‹ Scènes populaires en IrlandeChapitre 4 sur 9 · V.N IRLANDE · texte numérisé non relu

V.N IRLANDE

mier coup-d’œil , et mfl homme ne pouvait mieux que» lui enflammer toute la population de Clare.

Tandis que M. Steele et M. O’Gorman haranguaient un district , M. Lawless s’employait à en soulever uu auti'e. Ce gentilhomme est justement bélèbre, comme étant presque le seul des députés irlandais qui se soit opposé au sacrifice des droits de» f'eer holders à quarante schellings. Depuis cette époque , sa popularité est sans bornes ; et quoique l'cffèn escence de son enthousiasme généreux , mais mal réglé , ait pu exciter parfois la gaîté des esprits moins susceptibles que le sien d’émotions . patriotiques et désintéressées , cependant la conviction que l’on a de sa droiture lui donne une influence réelle, et il est généralement désigné par le nom de Vhonnéte Jack Lawless. II a plusieurs des qualités essentielles de l’orateur. Sa voix est mélodieuse , sonore , profonde , et les intonnations en sont riches et variées. Ses ges-

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tes 9 ont justes et graéieux , et il tire bon parti de sa taille par une tenue pleine de dignité. Enfin , grâce à une heureuse abondance de paroles, à un visage solennel, à un nez aquilin d’une dimension peu ordinaire , à des yeux qui, sous leurs épais sourcils, étincellent d’une sorte d’émotion fébrile , à un lorgnon qui se balance gracieusement pendant les pauses données à la réflexion de l’improvisateur ou à l’enthousia6me de l’auditeur; et, par-dessus tout, grâce à une certaine attitude digne prise dans les 'crises d'éloquence , en rejetant majestueusement en arrière les pans de son large manteau , mouvement qui termine merveilleusement la période, F honnête Jack est devenu l’un des plus populaires et l’un des plus utiles orateurs de l’Association.

Peu après que l’on eût envoyé M. Lawless, un grand renfort lui arriva dans la personne du célèbre père Macguirc , autrement dit père Tom. Prêtre inconnu dans le comté de

Leitrim , il y desservait une petite paroisse où ses talens n’étaient point appréciés, lorsque le hasard le mit en contact avec M. Pope , le grand apôtre de la réforme. Un défi fut adressé au prêtre par ce chevalier errant du protestantismè. Macguire accepta de suite, à la grande inquiétude des catholiques ; car il n’avait encore donné aucune preuve d’habileté. Les doctes ennemis prirent jour pour cet étrange duel théologique, et l’intérêt qu’il excita fut prodigieux. Non-seulement la salle où se tenait leur débat, mais la rue tout entière était remplie de peuple.

Pope apporta dans la lice une grande volubilité et une déclamation puissante; Macguirc était passé maître en logique scolastique. Après plusieurs jours de controverse, Pope fut battu, et le père Tom, comme champion de l’orthodoxie , devint l’objet de l’idolâtrie populaire. Une basse conspiration, tendant à détruire sa réputation de moralité, échoua, et servit encore à le grandir

no SCÈNES POPULAIRES

dans l'affection de la multitude. M. O’Conliel avait beaucoup servi Macguire dans ce procès , et le père accourut à’ son tour pour l’aider dans l’élection. Son nom seul était d’un grand poids ; et lorsque l’on annonça son arrivée , toute la populatibn en masse se porta au-devant du défenseur de la religion.

Il jeta de nouveaux alimens sur la flamme , et contribua à donner aux débats cet imposant caractère religieux, dont , grâce au gou* vernement, plutôt qu’à l’Association , toute affaire publique est empreinte en Irlande.

Le père Tom fut employé pour un grand exploit. M. Augustin Butler, descendant en ligne directe du fameux sir Toby Butler, est propriétaire dans le comté de Clare. C’est un protestant libéral; mais il portait M. Vesey- Fi tz-Gérald. Le père Tom se rendit de la ville d’Ennis à la chapelle du comté , où étaient réunis le&freeholdersde M. Butler; et M. But' 1er, avec une intrépidité qui lui fait honneur, alla à sa rencontre. Ce fut un singulier

EN JRI.ANOE,

conflit dans la maison de Dieu. Le seigneur protestant adjura les tenanciers de ne lepoint' abandonner ; le père Tom se leva pour leur parler d’O’Connel.

Macguire n'est pas doué d'une phraséologie très-omée , mais il gouverne un langage vigoureux avec tout le pouvoir d’un raisonnement fort simple , et également à la portée de toutes les classes. Le syllogisme de lecole est l’arme dont il se sert le pins habituellement ; mais il la manie avec une telle dextérité , que le plus humble de ses auditeurs peut le suivre sans s’apercevoir de l'expédient technique à l'aide duquel l’habile logicien le maîtrise. Son style lui est particulier j il n’est ni fleuri ni déclamatoire, mais bref, brusque , tranchant. Sa physionomie , d’accord avec le caractère de son esprit, est remplie de jugement et de finesse s un œil bleu vif, un nez légèrement retroussé et comme formé pour renvoyer l’argument,

un front puissant , le teint coloré des mon-' tagnes, et d’épaisses lèvres, plus faites pour un dédain accentué que pour un sarcasme poli, sont ses traits caractéristiques. Il attaqua M. Butler, et le défit. Son discours était calculé , non-seulement pouf entraîner les tenanciers , mais pour ébranler le seigneur lui-même. Il en appela a la mémoire du célèbre ancêtre catholique dont M. Butler est, h Bon droit, orgueilleux, et prouva que ce qu’avait été jadis sir Toby, M. O’Connel l’était aujourd’hui. Il conjura M. Butler de ne pas se mettre en opposition avec le candidat qu’il était contraint à soutenir par une obligation héréditaire : enfin il assura cent cinquante votes à M. O’Connel. M. Macguire fut aidé en cette grande œuvre par M. Dominick Nonayne , avocat de l’Association., homme de grand talent, et qui non-seulement parle l’anglais avec éloquence, mais possède bien la langue irlandaise , et, jetant

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Hn esprit cultivé dans ce puissant idiome, travaille avec une rare facilité les passions populaires.

M. Sheil partit aussi pour le comté do Clare un jour avant l’ouverture de l’élection. A son arrivée , il apprit qu’il y avait encore beaucoup à faire dans la paroisse de Corofin , située sur les propriétés de sir Edward O’Brien , qui s’était déclaré pour M. Vesey-Fitz-Gérald. Sir Edward eâtle plus riche propriétaire résidant dans lè comté ; il avait lieu de croire que ses freeholders vo~ feraient. avec lui. C'était trois cents votes à conquérir; et, le dimanche, veille du pre^ mier jour de poil, Sheil se rendit à la cha^ pelle de Corofin. En apprenant. son départ, sir O’Brien monta dans un carrosse à quatre chevaux, décidé à prendre l’avance sur l’en-: voyé de l’Association.

La population tout entière descendue des rochers où s’échelonnent leurs habitations , dans le voisinage de la ville d’Ennis, s’avan?

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çait sur la route par bandes énormes , portant des rameaux verts , et précédée de joueurs de fifres et de cornemuses. Ils rencontrèrent leur seigneur, et passèrent en silence ; mais à la vue du démagogue , ils remplirent l’air d’acclamations , et le suivirent en triomphe jusqu’à la chapelle. Sir Edward perdit toute résolution à ce spectacle, et, désespérant de reprendre quelque influence dans ce moment d’exaltation , il laissa sa voiture vis-à-vis la porte de la chapelle catholique, et entra dans l’église protestante de Corofin , qui est contiguë. C.'Uoxirconstance rappelait son hérésie, et on n’oublia pas d’en tirer avantage.

M. Sheil arriva, avec son immense suite, à la chapelle déjà regorgeant de fidèles qui s’y étaient précipités de toutes parts. Le père Murphy vint le recevoir en surplis. A l'ordre de son pasteur, la multitude recula des deux côtés et se serra de manière à former une haie pour le passage du député. Un profond

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silence avait été imposé par le prêtre, dont la voix, résonnant comme un tonnerre souterrain , maintenait tous ses paroissiens dans line obéissance passive.

