MADAME BERGERET, LE DOCTEUR
MADAME BERGERET. — BOOJOUT, M. Chapellier.
LE DOCTEUR. — Eh bien !
m \n\Mi BERGERET, à voi.v basse. — Il vient d's'assoupir un peu. J 'crains bien pour cette nuit; monsieur Chapellier, il est bien bas c'matin; il a toujours de ses mêmes quintes à L'enlever, ça m'faitun mal de l'entendre tousser!...
LE DOCTEUR. — Nous allons voir ça. (Ils entrent dans lu chambre da malade)
LA CHAMBRE A COUCHER
LE DOCTEUR, LE MALADE, MADAME BERGERET, puis LA VOISINE.
LE DOCTEUR , s' approchant du lit du malade. — Bonjour... Eh bien! comment nous trouvons-nous aujourd'hui?
LE MALADE. — Bonjour , docteur; je suis bien aise de vous voir, j'ai été bien mal... bien mal... j'ai passé une nuit affreuse.
madame hf.rgeret. — Que j'vous débarrasse un peu d'vot chapeau et d'vot' canne, monsieur Chapellier.
LE docteur. — Non, merci.
madame BERGERET. — Monsieur a passé une bien mauvaise nuit... Monsieur a bien souffert.
le DO» rEDR. — Vous avez encore beaucoup toussé?
MADAME BERGERET. — Monsieur n'a fait cjue ça, c'est continuel.
LE docteur. — Bien.
MADAME BERGERET. — C'est tout des horreurs que Monsieur a rejetées.
■>3i SCÈNES POPULAIRES.
le docteur. — Bien, très-bieo !
LE malade. — J'ai la poitrine en feu.
MADAME BERGERET. — Sa pauvre poitrine est eu feu.
le docteur. — Très bien ! Toujours de l'étonffemenl?
MADAME BERGERET. — Toujours.
LE DOCTEUR impatien té. — Laissez-moi parler de grâce, laissez-moi parler... àvea-vous toujours des étouffemeats ? Il n'y a moyen de rien savoir; que diable ce n'est pas \ous que j'interroge.
LE MALADE. — Oui. beaucoup.
le docteur. — C'est intolérable. Voyons ce pouls? (// lui prend le pouls et réfléchit) , c'est comme hier.
LE malade. — Vous venez bien tard aujourd'hui, docteur.
le docteur. — Je suis venu plus tard qu'à l'ordinaire, oui, effectivement, j'ai un peu tardé à venir, et cela par un cas fortuit, une cause indépendante de moi, de ma volonté. J'ai rendu ce matin, je viens de rendre les derniers devoirs à un digne homme, à un homme excellent, M. Uuponchel, un de mes malades, dont le... la situation, la position offrait, ou du moins avait de l'affinité, de l'analogie avec la vôtre. [Le malade est très-oppre&sé.) J'ai été appelé fort tard, beaucoup trop tard à lui donner nies soins, plusieurs de mes confrères, je dirai de mes amis, avaient refusé leur concours ou plutôt avaient refusé de s'en charger. J'ai l'ait , eu mon âme et conscience, tout ce qu'il était humainement possible de faire pour améliorer son étal, sa pénible situation; et ma foi mes efforts empressés n'ont pu parvenir au but que je m'étais proposé d'atteindre. Nous ne faisons malheureusement pas de miracles , et c'eût été un miracle qu'il eût fallu faire pour l'extraire, le tirer, le sortir de ce mauvais pas.
] i \i \i.M)i; — On ne revienl jamais (il tousse) de ce que j'ai là....
i i: docteur. — Rarement : mais encore en revient-on quel-
LA (.ARDE MALADE. o„-)5
queftris; cous avons quelques exemples de cela. Continuez de suivre L'ordonnance que je \<>us ai prescrite, et je reviendrai demain. Adieu,
madame bergeret. — Monsieur Ghapellier , excusez , voici une petite dame qu'aurai! à vous consulter.
la voisine — Oui , monsieur.
LE DOCTEl p.. — Qu'est-ce que vous avez?
LA voisine. — J'ai, monsieur le médecin , dans l'estomac , comme une espèce de chose qui trifouille, qui se promène... <|ui ?a, qui vient... c'esl comme un mouvement perpétuel Je crois que c'esl un cricri.
