‹ Scènes populaires en IrlandeChapitre 3 sur 9 · ÉLECTION DE CLARE · texte numérisé non relu

ÉLECTION DE CLARE

Embarras do l'Association catholique sur le choix d'un successeur de M. Fitz-Gérald. — On jette les yçux sur le inajor Mac-Nnmara.

— Portrait rie ce candidat. — Hésitation du clergé. — M. O'Conncl se présente. — Popularité de M. Fitz-Gérald. — Brigues en faveur d'O'Conncl par MM. Steéle , O'Gorman-Mahon et Lawless.— Portraits de ces trois agitateurs. — Le père Ton). — Duel théologique.

— Origine de sa réputation Son arrivée .\Clart. — Sa lutte

contre M. Butler dans l'église du comté. — Réception par les freeholders de sir O’Brien.— Scène dans la chapelle de Corofim— Le "père Murphy . — La messe. — Le sermon politique. — Ouverture de l'élection. — Les aristocrates protestai». — Le grand shériff de Clarc. — Costume singulier d’O'Gomtan-Mahon. — Sa réplique an shériff. — Premier succès des catholiques. — Sir Edward Q’Bricn. — Sa généalogie Son portrait. — Son éloquence lar-

moyante. — Il propose M. Fitz-Gérald. — M. Fitz-Gérald lui -même prend la parole. — Ses manières élégantes. — Emotion qu’il excite en parlant de son père. — O'Connel répond. —Ses saillies. — Scs invectives. —Commencement dix poil. — Cérémonie du serment. — Situation comique du shériff. —Scène du père Murphy.’ — Désertion des tenanciers. — Ridicule d'un prêtre catholique du parti de M. Fitz-Gérald.— Prière pour un mort qui a voté pour M. Fitz-Gérald. — Souper des patriotes h la taverne de mistriss Carmodi. — Apparition singulière du père Murphy, qui chasse tout le monde de table. — Glôture du poil. — Proclamation de M. O’Connel comme député. — Discours de M. Fitz-Gérald. — Discours de M. Shcil.

L’Association avait déclaré guerre h mort

au ministère : l’hésitation de ses premiers

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pas , le peu d’appui qu’il avait prêté aux préjugés prolestans, avaient laissé dormir l’animosité des catholiques^,- mais n’avaient pu l’éteindre. M. O'Connel hiêmc , si sûr de faire passer tout ce qu’il propose , avait en vain voulu faire rappeler une résolution d’après laquelle tout candidat qui ne serait pas en opposition directe avec lord Wellington devait être rejeté. M. Vesey-Fitz-Gérald , en entrant dans le cabinet , et laissant une .vacance dans la représentation du comté de C lare , fournit à l’assemblée catholique dne occasion de manifester ses sentimens. Il fut arrêté qüc toute la puissance du peuple serait mise en jeu. .L’Association choisit un candidat, et réélut, sans l’avoir consulté devance, le major Mac-Namara, protestant en religion , catholique en politique , et Milésicn d’origine. Quoique également bien connu à Dublin et à Clare, il a sa réputation de province, à pqlrt de celle delà capitale. A Dublin, on le voit assez ordinairement, de

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quatre k cinq heures, cheminer en se pavanant d’un air d’importance , vers la salle du club , dans Kildare-Street , mis exactement comme le roi George IV, et portant comme lui d’énormes favoris frisés. Non content de ces royales insignes , il est parvenu k l’aide d'une vingtaine de tailleurs , et d’une étude approfondie des modes , à se donner tout-àfait un aspect de majesté, et, en somme, la coupe de son habit , la largeur de sa poitrine, une certaine dignité de commande , en font une assez belle effigie du souverain. Quant à ses qualités morales , c’est un gentilhomme irlandais de la bonne vieille roche. La facilité de scs mœurs , l’aisance avec laquelle il sait régler un différend, en font un ami précieux au besoin. Personne n’est plus versé que lui dans la stratégie de l’honneur irlandais. Il a pour choisir le terrain le coup-d’œil d’O’l'rigger, et dans quinze acres) de terre il distingue d’abord le liou propre h vider une querelle. Il n’est pas moins habile h cal-

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culer les distances; et, soit que vous vcuH-» liez laisser du champ à votre adversaire, ou l’abattre à bout portant , le major chargera vos pistolets à un grain près. Dans le comté de Clai e , il ne se contente plus de jouer ün rôle de monarque , il l’est. Chef du clan des Mac-Namaras, dès qu’il arrive sur la côte de Clare, et qu’il va visiter ses bancs d’huîtres de Pooldoody, il devient roi , des pieds jusqu’à la tête. Sa grande influence sur le peuple n’est pas due uniquement à son origine milésienne. Il est excellent magistrat. Si un gentilhomme tente d’écraser un pauvre paysan, le major Mac-Namara est là pour protéger l’opprimé, non-seulement dans les attributions de sa place, mais au risque même de sa vie. Cette honorable sollicitude pour les droits et les intérêts des classes inférieures lui a valu une popularité méritée ; et 1 Association ne pouvait faire un meilleur choix. Il fut publiquement appelé à se mettre sur les rangs.