Quand M. Sheil posa le pied sur le seuil , le père Murphy lui tendit la main et le salua à l’accomplissement du grand œuvre. La physionomie et l’attitude du prêtre étaient imposantes, entouré comme il l’était d’une foule pressée et silencieuse. C'était une figure haute , mince , amaigrie , enveloppée d’une longue robe sacerdotale. La main qu’il étendait était l^rgc , mais pâle , et presque transparente. Son visage long et blême était illuminé par des yeux où brillait le l’eu du génie, du patriotisme et de la religion. Ses cheveux plats et noirs tombaient sur ses tempes; des sourcils de la même couleur bordaient son front élevé de leurs épaisses lignes, et projetaient leur ombre sur ses traits austères.

Le soleil qui brillait dans sa splendeur rendait éclatante toute sa personne revêtue de-

vêtemens blancs. Le site était en harmonie avec celle scène; tout était sauvage et désolé : à peine quelques brins de verdure s’échappaient des crevasses des rocs qui s’élevaient tout alentour. L’intérieur de la chapelle était visible. C'était une lourde masse de bàtimens, avec des murailles nues grossièrement construites , ayant la terre pour plancher, et, au fond, pour autel, quelques ais mal joints.

Du seuil de ee temple des montagnes ou l’envoyé de l’Assooiation recevait ce religieux accueil , le prêtre se rendit à l’autel ,. on commandant au peuple de s'abstenir- de toute pensée politique ou mondaine pendant la sainte cérémonie. U officia avec une grande ferveur et une pieuse simplicité. Quoique familiarisé avec le rituel par un exercice journalier, il en articulait chaque parole avec dignité. Les assistans étaient profondément recueillis ; la plupart savaient lire , et suivaient les prières dans leurs livres. La messe

finie, le père Murphy quitta scs vêtemens sacerdotaux , et reprit ses fonctions politiques sans déposer celles du prêtre. Il s’adressa en irlandais aux fidèles , et les somma , au nom de la religion et de la patrie, de voter pour O’Connel.

Autant qu’une personne qui n’entend pas une langue peut juger d’un discours par l’effet qu’il produit , celui-là était palpitant d’émotion et de véritable éloquence. Peutêtre serait-on tenté de croire que le pauvre prêtre opprimé parlait à ses paroissiens d’un ton aussi rude, et avec des gestes aussi grossiers que le dialecte sauvage dont il se servait. Tout au contraire, ses gestes étaient calmes, contenus, et souvent gracieux ; les intonnalions de sa voix étaient tour à tour douces , pathétiques, pleines d’autorité, ou suppliantes, à mesure que son sujet variait, et selon les divers moyens auxquels il avait recours pour inlluencer son auditoire. L’accent général de cette étrange harangue était solcn-

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ncl et passionné ; mais quand parfois l’orateur s’armait du ridicule , sa physionomie mobile prenait rapidement l’expression de l’ironie. Le sarcasme le plus fin et le plus aiguisé brilla dans tous ses traits, et des éclats de rire bruyans remplirent l'église lorsqu’il fit la peinture d’un misérable catholique , renégat à la bonne cause , et faisant lâchement à son landlord le sacrifice de son pays. Sa péroraison fut surtout frappante. Parvenu au dernier degré d’émotion , brûlant d’enthousiasme, il semblait grandir, lorsque, se redressant de toute sa hauteur et posant une main sur l’autel , il étendit l’autre vers la multitude en prononçant de prophétiques avertissemens. Ses yeux étincelans étaient prêts à sortir de leur orbite , et d’épaisses gouttes de sueur tombaient de son front , tandis que sa voix expirait sur ses lèvres pâles. Qiti ne comprend tout ce que cct appel avait d’irrésistible? La population poussa des cris d’enthousiasme, prête à monter à l as-

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saut et à se précipiter à la bouche du canon , au moindre signal du prêtre.

Deux jours après , le père Murphy entrait triomphant dans la ville d’Ennis , à la tête de sa milice. Pas un tenancier ne se rétracta, même en présence de sir Edward O’Brien ; pas un vote n’échappa à Daniel O'Connel.

L’élection s’ouvrit. C’était une scène neuve et frappante. Le shériff fit la lecture du writ. A sa gauche était le ministre du cabinet du roi, entouré de toute l’aristocratie du comté de Clare. Sur presque toutes ces figures se lisait la supériorité du rang, et Une mortification profonde. Une expression d’amertume et d’orgueil blessé , avec différentes nuances de ressentiment , était empreinte sur la physionomie de quelques-uns, tandis que d’autres, partisans aussi deM. Fitz-Gérald , mais qui n’étaient que de petits propriétaires protestans, affectaient de l’importance , et, tout gonflés de leur alliance avec

le ministère , sc faisaient un titre de noblesse

SCENES P0PÜLA1RES

de leur vote en sa faveur. A la gauche du •shériff se tenait M. O’Connel, presque seul; car la plupart des propriétaires, même catholiques, avaient déserté sa cause, et accompagnaient le candidat ministériel. C’était au centre de l’assemblée que s’agitait la puissante armée d’O’Connel, en une masse de paysans déterminés ,' parmi lesquels se mêlaient des habits noirs et des figures ecclésiastiques.

Avant l’ouverture de la séance, un genileman se détacha de la foule , et attira tous les regards par son bizarre costume et la singulière place qu’il avait choisie. Au lieu de s’asseoir, comme les autres auditeurs, sur les sièges placés dans la galerie , il avait sauté sur la balustrade, et restait suspendu audessus de la foule, à l’admiration du grand nombre des spectateurs, mais à la haute indignation du grand shériff. L’accoutrement de l’homme placé dans cette position dangereuse était fort étrange. 11 portait un habit

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d elabinet d’Irlande, de luisans pantalons de la même étoffe nationale, point de veste, une chemise bleue bordée de raies blanches, qui laissait voir son cou nerveux et d’une beauté antique , et sur sa poitrine s’étendait orgueilleusement un large ruban vert, auquel était suspendue la médaille de l’ordre des Libérateurs. Une profusion de cheveux noirs, également bouclés, ornant son front et ses tempes, ombrageait une figure belle et expressive, et se joignait, pour l’encadrer, à d’amples favoris. « Qui êtes-vous , monsieur? » lui cria le grand shériff, de ce ton d’arrogance, mélancolique qu’il a contracté à Canton lorsqu’il y était au service de la Compagnie des Indes orientales.

Mais il faut que je m’arrête. Au risque de couper le fil du récit, je ne puis résister à la tentation de donner quelque idée de ce que c’est que legrand shériff de Clare. Quand il se leva, tenant en main la verge, marque de sa dignité, le contraste entre sa lourde personne

et le gentleman aérien auquel il s’adressait était d’un ridicule irrésistible. On sait déjà que ce dernier, moitié dandy , moitié chevalier errant , laissait voir sur sa physiono-

mie, à travers son grotesque attirail, tous les signes de l’intrépidité et du bon naturel. M. le grand sliérifF, dans la première période de sa vie , avait quitté sa patrie , le comté de Clare, pour émigrer en Chine. Là, si j’en puis juger par sa conduite et ses manières, il doit avoir été. en communication immédiate avec un mandarin de première classe , et avoir pris pour son idéal de perfection le fonctionnaire chinois. Je conjecturerais aussi que , long-tems employée surveiller les emballages de thé boüt, quelques teintes du végétal précieux se sont infusées dans son coloris. La froideur et la gravité orientale ont pétrifié une physionomie sur laquelle le plus léger sourire ose rarement s’aventurer. Les intonnations de sa voix , originairement lentes, se sont, en Irlande,

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par une progression mélodieuse, et grâee à ses habitudes dévotes, converties en un chant puritain. La langue chinoise est toute de monosyllabes , et M. Molony a étendu ce caractère à la langue anglaise, dont il brise les mots en syllabes séparées, prononcées une à une, après mûre délibération. Après avoir fait de gros gains eu Chine , il est revenu en Irlande s’enrôler parmi les saints; et est ainsi parvenu à allier la cadence nasale de Wesley à la prononciation de Confucius.

