M. DUFOY, LA MERE AUBRY, MADEMOISELLE
Gl IMARD.
LA mere aurry. — Mais je ne nous trompons point, c'étionl M. Dufoy, me semble.
M. dufoy. — Eli! bonjour, madame Aubry; bonjour, mademoiselle Guimard.
mademoiselle guimard. — Votre servante, monsieur.
la MÈRE aurry. — Vous revoilà donc dans le pays, monsieur Dufoy ; c'étiont bien un hasard que de vous rencontrer.
M. dufoy. — Il n'y a guère qu'un mois que je suis parti pour Paris.
mademoiselle guimard. — Avec madame Desbrières?
M. DUFOY. — Avec madame et M. Desbrières, oui, mademoiselle.
LA mère AURRY. — Au fait , on a tant à faire dans nos campagnes, qu'en bonne conscience, j 'serions bien embarrassée d'pouvoir dire comment que j'vivons. C'est ce que je disions core à ce matin avec la femme à Thomas Branchu : les journées et pis les semaines , tout ça filont qu'on n'a pas seulement le temps de la voir couler... Tenez, voyezvous , monsieur Dufoy, comme je disions core à ce matin avec la femme à Thomas Branchu , quand une fois vous a atteint vot' soixantaine, vous n'a plus guère le temps d'vous retourner.
M. dufoy. — Vous n'en êtes point encore là, mère Aubry?
la MÈRE aurry. — Et trois avec à la Saint-Martin, ne plus, ne moins.
M. dufoy. — On ne vous les donnerait pas.
MADEMOISELLE guimard. — Madame n'est cependant plus la même depuis deux ou trois ans.
U.S GIROUETTl S. .189
i k mi ni: au'.rv. — l. 'essentiel, mamzelle Guimard, c'est que je me portons bien , ne vous en déplaise. A propos, dites donc, monsieur Dufoy, savez-vtras qu'il étiont arrivé, M. d'Grandbois?
m. DUFOY. — Du tout : j 'ignorais même qu'il fût question de
son retour.
I.A MÈRE \i T.RY. — Il élioul l'arrivé... attendez donc... il
étiont la demie de douze heures Comme il aviont
amoindri, le pauvre cher homme! il étiont toujou point le même qu'il étiont quand il aviont parti.
MADEMOISELLE ci IMARB. — Il n'est pas extraordinaire, niadame, (pie M. de Grandhois soit un peu changé; je savais bien que le mandat qu'il allait remplir était au-dessus de ses foires.
F. \ mi RE ai BRY. — Laissez-nous donc tranquilles, mamzelle Guimard ; M. Graodbois D'étiont point un homme à faire ce qui ne lui convenont point: s'il étiont député, marchez, c'est qu'il l'aviont hé désiré. Ça n'serait que pour faire endêver les cem qui nevouliont point de li, qu'ça serait déjà bé gentil, pas vrai, monsieur Dufoy? hans compter qu'il y en a plus de quatre qn'aurionl roulu d'un autre auilleurs deli.
MADl UOISELLE ci IMAKD. — Oui, des intrigants et des sansculottes.
r.A MÈRE AUBRT. — Vous pouvez même y mettre des bêtes : le père Bontems, par exemple, qui à cThetkre faisont le biau parleux , qu'étionl le plus grand sottin de tout le pays, comme je disions à c'matin à la femme à Thomas Branchu; parce qu'il aviont du bien qui ne li profiteront point, \u <pie bieo mal acquis ne profitant jamais, ne voulont-t'v point tâter d'être député itou, ('vieux Bontems-là. Si c'esl point à tous confondis de rire , dites donc, père Dufo\ :
m. DUFOY. — Est-il bien possible!
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LA mère aurry. — Y n'aviont garde do dire le contraire devant mé , marchez. Combien que ça serait gentil d'avoir pour député un grand bôtapia comme li, qui n'savont seulement point faire une différence de sa main droite d'avec sa gauche.
MADEMOISELLE GUIMARD. — Voilà où nous mènent les révolutions !
