Favocat-général.

M. l' AVOCAT-GÉNÉRAL.

Messieurs, la société vient aujour^'liuî demander vengeance d'un crime qui a jeté l'épouvante dans la ferme des Étroits dépendant de la commune de Y^rgotière. Vous avez aujourd'hui sous les yeux le coupable que nous poursuivons.

Nous aurons peu d'efforts à faire pour démontrer qu'en effet Jean Iroux est le vrai coupable. Il y a long-temps qu'on l'a dit, messieurs, l'homme qui se place en dehors de toutes les vertus ne peut jamais suivre que la route du vice.

Engagé de bonne heure dans ces sentiers tortueux, Jean Iroux devait venir devant vous,

messieurs, comme une preuve évidente de cette vérité si ancienne qu'un crime toujours précède un autre crime.

Qu'esfrce donc que l'accusé? Un simple jour* nalier, gagnant par jour un modique salaire, qui pouvait le faire vivre honorablement. Né avec cette révolution d'épouvantable mémoire... ( Murmures dans V auditoire. ) Né avec cette révolution d'épouvantable mémoire , élevé à cette école du libéralisme , il suça le lait de l'indépendance , et sa vie errante et vagabonde vous prouve assez, messieurs, combien il a profité de ces principes subversifs de l'ordre social, et dont la présence dans le monde civilisé est un fléau pour l'espèce humaine.

{JJ accusé s^endort)

Après ces réflexions préliminaires et qui me sont suggérées par le tableau que vous avez devant les yeux , j'aborde franchement l'accusation portée contre Jean Iroux. On dira sans doute, messieurs, de la part de l'accusé, où sont les preuves? ces preuves? qu'en avons-nous besoin? les preuves , vous les demandez ? oubliez-vous donc la présence de Jean Iroux dans la ferme des j^^oiï^, dépendant de la commime

deVj^rgotière?Je ne pense pas que vous réroquiez en doute ce fait. Vous avez entendu la déposition du témoin Maclou. Permette&moi, MM. les jurés , de rappeler cette déposition à votre mémoire.

C'était entre trois heures, trois heures et demie, ce n'est pas moi qui parle, ou quatre heures, c'est, je le répète, le charretier Ma-* clou. C'était, dis-je, à trois heures et demie, quatre heures du matin environ, ma mémoire n'est point assez fidèle pour préciser l'heure. Toute la ferme était plongée dans le sommeil le plus profond, elle se reposait dans une douce quiétude. Le laborieux cultivateur se livrait aux douceurs du repos qui devait réparer les pénibles travaux de la journée; les animaux domestiques étaient aussi plongés dans le sommeil ; le coq avait cessé de chanter à la troisième heure du jour. Soudain im bruit continuel vint annoncer à ces paisibles habitans de la chaumine, un événement qui de* vait les saisir de stupeur et d'effroi. (I/accusé est profondément endormi.) Le bruit augmente, le charretier Maclou saisit ses vêtem^is, court à la porte et trouve un homme

couvert des haillons de la misère dont la figure annonçait les souffrances physiques et morales. Qu'était-il cet homme ? c'était Jean Irdux. Que voulait-il ? ce n'est pas à nous qu'il appartient de le justifier , nous l'accusons au contraire , et nous l'interpellons à cet égard , que voulait-il? Si ses intentions étaient pures, quelle nécessité y avait-il de se présenter à l'heure où tous les gens de bien doivent être rentrés dans leur domicile?

UN JURi.

Vous savez bien qu'il n'en avait pas.

l' AVOCAT-GÉNÉRAL , (conHnuanL)

Et c'est justement là son crime, je vous y attendais. Maintenant, MM. les jurés, que nous sommes sur le véritable terrain de l'accusation , il me reste peu de chose à dire pour achever la démonstration claire et évidente du crime que la société tout enti^ reproche à Jean /rozw. Nous le répétons encore une fois, la présence de l'accusé dans un lieu isolé , un homme qui vient seul, au milieu de vingt personnes tranquilles et honnêtes, n'est-il pas conduit dans ce lieu par une pensée coupable?

8o LA COUR

On l'a dit avec raison il y a fort long-temps : Le crime i^eille à côté de la vertu qui dort. Le charretier Maclou dormait. Qui a troublé son sommeil ? Jean Iroux. ^Ici M. Vavocat-général paraît ému y il reste quelques instans sans par* 1er et reprend en ces termes) :

MM. les jurés, nous avons rempli la tâche pénible que la sociéténousavait imposée. Notre ministère nous a paru bien doux, puisque nous nous adressions à des hommes qui ne voudraient pas tromper la confiance que nous leur accordons. Ah! sans doute, MM. les jurés, c'est un devoir pénible d'appliquer une peine; mais combien l'honnête homme doit se rassurer en pensant que cette peine servira un jour de leçon à ceux qui comme Jean Iroux voudraient porter dans la société l'effroi et la perturbation.

(L'accusé f qui s'est endormi depuis le commencement du réquisitoire de M. l'auocat'généralj est toujours plongé dans le plus prof ond sommeil.)

LE PRÉSIDENT

La parole est au défenseur du prévenu.

D'ASSISES. 8i

Messieurs les jurés,

Justifia est constans et perpétua voluntasjus suum cuique tribuendi. Cette maxime du Roi législateur de Rome, devra recevoir ici son application , puisqu'on a parlé de la société, qu'en son nom on est venu demander d'ouvrir les portes de la prison , de forger pour Jeaniroux les fers de l'esclavage; que le défenseur, à son tour, cehii dont le mandat est plein de noblesse et de dignité, fasse entendre la voix* de la raison et de l'humanité.