Tel était le grand fonctionnaire public , qui, se levant dans sa dignité magistrale, et étendant l’emblème de sa puissance, s’enquit du nom du gentleman suspendu à la galerie. — « Mon nom est O’Gorman-Mahon, »

fut la réplique, prononcée avec une emphase qui montrait clairement que l’individu qui délivrait cette information, faisait très-peu de cas du grand shériff, mais beaucoup d’O’Gorman-Mabon. L’attention que M. Mahon avait obtenue de la généralité de l’as-

semblée , avait tout d’abord excité le mé* contentement du shériff; mais ce dernier lut plus particulièrement irrité quand il remarqua le symbole séditieux de l’ordre des Libérateurs , qui se balançait sur la poitrine de son antagoniste. « Je dis à ce gentleman , ajouta M. Molony, d'ôter cet emblème. » 11 y eut un moment de silence ; puis la réponse suivante fut lentement et intelligiblement articulée : « Ce gentleman ( dit O’Gorman , appuyant une de ses mains sur sa poitrine ) dit à ce gentleman ( indiquant le shériff de son autre main) que si ce gentleman s’avise de toucher à ce gentleman , ce gentleman saura se défendre contre ce gentleman ou tout autre gentleman , tant qu’à son épaule pendra le bras d’un gentleman. » Cet étrange discours fut suivi d’une salve d'applaudissemens partis de tous les points de l’assemblée. Le grand shériff eut l’air terrifié. L’expression de satisfaction intérieure et de complaisance magistrale s’effaça de ses traits; il

pûlit ; parut complètement .déconcerté , et enfin , après un moment d’hésitation, se rassit. « Lame d’O’Gorman-Mahon (pour me servir des expressions de Curran ) rayonna dans toute sa majesté. » Il parut sauvé, racheté , régénéré. Il pressa sur son cœur la précieuse médaille, et O’Connel lui lança un regard d’admiration et de reconnaissance. Le premier coup qui devait porter la terreur dans lame du parti que soutenait le shériff était frappé.

Cet incident ouvrit le drame. Quand les sensations qu’il avait fait naître commencèrent à s’apaiser, on procéda kl affaire du jour. Sir Edward O’Brien proposa M. Vescy-Fitz- Gérald. Dans une occasion antérieure , sir Edward avait été l’adversaire de Fitz -Gérald ; un combat avait môme eu lieu enti’e leurs tenanciers. Le fils dê sir O’Brien, qui était député d’Ennis, avait souscrit •pour la rente catholique , était membre de l’Association , et, depuis peu, avait prononcé aü

parlement un discours trçs-véhément pour la défense de ce corps. On avait conclu de toutes ces circonstances que le zèle de sir Edward pour son ancien compétiteur était un peu affaire de parade. Il paraît néanmoins que l’orgueil féodal de sir O’Brien, profondément blessé de la désertion de ses vassaux, avait subjugué tous ses autres sentimens , et que, quelque indifférent qu’il pût être pour le compte de M. Fitz-Gérald, il était excessivement irrité pour le sien propre ; car il se montra très -ému, et il avait à peine parlé depuis quelques minutes , que les larmes jaillissaient de ses yeux.

C’est un vrai Irlandais que sir O’Brien.

Descendu en ligne directe de l’empereur irlandais Brian Borue , il a , en vérité , quelque ressemblance avec l’enseigne de la taverne près Clontarf , où ce monarque est représenté. Il est trapu , gros , passionné. II a un air de bon naturel , plutôt que de bonne humeur , mêlé d'une sorte de conscience

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rustique de sa dignité, dont il ne se débarrasse pas dans sa familiarité la plus intime. Le Milésien prédomine en lui , et il est toujours hanté de ses augustes souvenirs. Il est le favori du peuple, qui est attaché aux anciennes familles indigènes du comté, et qui aime dans sir Edward un bon seigneur aussi bien que le représentant de Brian Borue. Je ne fus pas peu étonné de le voir pleurer aux hustings ; on m’assura qu’il donnait dans le genre larmoyant, et qu’à la chambre des communes il avait produit une fois un grand effet en fondant en larmes , tandis qu’il décrivait la misère du peuple de Clare , quoique , dans le même moment , ses greniers regorgeassent de grain. On voulut me persuader que son pathos des hustings était du même genre, et devait s'attribuer plutôt a l’humidité du cerveau qu’à une tendre susceptibilité du cœur; mais je suis encore convaincu que l’émotion qu’il manisfesta était sincère, et qu’il était profondément touché.

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11 se plaignit d’avoir été abandonné des siens , desquels il avait mieux mérité. Il s’écria que les propriétaires avaient pcrdutoute influence., et que les choses en étaient venues à tel point, que le pays n’était plus une résidence convenable pour un gentilhomme.

M. A. Fitz-Gérald appuya la motion de quelques mots, et M. Gorc , propriétaire de terres considérables, saisit aussi ccttc occasion

d'exprimer scs sentimens en faveur de M.Vcsey. Ensuite MM. O’Gorman-Mahon et Steele proposèrent M. O’Connel. C’était maintenant aux deux candidats à parler, et M. Vesey- Fitz-Gérald, le premier proposé, s’adressa le' premier aux freeholders.

Il me parut avoir environ quarante -cinq ans; une bordure argentée, à peine visible, sillonnait ses cheveux, dont l’arrangement d’ailleurs était soigné de manière à prouver que le ministre n’avait pas encore mis de côté scs souvenirs de Lothario.

Avant d’avoir vu M. Fitz-Gérald, j’avais en-

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tendu dire qu’il était en grande faveur auprès des Calisles d’Almack, et après un examen minutieux de sa personne et de ses manières , je n'en fus point étonné. Ce n’est pas qu’il soit bel homme (quoique loin d’être le contraire ) , mais il y a en lui je ne sais quelle douceur, quelle assurance, mêlées d’aisance, d’intrépidité et d’une grâce élégante, qui sont les apanages exclusifs des conquérans du grand monde. Son visage ,

quoique trop rond et quelque peu trop eo-

loré , est agréable ; ses yeux châtains et brillans ont une expression de franchise affichée, dont un fin observateur se pourrait méfier; et un ardent désir de plaire gouverne tous les mouvemens de sa bouche. Du moment qu’il se leva, je vis que c’était un gentilhomme accompli, et il avait à peine débité quelques phrases, que je savais qu’il était encore plus remarquable orateur. Il prononça un discours des plus fins, des plus habiles, des plus insinuans, que j’aie encore

»3o SCÈNES POPULAIRES

eu le bonheur d’entendre. D’évidentes trace»

d’inquiétudes profondes et de soucis cuisans se pouvaient remarquer sur ses traits qui portaient aussi l’empreinte d'anxieuses veille^ mais quoiqu’il ne pût complètement dissimuler son inquiétude et sa souffrance, il en réprima soigneusement toute manifestation. 11 commença Sur un ton plutôt mélancolique et doux , qu'ardent et passionné. 11 donna à entendre que , déployer toute la puissance de l'Association pour rejeter du . parlement l'avocat le plus constant, le plus chaud de la cause catholique, c’était, sinon une mesure complètement impolitique , du moins une excessive rigueur. Il énuméra les occasions où il avait travaillé pour cette môme assemblée , qui se montrait maintenant son implacable ennemie, et rappela les services qu'il avait rendus pour le collège de Maynooth. La partie la plus saillante de son discours , et qui produisit la plus vive sensation , avait trait à son père, qui s’est op-

EN IftliANDB. adJh

posé a l’union , et qui a plusieurs droits à la reconnaissance nationale. Ce sujet était de ceux qui demandent une touche fine et déliée , et nul orateur n’aurait pu le manier avec une plus exquise délicatesse. A mesure que les souvenirs de la vie de son père se pressaient plus nombreux dans son ame, Fitz-Gérald devenait plus passionné. Au moment même où il parlait, son père, auquel il est fortement attaché, et qui l’aime avec tendresse, était couché sur un lit d’où l’on ne croit pas qu'il se puisse relever , et l’on s'efforcait de cacher au vieillard les débats auxquels son fils était en butte. Il est impossible de se méprendre sur un chagrin réel , et quand M. Vesey, s’arrêtant une minute, et détournant la tète, chassa de ses yeux •gonflés les larmes qui s’y étaient amassées., il entraîna la sympathie de tout ce qui l’entourait. Il y eut peu de ses auditeurs qui ne donnassent les mêmes ‘marques d’émotion; et , quand il se rassit , quoique la grande

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majorité de l’auditoire lui fût fortement opposée , et enthousiaste de son rival , uneforte et unanime salve d’applaudissemens ébranla les murailles.