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Quelques jours s’écoulèrent , et le majoruc fit aucune réponse. L’esprit public restait en suspens, et diverses conjectures commencèrent à circuler sur cet étrange silence. Les uns alléguaient qu’il était allé visiter une île sur la côte de Clare, où l’arrêté de l’ Association n’avait pului parvenir; d’autres, qu’il attendait que le clergé du comté sedéclarât franchement pour lui. Ce dernier eorps avait, disait-on , montré beaucoup d’apathie; et la rumeur publique assuraitque le Dean O’Shaugbnessy , parent éloigné de M.Fitz-Gérald, avait déclaré sa résolution de ne point soutenir un candidat anti-ministériel. Le silence du major, joint aux doutes sur la coopération du clergé, jeta de la crainte dans l’Association. On se réunit et l’on discuta sur la convenance d’engager une lutte dont l’issue devenait douteuse, et où l’on ne pouvait être vaincu sans de graves conséquences. M. O’Connel lui-même ne se montrait pas très-chaud; et M. PurcelL

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O’Goriuan , habitant du comté de Clare, et qui connaissait à fond les sentimens du peuple , avait des appréhensions. Cependant deux hommes ( M. O’Gorman - Mabon et M. Steele) soutenaient qu’on pouvait éveiller l’énergie de la population , et que les prêtres n’étaient point aussi tièdes qu’on se l’imaginait.

Le zèle du Dean O’Shaughnessy fut l'émis en question, et, par un singulier hasard, au moment même où l’on prononçait son nom , on vit entrer dans rassemblée un gentilhomme qu’on eût pu prendre pour un membre du clergé de l’église réformée , si sa présence en pareil lieu n’eût bien vite démenti cette conjecture. En effet, le chapeau à larges bords, du castor le plus fin et le plus uni, auquel deux cordonnets de soie donnaient la configuration d!une longue pelle à feu, l’habit noir serré sur la poitrine et boutonne jusqu’au col, les bas de soie noirs luisans qui dessinaient avec avantage

les heureuses proportions d’une jambe bien laite, un teint- vif et coloré, des- yotrx lirillausoù l’autorité sc mêlait à une cowdcsdeûdance bénigne,, tout semblait indiquer dans le nouveau venu un ministre de la bienheureuse église établie. C’était cependant le Dean O’Shaughnessy eir personne. 14 fut accueilli par un tonnerre d’applaudissemens qui prouvaient que quelques doutes qu’on eût élevés sur sa fidélité , sa comparution devant ce! tribunal était considérée par tous comme un sûr garant de son dévouement h la cause publique. II. fit un discours trèsscolastique, dont il u’était pas facile d'extraire la substance. Il nia s’ètre enrôlé spus les bannières de M. Fitz-Gérald , mais on même tems il évita avec soin de prendre aucune espèce d’engagement. H n’émit pas nettement son avis sur la coopération desprêtres avec! l’Association ; et, lorsqu’on le pressa à ce sujet , il demanda qu’on lui permît de s'en taire.

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L’Association ne sje découragea point; et r sur la supposition que la principale cause du> silence du major Mac-Naraara tenait à desconsidérations pécuniaires , il fut arrêté qu’une somme de cinq mille livres sterling (environ cent vingt-cinq mille francs), prélevée sur les fonds de la rente catholique , serait employée aux frais de l’élection.

M. O’Gorman-Mahon et M. Steele furent dépêchés à Clare, afin d avoir une entrevue personnelle avec le candidat. Ils partirent de suite. Après une absence de deux jours , M. O’Gorman-Mahon revint , ayant laissé son collègue en arrière pour remuer le peuple il apportait la réponse définitive du major.

La famille de ce dernier avait de si grandes obligations à M. Fitz-Gérald, qu’il se croyait lié par l’honneur à ne pas entrer en concur-. ronce avec lui.

Cette nouvelle jeta d’abord un grand découragement dans le parti catholique , tandis que les orangisles, triomphant de cette:

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loi

apparente désertion , se vantaient qu'aucun gentilhomme du comte ne voudrait s’abaisser jusqu’à accepter le patronage de l’Associatiofi. Dans cette occurrence , et lorsqu’on * croyait généralement impossible de s opposer à l’élection du ministre du cabinet , M. O’Connel fit tout-à-coup paraître une adressé au x freeholders du comté de Clare * dans laquelle il s’offrait pour candidat, et sollicitait leur appui.