UADAME BERGERET. — Eu v'Ià une sévère, un cricri , que c'n'esl pas pour dire,
le DOCTEUR ( à lit garde malade. ) — Taisez vous ! (à la 'sine) si vous m'eussiez appelé lorsque vous ressentîtes les premiers symptômes de votre indisposition pour vous donner mes soins el que j'eusse jugé convenable de vous ordonner de garder le lit si le ras eût échu , je pourrais peut-être attribuer à la diète cette espèce de... que vous dirai- je... de... enfin il serait alors constant qu'à la suite d'un régime sévère votre tête se fût trouvée très-faible, ce sérail même assez oaturel; mais comment voulez-vous admettre celte conséquence maintenant dans une semblable circonstance ?
la voisine — Ça n'peut-être que ça.... qui se promène ainsi.
LE DOCTEOB. — Non , non, certainement non; vous ne me verrez jamais rangé de votre a\is, jamais partager votre opinion: comment voulez-vous qu'un grillon, car c'est le nom que vous devriez donner à cet insecte....
MADAME BERGERET. — J'ai toujours entendu dire un cricri.
i .:t.i ];. - Je vais vous céder la place si vous m'interrompez encore.
MADAME BERGERET. — Excusez, monsieur Ghapellier, mais...
LE DOCTEUR. — Taisez-vous , je ne sais plus où j'en étais, avec ses maudites interruptions.... m'y voici. Comment voulez-vous que ces insectes, qui fréquentent, qui de préférence se rencontrent dans les lieux chauds , dans une température douce en général, dans les magasins, les ateliers où se trouvent les gens, qui, par état ou par goût , se dévouent à la fabrication du pain , dans les boulangeries enfin, comment voulez-vous, dis-je, que ces insectes aient pu prendre naissance chez- vous, et quel intérêt auraientils d'ailleurs à y séjourner.
Je conçois parfaitement qu'ils prennent leurs habitudes, qu'ils se puissent acclimater , par exemple , parce qu'ils ont accompagné, dans leur transport, le blé, le seigle, le froment , que sais-je ? l'orge peut-être , parce qu'ils ont été transportés ensemble des champs qui les ont vus naître, pour de là aller dans les granges , pour y être battus dans ces mêmes granges, puis déposés, mis dans des sacs, dans des vases, dans je ne sais quoi encore , dans n'importe quoi enfin; et de là, charriés, conduits, menés, transportés chez le meunier, dans les mains, dans le moulin duquel ils auront dû passer, et assister aux différentes métamorphoses qu'à leur arrivée, à leur entrée et à leur séjour, il aura plu au propriétaire de faire subir au seigle, au blé , à l'orge et au froment.
N'ayant jamais eu l'occasion de fréquenter ces établissements, ces laboratoires, où ces insectes prennent leurs habitudes, je ne puis donc dans aucun cas admettre votre supposition.
madame ber(;eret. — Je m'ai toujours dit ça. *
LA VOISINE. — Mais puisque ce n'est pas non plus le ver solitaire.
LE docteur. — Si , à la suite d'une partie de campagne , vous vous étiez arrêtée au coin d'un mur.... ou bien encore que vous vous fussiez mise à l'abri de la chaleur du
jour sous un orme , an chêne, un sureau , ou de quelque
autre arbre quelconque
LA voisine. — Mi! mon Dieu; monsieur, je le voudrais bien, mais je ne mus jamais.
LE DOCTEUR. — Si \<>tis étiez aussi bien femme à sortir, à \imis aller promener, il serait possible qu'arrêtée au coin de ce mur, ou à l'abri de la chaleur du jour, sous l'ombrage de quelque arbrisseau , vous vous fussiez endormie 1a bourbe ouverte, un têtard, ce qui n'est autre chose qu'un crapaud en bas âge, aurait pu prendre , faire élection de domicile chez vous, en saisissant cette occasion qui lui était offerte.
LA voisine, saisissant l'idée du médecin. — C'est un crapaud : il me semble voir ses deux gros yeux insolents à fleur de tête.
LE DOCTEUR. — Permettez-moi , laissez-moi vous développer cette idée , cette opinion , qui encore n'est pas celle de bien des gens. Il arrive souvent qu'à cette époque de l'année où les chaleurs sont excessives, que le ciel ou l'atmosphère en général faisant , dans leur intérêt propre , un emprunt à la terre , en attirant à eux, en pompant en quelque sorte, si j'ose m'exprimer ainsi, toute l'humidité que cette dernière peut encore receler, l'humidité, dis-je, les molécules dont elle se trouve encore richement , abondamment répartie, il survienne plus lard des pluies à la suite desquelles ces emprunts se trouvent être remboursés.