M. O’Connel se leva pour répliquer: il était évident qu’il jugeait un grand effort nécessaire pour effacer l'impression que ve nait de produire son antagoniste ; ceux qui connaissent les mouveraens de sa physionomie pouvaient y lire qu'il rassemblait toutes ses forces. M. O’Connel n'a aucun sujet personnel d’animosité contre M. Fitz-Gérald; mais dans cette crise il se détermina à ne le point ménager, et à déployer contre lui sa foudroyante énergie. Il le fallait; car, s’il eût modéré son attaque , une partie des électeurs aurait pu conserver l’idée qu 'après tout, les catholiques se montraient ingrats enversM. Fitz-Gérald : il était donc indispensable de le rendre odieux.

L'oi’ateur, pour éveiller les passions de la multitude , attaqua d’abord les alliés de son

rival. M. Gore avait porté son candidat aux nues t ce M. Gore tire son origine d’un soldat de Cromwell, et, encore aujourd’hui, la mémoire du protecteur est en horreur au peuple irlandais. Une tradition, fondée ou non, donne pour ancêtre à ce gentilhomme un cloutier de l’armée puritaine : sans faire directement allusion à ce fait, G’Connel se servit d’une suite de comparaisons telles que u frapper le fclou sur la tête », « enfoncer un clou dans un cerceuil. » Ces expressions réveillèrent tous les souvenirs attachés au nom de M. Gorè, que des rires bruyans assaillirent aussitôt de tous côtés. Non-seulement M. Gore a la réputation d’être fort riche, mais il passe pour attacher à scs possessions une importance proportionnée à leur étendue. Rien de' si impopulaire en Irlande que la prudence, et M. Q’Gonnel railla tellement le malheureux proprié taire, tant sur ce chapitre que sur celui de son origine , .que ce fut un homme terrassé. Alors

l’orateur passa à M. Fitz-Gérald; et, après avoir peint à grands traits feu M. Perceval , il se tourna lentement et interrogea le candidat ministériel, il lui demanda de quel front il prenait le titre de leur ami, quand le premier acte de sa vie politique avait été de s'enrôler sous les bannières du sanguinaire Perceval. Cette épithète, méritée ou non , lancée avec une grande force d'expression et une étonnante véhémence, alla vibrer dans tous les cœurs et tourna le vent contre M. Fitz-Gérald. Fort de la sensation qu’il venait de produire , O’Connel continua : « Celui-ci est aussi l’ami de Peel. Le sanguinaire Perceval ! le pur et vaillant Peel! et il se dit notre ami! et n’est -il pas ami de tout le monde ? L’ami des catholiques fut l’ami du sanguinaire PerceVal, l'ami des catholiques est l’ami du pur et vaillant Peel ! »

Nous ne suivrons pas M. O’Connel. Il déploya toute la puissance de son talent, et frappa au cœur M. Fitz-Gérald. Ce gentle-

man, lorsqu'O'Connel employait ainsi «indistinctement toutes les armes eontre lui, murmurait à demi-voix : « Est-ce loyal ! »

,ïl parut particulièrement affecté lorsque son rival dit par allusion k l’émotion que Fita- Gérald avait manifestée : « Je n’ai jamais versé de larmes en public. » Peut-être cette raillerie était-elle inhumaine j mais le discours de M. Vesey avait fait beaucoup d’impression , il la fallait détruire k tout prix , et O'Connel n’était pas homme a s'arrêter dans la chaleur du combat pour choisir les armes, et k hésiter dans le maniement du sabre de la éhétoriquel

Le lendemain on ouvrit le poil , et le comité de M. Fitz-Gérald adopta un expédient qui rendit les votes presque égaux le premier jour. Strictement, selon - la loi, un freeholder catholique ne peut voter k une élection sans avoir fait une déclaration contre le Prétendant et avoir obtenu le certificat d’un magistrat affirmant qu’il a rempli cette

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formalité, dont main tenant les candidats coa-

viennent mutuellement de dispenser leurs adhérens. Dans le dessein de retarder l’élection, les amis de M. Fitz-Gérald exigèrent que cette déclaration fût prise ; et la diffirculté de se procurer des magistrats pour recevoir le serment empêcha le premier jour M. O’Connel d’envoyer son armée sur la brèche. Mais l’on trouva bientôt moyen d’érluder cet obstacle. On fit prêter serment aux frecholders en masse : rangés dans une petite cour carrée, vingt-cinq sur chaque face, ils répétaient simultanément la formule exigée , et l’individu chargé de l’enregistrer passait, sans interruption, d’une fournée à l’autre; grâce à cette espèce de mécanique appliquée à l'art de jurer, on pouvait, en peu de minutes, détacher une centaine de catholiques

sur M. Fitz-Gérald, et les effets de cette ingénieuse invention sur le poil devinrent de suite évidens. ,

Je crois que M. Vcsey se serait retiré alors

Digilized by GcSoglej

si ses amis n’avaient insisté pour que les votes de tous les hommes dont ils pouvaient encore disposer fussent reçus jusqu’au dernier. L’élection fut donc prolongée. En pareil cas, l’intervalle du premier au dernier jour est triste et ennuyeux*; mais les incidens ridicules et extraordinaires se succédèrent sans interruption aux hustings de Clarc. Même dans la loge du sliérifF où se discutaient les points*de droit, et où l’auteur de cet article était obligé de se tenir, se passaient continuellement des scènes divertissantes. Le shérilf était une source inépuisable d’amusemens. Il siégeait , la verge , marque de son office, appuyée sur son épaule, et toujours à la portée de la main. Même lorsqu’il n’y avait aucune affaire en train , il conservait la dignité magistrale de sa tenue; et la paupière demi-fermée , la tête en arrière, il censurait toute gaîté illicite qui aurait osé se glisser dans le barreau. Bientôt le faible du shériff, son opinion exagérée de

sa propre importance, fut connu de tout le monde, et ce fut à qui se jouerait de cette faiblesse : « Je sens que je m’adresse au premier homme du comté » était l'cxorde habituel pour préluder à toute espèce d’argumens. Le sliériff, loin d’apercevoir le ricanement qui se jouait sur les lèvres des railleurs, souriait et saluait avec condescendance. Si lie bruit de quelque querelle s’élevait dans une des Toges voisines de la sienne , le shériff se levait en tressaillant, et s’écriait : v Je déclare que je ne suis pas traité avec le respect convenable. Décidément j’irai et je réprimerai ce tumulte. Je leur ferai voir que je.suis le premier homme du comté , et j'en enverrai quelques-uns ep prison. » Après ce discoure, le premier homme du comté s’avançait, à pas légèrement hâtés par le sentiment de sa dignité outragée, vers le lieu de la querelle. Mais ordinairement il revenait, disant d'un air de hronne humeur : « Ce n’est que M. O’Con-

feN IRLANDE.

Del ; et je dois dire que, quand je hii fais quelques remontrances , il les écoute avec le respect qui m’est dû : cet homme est tout autre qu’on ne me l’avait dépeint. Mais que personne n’aille croire que j’aie peur de lui; je l’enverrais en prison, lui , ou M. Vesey-Fitz-Gérald , ou quelque homme que ce soit, si je n’étais traité avec le respect qui m’est dû; car, en vertu de ma charge f je suis le premier du comté. » Cette phrase fut bientôt dans toutes les bouches, et il s’organisa une bande de jeunes étourdis qui joûtaient à qui en produirait les imitations, les plus plaisantes.

Ce talent imitatif fut même exploité utilement par M. Nicolas Why te, agent d’O’Con-* neldans une loge, dont le principal officier, ou député du shériff, soupçonné d’être partisan de Fi tz-Gérald, élevait fréquemment des difficultés sur les votes en faveur d’O’Connel. Un tumulte était la suite ordinaire de ces chicanes, et le député menaçait les amis

du candidat patriote. Alors, comme 1c grand shériff lui-même avait coutume de se présenter à l’entrce des loges pour imposer silence avec sa lente et solennelle voix * M. Whyte , dès que le député le prenait sur un ton plus haut, se glissait dans la foule , et, s’arrêtant sur le seuil de la loge, ce mime s’écriait d’une voix sépulcrale : « Silence ! M. le député, vous me paraissez excessivement désordonné. Silence ! » Le député, enveloppé par la foule, ne pouvant voir la personne qui lui parlait ainsi, et reconnaissant la voix et les expressions du grand sliériff, se rasseyait, confondu de cette admonition, et les votes disputés passaient rapidement.