La sensation produite par cette démarche fut des plus vives et des plus universelles, tous les yeux se tournèrent vers le champ où la lutte allait s’engager. Les candidats entraient dans la lice avec des avantages immenses des deux côtés. M. O’Connel était en pleine possession d’une popularité sans égale, qu’il devait à trente ans de services et de dévouement ; mais , M. Vesey-Fitz-Gérald avait pour lui une combinaison de circonstances favorables , qui rendaient l’issue difficile à prévoir. Son père avait occupé

ieniploi de piime serge ant au barreau irlandais; et, quoiqu'il dût sa place au ■gouvernement, il avait eu le courage de voter.cpntre l'Union. Cet acte d’indépendance l’avait ibis en grande faveur près du peuple. Du moment que son fils avait eu accès au pouvoir , il avait employé un crédit étendu à servir la gentry- du comté de Clare. II l’avait , pour ainsi dire , inondée des largesses ministérielles. Les fils aînés des plus pauvres gentilshommes,, les, , cadets de l’aristocratie , avaient été pourvus par lui : djjms l’armée , dans la marine, au trésor, dans les quatre cours de justice, à la douane, partout on trouvait des preuves vivantes de ses amitiés politiques. >, •

Outre une foule de bonnes actions qu’eu pouvait attribuer ià son intérêt personnel, et au. désir d’étendre son influence dans le eomté, M. Fitz-Géeald, qui est d’uu caractère aimable et. bienveillant, avait encore trouvé moyen do sc rendre utile à ses con-

naissances de Clare. Ses laveurs ne «étaient pas bornées aux protéstans; les propriétaires^ catholiques , et jusqu’au clergé, lui avaient des obligations. L’évêquc du diocèse luimême n’avait pu échapper à ses bienfaits , et ou insinuait que quelques' gouttes de la manne ministérielle lui étaient échues en partage. Les conséquences de ce plan uniforme et systématique de bienfaisance étaient des plus immédiates. Les manières gracieuses dugénéreux dispensateurdes grâces de la couronne ajoutaient -ehcore h la reconnaissance publique, et en faisaient un sentiment d’estime et d’affection tout personnel. A cet entourage de circonstances heureuses, M. Fitz-Gérald joignaitle surcroît d’influence qu’allait lui donner sa promotion au ministère. Tels étaient les avantages comparatifs du candidat populaire et du candidat ministériel au moment de cette contestation célèbre , k laquelle assistait l’Irlande tout entière. s

SCENES POPULAIftES

Avant que M. O’Connel eût quitté Dublin, ^plusieurs députés de l’Association partirent pour lui préparer les voies. Les plus agissans et les plus utiles parmi eux étaient M. Steeleet M. O’Gorman : le premier, riche protestant du comté de Clare , a dévoué' toute sa vie à la défense des principes libéraux. Au collège de la Trinité , il était à la tète des avocats de l’émancipation: et, dès sa première jeunesse , avait formé d’intimes liaisons avec plusieurs catholiques romains^ qui, depuis, se sont distingués dans lo maniement des affaires. Indépendant par sa fortune, sans profession, doué d’un esprit actif, M. Steele trouva en Espagne un champ pour déployer son généreux enthousiasme. Il y joignit l'armée patriote , et combattit aveo une valeur désespérée sur les batteries du Trocadéro. Ce ne fut que lorsque Cadix se rendit, et que la cause de l’Espagne fut perdue, qu’il revint en Angleterre, entouré des. exilés du malheureux pays pour lequel if

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Ovait en vain exposé sa vip. De retour en Irlande, il entra dans T Association „ et y prononça plusieurs discours pleins d’autorité et d'exaltation en faveur de la religion et de la liberté. Quand les débats pour L’élection de Clare s’ouvrirent, il se jeta dans la lice , et commença la campagne politique en se présentant comme un champion prêt à combattre tout propriétaire qui trouverait mauvais que l’on se mêlât d’influencer l’opinion de ses tenanciers. C’était un frappant exorde» Il parcourut ensuite le p.yys, briguant les votes, et, de concçrt avec son intime ami O’Gorman-Mahon , haranguant le peuple du haut des marches des autels. Il n’y a point d’exagération à dire que c’est en grande partie à ces deux confédérés que ]\I. O’Connel doit son succès.

M. O'Gprman-Mahou mériterait un portrait à part. La nature l’a singulièrement favorisé. Il a une de ccs physionomies byro-

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nienncs que les Gulnares protestantes et les Médoras catholiques trouvent également irrésistibles. Il est d’une taille haute et svelte; tous ses mouvemens sont libres, ses attitudes gracieuses. Le costume qu’il a adopté, pittoresque sur lui , paraîtrait singulièrement bizarre sur tout autre. Ses manières franches et naturelles annoncent la plus parfaite confiance en soi-même , mais sont empreintes en même lems d’une bienveillance affectueuse. Il doit à ses avantages extérieurs une influence sur la multitude que les hommes de petite stature obtiennent plus difficilement. Un petit homme est d’abord regardé avec délaveur par la masse, et ce n’est que par. la verve et la chaleur de son éloquence qu’il se peut grandir aux yeux de son auditoire. Mais quand O’Gorman-Mahon se lance devant le peuple , et que , touchant d’une main ses favoris , il brandit l’autre sur les têtes de la foule , l’enthousiasme naît au pre-t

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