M. DUFOY. — Je le quitte à l'instant, le père Bontems; il ne
m'a pas fait part de ses projets.
la mère aurry. — Ni à mé non plus. Voyez quel homme qu'il étiont : il disont pis que pendre de M. Grandbois ; ça n'empêche que, quand il aviont passé au droit d'ii à c'te remontée, il aviont baissé son bonnet plus bas que terre. M. DUFOY. — C'est incroyable !
mademoiselle guimard. — Je suis encore à me demander comment une personne comme vous, madame, pouvez regarder cet homme en face ; il me fait horreur ! la mère aubry. — Pourquoi que je ne le regarderions point,
y sérient fichu d'eroire que j'ons peur de li. mademoiselle guimard. —C'est uiihommc bien dangereux! la mère AURRY. — Li ? point pus dangereux que rien; il
étiont tout Faucheux; an jour à'àujord'hui... M. dufoy. — Il m'en a fait un éloge superbe. la mère aubry. — Tout ça parce que le Faucheux il étiont malin, li; y se servont du vieux Bontems pour tirer les marrons du feu.
MADEMOISELLE guimard. — Quel odieux tripotage! la mère aubby. — Quand je venons à penser qu'il n'y a point deux mois, y aura deux mois à la Sainte-Josse, qu'il étiont tous deux à c.ouiiaux tirés, comme je disions à c'matin avec la femme à Thomas Branchu.
M. dufoy. — Il s'en défend comme un beau diable. mademoiselle GUIMARD. — Vous avez bien tort, madame, de vous commettre avec des êtres pareils, des gens sans
LES GIROUETTES. ;toi
morale, sans principes, Bans religion. Si jamais, Dieu nous en préserve ! si jamais leur parti triomphait , nous ne tarderions point à revoir 93 et toutes ses horreurs. Que dis-je !>:'), le mol est trop doux, des canuibales et des anthropophages.
la mire ALBRY. — C'étionl-l'y point des gens qui mangeont les personnes!
MADEMOISELLE GDIMARD. — Tous les sexes en général, tout ce qui ne partage pas leur opinion.
la mère ai BRT. — El le gouvernement \ souffririont ça?
mademoiselle C.LIMARD. — Les plus forts n'ont-ils pas toujours fait la loi '.'
i \ mère albry. — Ça, c'étiont bé vrai.
M. dlfov. — 11 faut espérer , mademoiselle , que les choses n'en viendront pas là.
MADEMOISELLE Gi iMARD. — Plus loin encore, monsieur, avec ces iiens-là, beaucoup plus loin.
LA MÈRE AiniïY. — (/est point l'embarras, je n'savons point pourquoi, niais j'ons point d'bonheur d'puis un bon boni de temps.
mademoiselle GUIMARD. — Parce que nous ne respectons plus rien , parce que tout est méconnu , renversé, parce qu'il n'y a plus de religion, partant plus de frein.
la MÈRE albry. — Faut pourtant point dire non plus que j'sommes sans religion.
m ' mi \ioisi.Li.EGUiMARD.--Commentrentendez-vous, madame?
LA MÈRE ALBRY. — Que, dimanebe passé, le jour d'Ia Pentecôte, y aviont core plus d'monde au dibors d'I'église que non point dedans.
MADEMOISELI BGOIMARD. — Parce que l'on est bien aise de se faire voir; de l'orgueil ci de la vanité, pas antre chose, et l'on passera auprès de M. le curé le chapeau cloué sur la tête.
LA MÈRE AURRT. — Ecoutez , mamzelle Guimard, il a ben aussi queuques petites choses ,ï se reprocher , notre curé :
marchez , soyons justes et de bon compte , l'meilleur des prêtres y n'valont rien.
mademoiselle guimard. — Avez-vous oublié feu M. l'abbé Segret, madame ?