La loge du shériff offrait cependant des scènes plus intéressantes que les ridicules de M. Malony; des accusations d’influence illicites se présentaient continuellement et mettaient dans tout leur jour les caractères marquans de l’élection: Je me rappelle sur-

T.N IRT.ANDE.

tout un incident. Un procureur, employé par M. Fitz-Gérald, s’élança dans la chambre en criant qu’un prêtre terrifiait les électeurs. Celte accusation produisit un grand effet.' Le conseil de M. 0 Connel défia l’homme de loi de prouver son accusation. L’assesseur demanda que le prêtre fût appelé, et l’on vit entrer le père Murphy de Corofin ! L’aspect imposant de cette espèce de fantôme frappa tout ce qui était présent. Il s’avança avec intrépidité jusqu'à la barre derrière laquelle siégeait le shériff, et s’enquit de la charge portée contre lui, avec un sourire de dérision effrayant. « Vous regardiez mes électeurs ! » s’écria le plaignant. — Mais je ne leur ai point parlé, répondit le prêtre 5 et je crois qu’il m’est bien permis de regarder mes paroissiens. — Pas avec une figure comme celle-là, «reprit un des conseils de M. Fitz-Gerald. Cette observation provoqua de bruyans éclats de rires, et le conseil de M. O Connel demanda depuis quand, et par

quel acte du parlement, les jésuites étaient’ condamnes à porter des masques. Dans ce moment, un des agens du parti accourut, s’écriant : « Monsieur leshériff! il y a fraude ; M. Singleton effraie ses tenanciers. Il en tient un qu’il menace de sa vengeance. »

Cette accusation arrivait juste à point ; l’avoeât d’O’Connel eut toute facilité de se récrier , et les terribles sourcils du père Murphy furent honorablement mis hors de cour.

Cependant après de longs débats, il fut décidé par l’assesseur qu’à l’avenir, si un prêtre ou un propriétaire interrompaient le poil , ils seraient envoyés en prison , sans distinction aucune.

Cette affaire était à peine arrangée, quand la multitude, qui, par milliers, était entassée devant la maison , et paraissait généralement d’une tranquillité parfaite, fit entendre de fortes acclamations de joie. Elles nous attirèrent tous à la large fenêtre de la loge du shériff , qui donnait sur la place. Le tumulte

KN IRLANDE.

était produit par l'arrivée de quelques centaines de frccliolders de Kilrush , avec leur landlord, M. Yandeleuren tête. H se tenait debout derrière une voiture, la tête découverte , et s’adressait avec véhémence aux tenanciers qui le suivaient. 11 était impossible d’entendre une seule de scs paroles , mais ses gestes les expliquaient assez. 11 frappait du pied, agitait son chapeau en l’air, menaçait du poing. Tandis qu’il adjurait ainsi les siens , la foule , qu'ils étaient obligés de traverser , les accueillait avec les cris de :

« Votez pour votre pays , camarades ! votez pour la bonne vieille religion! Vive la liberté! — A bas Veseyî — Hourra pour O’Connel! » Ces exclamations déchiraient l’air, à mesure qu’ils s’avancaient. Ils suivirent cependant leur landlord jusqu’à l’endroit de la place ou logeait M. O’Connel. On avait élevé devant la maison du candidat une large plate-forme qui communiquait avec la fenêtre de son appartement, et sur laquelle

il pouvait s’avancer quand il était nécessaire de parler au peuple. Au moment où les tenanciers de M. Vandeleur parvinrent à cet endroit, M. O’Gonnel s’élança sur la plateforme, en élevant le iras. Une effroyable acclamation se lit entendre : M. Vandeleur était abandonné de tous ses tenanciers.

C’est sur ce théâtre que se passèrent quelques-unes des scènes les plus remarquables de l'élection de Clare. Cette terrasse qui s’avancait à plusieurs pieds de la muraille à laquelle elle était adossée, était soutenue par des piliers de bois, et ombragée de rameaux verts. Vingt à trente personnes pouvaient y tenir à la fois, et c'était de là que des orateurs improvisés, ecclésiastiques et laïques, s'adressaient tour à tour au peuple. La gaieté et la déclamation, les anecdotes, les caricatures, les moqueries, tout se mêlait pour l’amusement de la multitude. Un des sujets les plus inépuisables de plaisanterie et de sarcasme était le père Coflfey (café),

seul ecclésiastique qui se fût déclaré pour»

M. Fitz-Gérald. Sa tournure , ses manières , ses habitudes , son costume , étaient à tour de rôle livrés à la risée publique; et les calembourgs étaient entassés sur son nom. Le mépris, la haine que tous manifestaient pour lui , prouvaient assez que le prêtre n’a nulle influence sur le peuple , quand il tente de changer le cours de ses passions politiques.

Il peut arrêter la marche du torrent, mais non faire rebrousser son cours.

II me faudrait un volume pour raconter avec détail tout ce que l’élection présenta d’incidens pleins d’intérêt; je rappellerai seulement une circonstance frappante. La plupart des orateurs étaient accueillis avec de bruyantes acclamations; mais, à une heure avancée de l’après-midi , et lorsque l’obscurité croissait rapidement , un prêtre parut sur la plate-forme et s’adressa au peuple en irlandais. Dix mille paysans étaient assemblés devant l'orateur. Pas un mot n’était pro-

noncé , pas un bruit n’était entendu ,• et cette masse vivante , presque sans souffle , restait dans une immobilité absolue. Pendant quelques minutes , l'assemblée écouta avec une attention profonde , avec un respect religieux. Tout-à-coup le prêtre etlamultitude s'agenouillèrent simultanément. Ils prièrent quelques momens en silence, puis tous se relcyèrent ensemble. Ces mouvemens avaient été exécutés avec la précision d’une évolution militaire. Je demandai (car je n’entendais pas la langue dont l’orateur s'était servi) à quoi il fallait attribuer ce spectacle extraordinaire, et j'appris que le prêtre avait informé la multitude qu’un de ses propres paroissiens, qui avait voté pour M. Fitz-Gérald, venait d’expirer, et qu’il en avait appelé au peuple pour demander tous ensemble à Dieu le salut de cette amc, et que le péché commis par ce malheureux, en vendant son vote, lui fût pardonné.

Le jour s'écoula ainsi , et il était près de

neuf heures quand ceux qui avaient travaillé l’élection commencèrent à songer au dîner.

Ce fut une nouvelle scène , un changement de décoration. Dans une modeste chambre de la petite taverne tenue par mistriss Carmody, vint s’entasser tout le corps des chefs patriotes : conseillers, avocats, procureurs, tous ceux* qui devaient avoir part à l’hospitalité de l’Association , se pressèrent autour des planches de sapin qui gémissaient sous le poids des énormes masses de bœuf, de porc , de mouton ; sous une profusion de langues , de dindes et de volailles de toute espèce. M. O'Connel, assis au haut bout de la table , presque épuisé de fatigue, et soutenu seulement par cette surabondance de vie que donne le succès, présidait au festin.

On n’entendit d’abord que le bruit des couteaux et des fourchettes ; mais quand la faim commença à s’apaiser, une centaine de bols de punch répandirent des ruisseaux abondans et parfumés de l’essence de John

SCKNES POPULAIRES

Barhy-Covn. Alors furent entendus les cris pour demander les cuillères, l’eau chaude, et tous les ustensiles nécessaires; les cruches sans cesse vidées , sans cesse remplies , circulèrent de main en main ; les toast9 furent proposés , les discours prononcés , les acclamations habituelles de Hip ! Hip ! Houra ! retentirent , poussées avec une exaltation extraordinaire. Puis vint la narration des hauts faits du jour. Les regards confus de Ned- Hickman , dont le visage avait. perdu toute son hilarité habituelle , .et apparaissait durant l’élection comme la pleine lune en tems d’orage : la face pâle comme un linceul de M. Sampson , les larmes de sir Edward

O’Brien excitèrent tour à tour la gaieté de l’assemblée. On eut recours k M. Whytcpour obtenir une représentation du grand shériff chevauchant sur un éléphant de Calcutta.