Or, quelquefois , à la suite de ces mêmes pluies , survient une apparition subite de petits têtards, de jeunes crapauds,''quelquefois encore de jeunes grenouilles, à la surface de la terre, du globe , et cela , souvent même à l'endroit seulement où vous vous trouvez, et dans les lieux où il ne semblait pas en exister auparavant. Ce qui a fait croire que ces insectes, que ces animaux tombaient du ciel.
On trouve en effet dans quelques passages d'OElionetde l'Athénée, des traces de cette croyance, pins dans Aristide ; on peut l'aperce\oir encore dans chose.... un nom en er.... chose, machin.... comment-donc?
.madame BERGERET. — L'accoucheur du roi de Rome , M. Duhois? (Le médecin lance un regard de pitié sur fa garde malade, prend an temps de repos, et continue en ces termes.)
LE docteur. — Gessner , c'est Gessner. On peut l'observer dans Gessner, chez plusieurs savants encore, chez plusieurs auteurs qui ont inséré le fruit de leurs veilles, de leurs observations dans les Mémoires curieux de la nature, 12 volumes in-8°, imprimés à Leipsick , puis dans les ouvrages de chose... de... et parbleu de Redi.
Je termine en deux mots. Il s'est donc établi à cet égard de grandes discussions; on a beaucoup écrit, beaucoup travaillé à ce sujet. Scaliger, en particulier, a vivement attaqué Cardan pour avoir cru, supposé, pour s'être permis de manifester la croyance dans laquelle il était, qu'il avait, de croire à celte sorte de génération. Cardan a répondu à Scaliger, Scaliger, de son côté, a de nouveau répondu à Cardan, et cela dans des termes peu mesurés, qui souvent se sont trouvés même entachés d'aigreur; bref, cette discussion, cette polémique a duré des années.
Lentilius est arrivé sur ces entrefaites, et il a ajouté, il a prétendu , toutefois sans vouloir imposer en aucune façon son opinion, il a donc, dis-je, ajouté, chose, Lentilius, que ce mode de génération était chimérique. Chose alors, dont nous parlions tout à l'heure... aidez - moi donc... Redi , prétend , affirme, dit , (pie les crapauds et les grenouilles, suivant l'expression, l'opinion des peuples, tombent des nues avec la pluie, et qu'ils ne paraissent en effel que lorsqu'il a plu un peu.
LA voisine. — ■ J'ai quelquefois sorti sans parapluie.
le docteur. — Mais . s'il unis est arrivé, comme vous le confessez, de sortir, de \<>us aller promener, et d'omettre, d'oublier dans votre sortie, dans votre promenade, de prendre votre parapluie, toujours est-il < j u»* . premièrement . tous ne sortez pas la tête ou le chef en l'air, que vous avez l'attention bien louable, bien délicate, bien naturelle, du reste, de baisser, au contraire, le chef ou la tête dans votre thaïe, dans votre lichu on dans votre collerette.
D'ailleurs, Redi, comme je viens de vous le dire, lledi ne prétend imposer en aucune façon son opinion ni à vous. ni à moi, M. Chapellier, m à perso me en général ou mêmç en particulier; Redi au contraire est. bien éloigné de cela; il dit seulement que telles ont été l'opinion, la croyance de certains peuples qu'il ne nomme pas , qu'il se garde bien de nommer . de désigner par le nom qui leur est propre , qu'il ne \eiit pas compromettre; c'est de sa part l'indice d'un caractère franc et généreux, d'un tact et d'une finesse remarquables.
En partageant l'opinion , la croyance des peuples dont feu Redi a bien voulu nous révéler l'existence, et dont il se garde bien de nous révéler le nom, vous voila tout à fait rangée sous la bannière, sous les drapeaux de Cardan, en opposition ouverte avec Scaliger.
LA \0ISINE. — Mais, non, monsieur.
LE docteur. — .Mais si fait, si fait, j'admets toutefois, je veux bien admettre cette dernière hypothèse. Eh bien ! comment avez-vous pu croire, avez-vous pu vous abandonner à cette supposition, à l'existence d'un grillon dans votre individu? vous avez l'esprit frappé de cette idée, etvousavez tort. (// H tève. Si cependant dans quelques jours vous n'éprouviez pas plus de soulagement, nous verrions à vous prescrire quelque chose. (Le docteur se tourne du côté du malade.) Allons, bonjour.
madame BB&GERET. — Il ne vous entend pas, allez, M. Cha-
pellier ; il roupille comme ça toute la journée , le v'ia parti. (Le médecin sort de (a chambre à coucher du malade, accompagné des deux dames.)