Justitia est constans et perpétua voluntas jus suum cuique tribuendi.

LE PRÉSIDENT

Avocat, tâchez de mettre moins d'érudition dans, vos plaidoieries, et veuillez éviter de si fréquentes citations.

LE DÉFENS^VK (cotant ses lunettes).

Monsieur le président, je croyais pourtant

8a LA COUR

que cela ne pouvait pas nuire dans une plaidoierie; si jnonsieur le président Je d^ire, je donnerai la traduction avec.

LE PRÉSIDENT

La traduction est aussi inutile que le texte.

LE DÉFENSEUR ( remettant ses lunettes y continue sur son manuscrit).

Je disais donc, messieurs les jurés^ avant l'interruption deM. le président; jedisais donc: Justitia est consUms..Je m'arrête, messieurs , je continue en français. Tâchons d'examinar ces

divers phénomènes Pardon je suis tout

troublé..... je tenais la page tiKiis, et n^en suis encore qu'à la première où je développe la théorie du son^meil.

Un savant (i), dont la magistrature s'honore et que la gourman4^^ respecte... un savant a ditiaZe sommeil est cet état d'engourdissement dans leqi^çl F homme ^ séparé des objets extérieurs par rinactinté forcée des sens, ne vit plus que de îa uie mécanique. » Jeté sur la

(i) BriXUX'Sàymn fPhjrsiohgie du GoutJ,

terre, Thomme a besoin de repos, surtout quand il s'est beaucoup fartigué ou qu'il à bien dîné. Comment donc arrive la fatigue? par le travail ou le manque d'alimêns, par cette diète véritable épouvantail de Fhcwnme civilisé. Tout individu dans la nature doit avoir . part au bienfait de la nutrition; pourquoi, s'il s'en trouve privés de ce bienfait^ leur en faire un crime?

Appliquons à l'espèce, messieurs, appliquons, dis-je, à l'espèce ces principes conservateurs de l'ordi'e social, et voyons... voyons si moû client doit être mis en dehors de cette maxime du législateur de Rome....*. Justitia est constans.*. Vous savez le reste, messieurs, je né pousserai pas phis loin la citation; je ne la pousserai pas pltis loin.

On a parlé de la naissance de l'accusé; on vous a dît qu'il était né avec cette révolution d^épouvantable mémoire : moi aussi, messieurs, je suis né au milieu de la tourmente révolutionnaire; Forage a grondé sur mon berceau; la hache meurtrière m'a privé du lait nourricier ; elle a coupé les liens du maillot, et, dans cet état d'abandon , j'ai puisé malgré moi des

principes d'indépendance et de liberté. Sipan^a licet componere... Pardon, messieurs, je me trompe; je ferai cette citation plus loin... J'ai donc, ai-je dit, puieé malgré moi des principes

d'indépendance et de liberté..... de liberté

Lihertas respexit adolescentem,.,. Quand Mirabeau, montant...

LE PRESIDENT

Je me vois forcé de vous rappeler encore une fois qu'il ne s'agit point ici de faire un cours d'histoire : votre défense est tellement simple, que déjà vous devriez l'avoir présentée.

Lï: DÉFENSEUR.

Experte crede RobertOy dit le proverbe, et je m'en rapporte à M. le président. Je disais, messieurs; non... pardon, j'allais dire au ministère public : Où sont les preuves du crime? car enfin, Delictum est factum jure prohibitum quo quis dolo alterius prwatim lœditar.

Ici, où est le fait défendu? est-ce parce que l'accusé est somnambule? mais alors, que M. l'avocat général fasse le procès au sommeil. Morphée, messieurs, dit Chompré dans son

Dictionnaire; Morphée ou lé sommeil était ainsi représenté : avec une blonde chevelure, couronnée, ceinte de pavots; or, les pavots...

LE PRESIDENT

Je dois vous déclarer que si vous continuez vos digressions, je vous interdirai la parole et nommerai un défenseur d'office.

LE DÉFENSEUR

Celui qui plaide d'office, ordinairement le fait parce qu'il n'a pas de cause; or, il n'a pas de cause parce qu'il ne sait pas plaider; donc un avocat d'offite ne sait pas plaider, ^irgumentum ad hominem. Continua j je continue :

En résumé , ipessieurs , personne n'a souffert ; les preuves manquent : on ne peut donc condamner.

Maintenant je vous ai démontré d'une manière claire et lucide l'innocence de l'accusé ; je dépose le fardeau de la défense et remets entre vos mains, messieurs, Jean Iroux. Peutêtre a-t-il un père, messieurs; s'il en a un, messieurs, il doit être bien vieux ; courbé qu'il doit être sous le poids des ans , il attend ce

jour où l'homme va incessamment quitter la terre pour entrer dans un monde meilleur. Éloignée son fils de Téchafaud ; que la condamnation de ce malheureux, connue plus tard, ne fasse pas un jour rougir les cheveux blancs du vieil et respectable auteur de ses jours; qu'il rentre au sein de la société dont il est appelé à être un des plus beaux omemens; qu'il prenne une compagne...

(^Jean Iroux quiyjusqu alors et pendant tout le cours des débats ^ est resté presque toujours endormi^ sort de son apathie et crie de toutes ses forces qu'il ne veut pas se marier, )

LE DiÉFENSEUR {continuant d'une voix émue^ entrecoupée par ses sanglots.)

Qu'il prenne une compagne; qu'il inculque à ses enfans les bons, les vrais principes... Pardonnez, messieurs, pardonnez à mon émotion.

Je réclame l'indulgence de la cour pour mon malheureux client. ( // se rassied au milieu de F hilarité qu'a produite son plaidoyer sur P auditoire ).

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