Mais, au milieu de la réjouissance , et long-, tems avant que l’on eût à redouter aucun commencement d’ivresse , une figure so-

EN IRLANDE. xj s

Iennelle et funèbre , semblable au spectre d’Hamlet, s’avança; et cette môme voix , qui déjàavait effrayémon oreille, lugubre comme si elle sortait des profondes cavités d’un cimetière , éleva son terrible glas , et s’écria i « Le loup, le loup rôde au dehors, pasteurs du peuple, que faites-vous? comment êtesvous là, assis, vous réjouissant dans l’abondance, tandis que les freeholders restent dépourvus et à l’abandon , et que la. tentation, sous la forme de la famine , erre au milieu d’eux? Levez-vous! au nom du Dieu vivant, levez-vous de vos festins ! le loup , le loup rôde au dehors ! »

Telle fut la terrible adjuration du père Murphy de Corofin , que l’enthousiasme du devoir n’abandonnait jamais, fl apparut au milieu de la fête , semblable à cette figure de la mort, qui présidait aux banquets des Égyptiens; et, faisant le tour de la tablé à pas lents , il chassait devant lui les joyeux

a5o SCÈNES POPULAIRES

convives , et répétait : « Le loup rôde au dehors! »

Rien n’aurait pu se comparer dans ces circonstances à la singulière physionomie du père Murphy, si ce n’est celle de Lawless.

Ce gentleman, après avoir déployé toute son activité dans la journée, avait un peu raison dp s’attendre qu’il lui serait permis de jouir en paix, pendant quelques heures, de la juste récompense de son patriotisme. 11 venait de commencer son second bol de punch, et c’était au moment où l’influence bénigne des libations se faisait sentir , que cet épouvantable appel le venait troubler- Les regards snpplians et désespérés dont il poursuivait l’ennemi des joies mondaines, à mesure que, comme Tantale , il voyait les coupes fuir devant ses lèvres, étaient presque aussi hagards que ceux de l’impitoyable trouble-fête luimême. . < .

Toutes remontrances eussent été vaines

iSt

avec le père Murphy, qui insistait pour que la compagnie tout entière allât à la rencontre du « loup qui rôdait dans les ténèbres. » En descendant, on trouva le rez-de-chaussée rempli de freeholders et de prêtres. A ces derniers avait été conOé le soin de pourvoir à la subsistance des paysans qui demeuraient à une trop grande distance de la ville pour retourner immédiatement chez eux, et chaque ecclésiastique avait le droit de délivrer un ordre aux cabaretiers et aubergistes , d’après lequel ils étaient tenus de fournir au porteur une certaine quantité de vivres et de bière. Le whiskey était prohibé. Il est à remarquer que le paysan, qui, peut-être, depuis vingt-quatre heures n’avait ni bu ni mangé , restait dans une tranquillité parfaite, attendant avec patience que ce fût son tour de palrler à sa révérence , et que le clergé catholique continuait avec une assiduité infatigable et la plus tendre sollicitude, quoique chaque prêtre succombât presque sous

le poids de la fatigue, à s'occuper de fournir aux besoins des fidèles. Ils restèrent là jusqu'à une heure avancée de la matinée suivante , et jusqu’à ce que chaque homme eut été pourvu. Le poil fut enfin fermé; et l’assesseur, M. Piichard Keating, après un discours plein de sens , prévint le shériff que l’on pouvait proclamer l’élection de:

M. O’Connel..

La foule se rassembla comme le premier jour; et M. Fitz-Gérald parut encore à la tête de l’aristocratie vaincue. L’aspect général du parti était des plus mélancoliques; M. Fitz- Gérald lui-même ne cherchait pas à déguiser sa profonde douleur, mais il conservait la douceur de bon ton et les manières affables et modérées qu’il avait montrées pendant les débats, et qui, au moment de leur clôture, contraignaient ses adversaires à se dépouiller de tout ce qu’ils auraient pu nourrir d’amertume contre lui. M. O’Connel , dans un discours plein de justesse et de bon goût , de-

EX IHI/ANDF.

manda que M. Fitz-Gérald le voulût excuser, s’il l’avaitoffensé le premier jourparquelqucs expressions peu mesurées. M. Fitz-Gérald vint au-devant de sa prière, et l’assura, de la façon la plus naturelle , que tout ce qui avait pu être dit était oublié. Il fut encore salué d’acclamations universelles , et prononça un discours qui ne pouvait surpasser en force de raison et en douceur persuasive celui qui avait ouvert l’élection, mais qui n'était point au-dessous. L’impression qu’il a laissée rend à peu près certain qu’à la prochaine élection M. Vesey sera de nouveau le représentant de Clare, et je crois qu’il a emporté de cette lutte , où il a été vaincu avec honneur, la conviction que nonr-seulement les intérêts de l’Irlande , mais le salut du royaume entier, demandent que les cris de sept millions de ses compatriotes soient enfin écoutés. Durant tout le cours de l’élection , M. Fitz-Gérald ne pouvait s’empêcher de manifester fréquemment sa surprise, et de

SCÈNES rOFlJI-AIRES

se livrer aux tristes presscntimens que faisaient naître les événemens dont il était témoin. A lui rendre justice , il paraissait quelquefois s’oublier complètement lui-même , et restait absorbé dans les pensées qui se pressaient dans sa tête , à cette effrayante question, souvent soulevée en sa présence, et qui le faisait toujours frissonner : « Comment cela finira-t-il? » Enfin , pour la clôture du poil, M. Sheil prononça un discours dont la force et l’importance ne nous ont permis de rien retrancher. Le voici textuellement :

« J’avoue que je suis heureux de me prévaloir de cette circonstance pour faire une réparation à M. Fitz-Gérald. Avant d’avoir eu l’honneur d'entendre ce gentleman , et d’avoir pu observer par moi- même l’esprit de conciliation et de douceur qui le distingue, peut-être me suis -je exprimé sur sa conduite politique en termes auxquels je crois que M. Fitz-Gérald a fait allusion dans son premier discours , et qui

étaient empreints de cette virulence qui est la suite presque inévitable des violentes pas r sions qui divisent notre malheureux pays, Pour rendre à M. Fitz-Gérald la justice qui lui est due, je dois dire que, si nous sommes dans la nécessité de nous opposer h lui comme au membre d’une administration qui nous est hostile , il est impossible d’entretenir à son égard la moindre animosité personnelle.

Et je confesse que, témoin de l’admirable modération qu f il a opposée à ses antagonistes, je regrette de m'être permis, avant d'avoir eu l’occasion d’apprécier et d’estimer son caractère individuel , des remarques dont je désavoue l'âcreté» La situation dans laquelle M. Fitz-Gérald était placé mettait sessentimens aune rude épreuve. Long-tems il a été en possession de représenter ce comté: et bien que nous le considérions comme un inutile ami , nous ne l’avions jamais regardé comme un adversaire ; dans cette position , il a dû trouver qu’il était injuste et meme

SCÈPTES POPULAIRES

cruel de le choisir pour la première victime de notre puissance. Tout autre aurait trouvé difficile de ne pas donner carrière à son ressentiment, en éclatant en reproches; mais, loin de là, la défense de M. Fitz-Gérald a été remarquable , non moins par sa constante douceur que par son habileté. Je pensais , avant la clôture de l’élection , qu’il n’était pas impossible que cette conduite fût calculée avec adresse pour amener une conciliation, et que celui qui se montrait si calme , si maître de lui-même , dans une contestation qui aurait provoqué toutes les passions d’un homme ordinaire , jouait un rôle , et étouffait son ressentiment, dans l’espoir d’apaiser la violence de l’opposition qu’il avait à combattre. Mais en persévérant jusqu’à la fin , jusque après son irrévocable défaite , M. Fitz-Gcrald a prouvé que sa douceur, que sa modération n’étaient point affectées.

11 n’a plus rien à y gagner, et notre confiance en sa sincérité , notre admiration pour la

grâce persuasive de ses manières , doivent être sans réserve. Il l’a dit avec raison, il n’a pas perdu un ami dans ce pays ; et il pourrait ajouter que , loin d’avoir vu diminuer l’attachement de ses adliérens, il a apaisé en grande partie la violence de cette inimitié que nous devions nourrir contre l’associé de M. Peel. Mais, après avoir rendu hommage au caractère de M. Fitz-Gérald , laissczmoi donner libre carrière aux sentimens intimes d’une naturelle , mais , je l’espère , inoffensive exaltation de joie, à l’issue de ces mémorables débats , sur lesquels l'attention de toute l’Angleterre est fixée. Je ne suis pas assez bas pour me complaire à étaler un injurieux triomphe sur l’homme qui a supporté sa défaite avec une si grande magnanimité. La victoire a été remportée, moins sur M. Fitz-Gérald, que sur la faction dont je l’excuse d’être l’allié. Un grand pouvoir a été mis en jeu par l’Association catholique; et je regarde cette manifestation de

SCENES BOPUI.AIRES

son influence sur l’esprit national comme un événement , non - seulement remarquable , mais effrayant. J

k Considérons ce qui s’est passé, mettons ce singulier phénomène politique dans tout son jour, pour en tirer d’utiles avertissemens.

Qu’est-il arrivé? M. Fitz-Gérald a pris place 4] ans le cabinet de lord Wellington , et la r&présentation de ce vaste comté est devenue vacante. L’Association catholique a résolu de s’opposer à la réélection de M. Fitz-Gérald , et, au premier abord , l’entreprise semblait désespérée. Pas un gentleman protesrtant qui ait voulu consentir à entrer en lice>, et , faute d’autres , c’est M. .O’Connel qui s’est présenté comme candidat du peuple.

M. Vesey-Fitz-Gérald, son compétiteur, possédait les avantages les plus signalés. Fils d’un noble propriétaire de terres immenses-, qui , depuis si long-tems, et à si juste titre, est chéri des Irlandais, il a hérité, en même teins que d’un nom considéré, d'une portion

de la popularité qui s’y rattachait. Depuis vingt ans , placé dans un contact immédiat avec le gouvernement, il a pu faire circuler les faveurs, dans cet heureux district, avec une telle profusion , que irous avons à peine une famille de quelque importance - qui ne soit l'obligée de M. Fitz-Gérald. 11 suffit de le regarder en ce moment, entouré de l’aristocratie tout entière, pour voir en quelle favorable position il était placé pour vaincre. Le voilà environné de toute la noblesse, de tous les propriétaires du comté de Clare, qui étaient près de lui à l’heure de la bataille , et Se tiennent encore près de lui pour cou* , vrir sa retraite. Presque tout ce que nous avons d'hommes de rang et de fortuné se sont montrés ses auxiliaires ; et, par leui; aspect en ce moment comme par leur conduits durant l’élection, ont prouvé que c’était leur propre cause qu’ils défendaient en lui. A cette accumulation de circonstances favorables , à cet ami riche de promesses et d’espérances

SCENES rorui Air\F.s

ïdo

à donner, au gentleman accompli, à l'éloquent chef de toute l’opulence patricienne de Clare, qu’avons-nous opposé? Nous avens opposé le pouvoir de l’Association catholique , et , à l’aide de cette immense machine, -nous avons écrasé le ministère, et la phalange aristocratique dont il s’était environné.

* « Pourquoi ai-je mentionné toutes ces choses? Est-ce ( et Dieu m’en préserve ! ) , estce poi*r blesser les sentimens ou exaspérer les passions de quelqu’un? Non ; c’est pour mettre dans leur point de vue réel les événemens presque miraculeux qui viennent de se passer , et vous les présenter dans toute leur effrayante grandeur. Protcstans qui m’écoutez gentilshommes du comté de Clare, vous à qui je m’adresse, peut-être avec quelque hardiesse , mais certainement pur de toute intention d’offenser, laissez- moi réclamer votre profonde attention. Un baronnet , haut en rang et en fortune, sir Edward

•jfkj

O’Brien , a demandé si c’était là un ordre de choses, qui se pût endurer. 11 s’est étendu sur l’influence extraordinaire qu’il a fallu employer pour amener ces étranges résultats. Après avoir énuméré divers sujets de plaintes, il s’est élevé avec une grande force contre cette séparation que nous avons créée entre le landlord et son tenancier. N’imaginez pas que je nie que nous ayons eu recours aux expédiens que l’dn nous reproche ; au contraire, je l’avoue. Nous avons mis enjeu une grande puissance , et nous avons employé toute la force de la terrible machine que la loi a placée dans nos mains. Nous sommes maîtres des passions du peuple, et nous avons employé nôtre autorité sans ménagement. Mais est- il quelqu’un parmi vous qui s’imagine que nous ayons pu. acquérir ce redoutable talent de délier les nœuds les plus forts qui attachent l’une à l’autre les différentes classes de la société, sans y être aidés par la société ellc-toêiu.e ? Qui de vous

SCENES l'OPULAïqps

pensera que M. Daniel O’Connel * par le seul pouvoir de son intelligence, sans coopération extérieure , eût jeté le pays dans cette •épouvantable crise? M. O’Connel, avec toute sa remuante éloquence , eût été impuissant, incapable, s’il n’avâit trouvé pour allié le grand conspirateur contre la paix publique. Et je vous le nommerai cet allié, ;ee puissant agitateur de l’Irlande : c’est la loi ! La verge de l’oppression êst la baguette de l’ enchanteur qui soulève les passions populaires; son talisman, c’est le code pénal.

Brisez cette baguette, brisez ce talisman;, -qu’évoquent des esprits funestes.

» Mais pourquoi aurais-je recours à de vaines métaphores pour éelaircir ee qui n'est ;que trop évident? Gentilshommes protestons qui me faites l’honneur de m’écouter', un seul moment faites abstraction des passions qui vous enflamment, pour regarderies.

causes réelles des événemens qur viennent dose passer. Croyez que je suis loin de pen-

serquc votre ressentiment n’ait pas de justes causes. 11 doit être très-douloureux pour les propriétaires^ de ce comté de se voir dé* pouiller en un instant de touteléur influence; de, perdre tout pouvoir sur leurs subordonnés, .tandis que quelques démagogues et quelques prêtres usurpent leur autorité Dar tureilc. Ce ressentiment doit s’aggraver de la conscience qu’ils n’ont pas mérité un tel retour de leurs tenanciers; et, çomine je tiens sir Edward Q’Brien pour un bienveillant seigneur,. je conçois que l'ingratitude apparente avec laquelle il a été traita ajoute à sa souffrance, et je n’ai point été surpris de voir jaillir des larmes de ses yeux* et son visage s’enflammer sous l’empire d-’é-* motions qu’il n’était pag au pouvoir de la nature humaine de contenir. Mais que sir Edward et lés autres landlords sachent que la facilité et la promptitude avec lesquelles le peuple a rejeté leur alliance sont dues* bien moins^jfcmanque de sentimens moraux

dans la classe pauvre , qu’à des causes pour lesquelles le peuple ne peut encourir blâme. Ce n’est que dans notre pays qu’une telle révolution a pu avoir lieu. Pourquoi?

parce que, dans aucun autre , le peuple n’est séparé par la loi de ceux qui le nourrissent , et jeté entre les mains d’un parti qui , grâce au système de gouvernement qui nous régit, est en possession de tous les moyens d’exaspérer les. passions de la multitude. Certes personne ne croira qu'une anomalie semblable à. celle qu’offre l’existence de l’Association catholique eût pu subsister ailleurs que dans une communauté qui a été aliénée de l’état par l’état lui-même’. C’est le mécontentement, c est le ressentiment de sept millions d’ames qui ont engendré ce gouverne- • •

ment domestique qui domine par la force de l’opinion publique , et prend les passions populaires pour înstru^fns de sa volontév C’est de ce corps que, depuis plusieurs années, émanent ces instigations^^ émeuvent

la nation tout entière. La lave a couvert , a inondé lepays, et elle coule encore incessamment de la source -volcanique. Mais, si j’ose m’exprimer ainsi, l’Association n’est que le cratère qui laisse échapper le fleuve de feu ; dans la loi est son origine. Si tous les Irlandais devenaient citoyens égaux devant la loi, et qu'il n*y eût plus d’irritantes distinctions entre eiix, il serait impossible de créer des causes de mécontentement artificielles. Que , pèndafttun siècle, des hommes , doués de talens bien autrement * énergiques que ceux d’aucun des agitateurs catholiques, déclament et se remuent, s’il n’y a poûr fondement de leirt- plainte quelque souffrance publique réelle, leurs paroles sont de l’air, un vain soh. Mais quand ce qu’ils disent du peuple est vrai , quand ils s'appuient sur des faits substantiels, chaque parole porte coup, et l’élection l’a prouvé. ' ;

» Le corps entier du peuple étant échauffé d’avance, prêt h s’enflammer; au premier

incident qui se présente, lés passions populaires se font jour , et tous les obstacles sont renversés. Ne vous étonnez donc pas que vos tenanciers aient tous, d’un >seul accord t rejeté votre allégeance, quand ils Vont sous l’empire d’éinotions auxquelles il serait mi? raculeux qu’ils pussent résister. Le sentiment qui les pousse aujourd’hui les'ferait»

non -seulement voter contre leurs landlprds , mais .s’élancer sur un champ de bataillé , escalader ; les batteries d’un • fart , monter à la brèche. Et maintenant, gentlemen, permcttez-moi de vous demander si, après mûres réflexions sur les motifs qui ont fait agir vos vassaux, ( puisque c’esl ainsi que vous les considérez ) , si après mûres réflexions, vous Vous sentirez le courage, du prendre quelques mesures de sévérité à leur égard? J’ai entendu dire qu’avant peu de jours il y aurait des larmes répandues sous les toits de chaume de vos esclaves, et que vous tireriez une terrible vengeance de leur

ES IRLANDE

trahison! Par le Dieu de miséricorde, j'espère qu’il n’en sera pas ainsi ; quand vos passions seront apaisées, quand votre sang -serai refroidi , vous ne persévérerez pas dans une si cruelle , dans une si injuste détermination! Considérez, gentlemen , que 1 leurs fautes sont de celles que tout justifie ; s’ils sont, comme vous le dites, sous l’empire du fanatisme, vous devez leur pardonner; K car ils ne savent ce qu’ils font.» Ils ont suivi leurs prêtres aux liustings : ils les auraient suivis à l’échafaud ! Vous me demanderez pourquoi ils préfèrent leurs prêtres à leur»

landlords , et entourent d’un respect pliïA pur, plus dévoué leurs autels, que les comp-* toirs où se calculent vos rentes? Ah ! consi-* dérez un moment quelles sont les relations du prêtre et du paysan! Mettons le prêtre dans un des bassins de la balance et le land-^ }ord dans l’aittre, et voyons qui l’emportera. Je prendrai un excellent landlord et un di-*

gne prêtre : sir Edward O’Bricn et le père Murphy de Corofin.

)i Qui est sir Edward O’Bricn? Un* gentilhomme qui a une grande fortune, qui habite unç maison splendide, et qui, des fenêtres de son palais , promène ses regards sur des possessions presque aussi vastes*que celles que ses ancêtres apercevaient du haut des créneaux de leurs tours féodales. Ses tenanciers lui paient la rente deux fois l’an, et afferment ses terres à un prix modéré.

Voilà pour lclandlordj passons au père Murphy de Corofin. Où demeure-t-il ? dans un humble réduit, situé au pied d'une mon tagne, dans un endroit désert, au centre de bruyères désolées, llvit.au milieu de ses paroissiens; il est leur bienfaiteur, leurjuni, leur père. Ce n’est pas seulement dans l’exercice de son ministère divin qu’il est pour eux l’objet du plus tendre respect. Je l’ai vu à l’autel , entouré de milliers de fidèles , et

«N IRLANDE. tfkj

j’ai senti moi-même Influence de sa contagieuse et enthousiaste dévotion. Debout , au milieu de sou temple grossier, il s’adressait au peuple dans Un langage que je ne pouvais entendre; mais je pouvais juger de l’empire qu’il exerçait sur l’ame de son pieux au-’ ditoire. Cependant, ce n’est pas simplement comme ministre du culte qu'il est cher à ses ouailles : il* est leur compagnon; c’est lui qui adoucit leurs souffrances, qui les console dans leurs afflictions; il est le confident de leurs cœurs, le dépositaire de leurs secrets , le gardien de leurs intérêts , et la sentinelle veillant à leur chevet de mort. Un paysan est-il à l’extrémité? en hiver, au milieu de la nuit, un coup résonne à la porte du prêtre, on vient lui dire que son paroissien réclame son assistance spirituelle. Le vent hurle, la neige est chassée des hauteurs , la pluie et la grêle battent contre son visage, et il accourt, il se hâte pour gagner la cabane du misérable mourant ; s’asseoit à côté de la masse pes-

tilenlielle dont le litote paille est composé,se penche pour recevoir le dernier murmure qui décharge le cœur.de ses péchés, quoi*-' que les lèvres du coupable soient décomposées par la maladie, et que son haleine exhale là mort. • . ■

» Gentlemen , ce n’est point là le langage d’une déclamation composée, ce ne sont pointd’extravagantes ligures de rhétorique que* j'entasse ici ; chacun des mots que je prononce est la vérité, la vérité notoire, palpable, irrévocable. Vous le savez; chacun de vous sait que cela est vrai ; et maintenant je vous demanderai si l’on peut un instant s’étonner que le peuple soit dévoué à son clergé ,, et suive ses injonctions comme si elles émanaient de Dieu môme ? . ..

» Excusez, gentlemen, si je me hasarde à vous supplier en faveur de vos pauvres tenanciers, et à vous demander merci. Pardonnezleur, au noqi de ce Dieu qui vous pardonnera vos offenses comme vous aurez pardonné.

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Au nom de ce tribunal devant lequel chacun de nous, landlord, prêtre ou tenahcier, doit paraître un jour, ne persécutez pas ce pauvre peuple, ne jetez pas leurs enfaus tout nus sur les routes publiques ; ne les envoyez pas au dehors pour sentir les angoisses de la faim , frissonner et mourir. Au nom de Dieu, M. Fitz-Gérald, et par votre propre salut, et comme vous ôtes gentilhomme et homme d’honneur, employez votre influeuce sur vos amis, et rachetez votre parole. C’est personnellement à vous que je m’adresse; le premier jour de l’élection, vous avez dé-

claré que vous vous élèveriez contre toute persécution , et que vous seriez le dernier à désirer que les propriétaires eussent recours à des menaces et à des mesures de cruauté et de vengeance. - Je vous crois, et j’en appelle à vous pour tenir votre parole; parole de miséricorde, gage de merci! Remplissez ce noble engagement, et vous vous couvrirez d’honneur-; de même que vous parta-'

gériez l'ignominie qui accompagnerait tout acte de rigueur: Avant d’abandonner ce pays pour reprendre vos hautes fonctions , employez-vous avec ardeur à cette œuvre de bienveillance, et commandez à vos amis, avec cette persuasive éloquence qui est en vous, de renoncer à tout projet de cruauté et d’oppression.

Dites-leur, monsieur, qu’au lieu de s’employer à ce barbare travail de vengeance, il leur vaudra mieux de prendre en considération l’état politique du pays, et d’y réfléchir profondément; dites-leur de s’adresser à la législation , et d’y chercher remède à ces maux effrayans; dites-leur d’en appeler aux hommes qui disposent des destinées de ce grand empire , pour qu’ils adoptent un système de conciliation et de paix, et qu’ils appliquent à l’Irlande la grande loi de moralité politique , si puissamment nommée par le poète, lorsqu’il a dit : «Paris imponere morem. » INos coutumes, nos habitudes, nos

lois, doivent être changées. Le mal doit ôtrd détruit dans sa racine, le cancer coupé au vif. N'imaginez pas que l’abolition de quelques franchises , que des punitions additionnelles puissent offrir quèlque palliatif. Les choses en sont venues à un point d’où rien ne les fera retourner en arrière. Protestans, ouvrez les yeux sur votre situation ; regardez autour de vous : qu’âYez-vous vu durant cette élection? ne sentez-vous pas qu’il n’est pas question ici d’une agitation locale? mais que sept millions d’Irlandais sont complètement organisés et enrégimentés? Ce que vous avez vu à Clare , vous le verriez, sous de semblables circonstances , dans tous les comtés du royaume. ÂveZ-voils remarqué notre discipline, notre subordination, notre bon ordre; et cette tranquillité prophétique, mille fois plus terrible qu’un orage ordinaire? Vous avez vu soixante mille hommes sous nos ordres, et pas un

bras n’a été levé, pas un mot interdit 11’a été

aj4 SCÈNES POPULAIRES EN IRLANDE.

proféré par cette surprenante multitude.

Vous avez vu un exemple de notre puissance dans la sobriété presque miraculeuse du peuple : leurs lèvres n’ont point touché ce breuvage qui amène le délire , et qu’ils aiment avec passion j leurs inclinations, leurs habitudes , ont cédé à nos ordres. Que pensez-vous de tout cela? est-il sage, est-il bien, de nous laisser armés d’une telle puissance? Ne nous la confiez pas ; dépouillez-

nous de ce redoutable despotisme; anéantissez-nous par la concession; éteignéz-nous par la paix; désarmez-nous par l’égalité. Au lieu d’esclaves furieux , faites de nous des citoyens satisfaits; sinon, tremblez devant l’avenir. »

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