LA mère aurrv. — Que nenui , je Pons point oublié , je ne l'oublierons même jamais; marchais, c'étiont s't'ilà qu'en étiont un brave homme de curé , qui laissiont faire à tout l'inonde comme il l'entendiont.
mademoiselle guimard. — Ce fut là le seul tort que l'on eut à lui reprocher.
la mère aurry. — Combien qu'il étiont respectable, l'pauvre cher homme du bon Dieu! combien qu'sans lui, défunt mon père il auriont tout donné à li, rien à mé! mais c'étiont un vieux, voyez-vous, tandis que tous ces jeunes curés-là ils étiont tous des morveux. Dame, écoutez donc, il en étiont des hommes comme des femmes , mamzelle , quand on est jeune on est jeune.
mademoiselle guimard. — J'aime à croire , madame , que M. l'abbé Segrais a été jeune comme un autre.
M. dufOY. — C'est probable.
mademoiselle guimard. — Je vous suis obligée, monsieur, de votre observation , je vous disais qu'il avait été jeune, M. l'abbé Segrais , et cependant jamais au grand jamais. . . .
LA mere aurry. — Parce que, dans le temps qui s'amusiont, je l'ons point vu, j 'étions point au monde.
M. dlfoy. — Je crois, en définitive, que ce que nous avons de mieux à faire , c'est de ne pas nous monter d'avance contre celui-ci.
la mère aurry. — Vous a Lia a dire et biau faire, monsieur Dufoy, jamais vous ne me ferez r'aimer ce curéilà.
M. DUFOY. — Et pourquoi, je vous le demande ?
I l 9 GIROUETTES. 30 :î
MADEMOISELLE GU1MARD. — Madame serait petit-être hii'ii
embarrassée de nous le dire.
la MERE aurry. — Point déjà si tant, mamzelle.
m. dcfoy. — J'avoue que je ne comprends rien à cotte animosité , et à moins que vous n'ayez de puissants motifs
la mère aurry. — J'en manquons point , j'en uns assez . marchais.
MABKMOISEL] E et imard. — Lorsqu'il est arrivé parmi nous, M. le curé, le presbytère était en réparation, ce fat chez TOUS qu'il descendit, madame : VOUS étiez enchantée de lui, à cette époque; pourquoi être changée à ce point?
LA MERE AURRY. — Parce que depuis il aviont fait des crasses et des sottises à tout un chacun, mais j'vous les dirions ses sottises, monsieur Dufoy, que vous voudriez point les craire tant qu'elles sont grosses Enfin, pas plus tard que l'ant'dinianche , not'homme il étionl un brin étourdi , il aviont, sauf votre respect, acheté un porc; il aviont pris avec le marchand de cochons, et pis d'aut'es , et pis le bedeau et les chantres, la validité d'un verre de vin, pas plus, si bien...
M. DUFOY. — Qu'il était étourdi.
la mure AURRY. — Il étiont dans le chœur qui chantiont la grand'messe aussi gentiment que je nous mettrions à la chanter ilà ! v'ià le curé , qu'avonl bu , mage el couché trois semaines, sans reproche, dieux nous, qui s'en v'nont li dire dans son tin au d'oreille d'ôler sa chape et d's'aller jeter sus son lit... C'étiont-t'y poli de dire ça à un homme? C'étiont-t'y une raison parce qu'il étiont étourdi de li dire ça? Pour qui veniont l'affronter en pleine grand'messe?
M. DUFOY. — Avez-vous d'autres griefs encore?
; a mère aurry. — Et ces quatre cents de fagots qu'il m'avions demandés et qu'il n'a point pris , par rapport qu'il étiont trop chers , c'éliont - 1'\ une honnesteté à faire
an monde, ça?... M l'p'tii d'not'fllle aînée qu'il aviont
renvoyé du Gatéchîme , par rapporl qu'il y aviont lire sa langue en errièreàeïï, c'étiont-t'y ben honnête? l'nut-i'y point qu'un a faut y len\ amusiont; et ce qu'il avont fait, c'étiont-t'y une politesse à faire; à des père et mère?
mademoiselle GUIMARD. — Il est de certaines choses qu'il est impossible de tolérer.
LA MÈRE AURRY. ■ — Laissez donc, manizelle, tout ce qui venonl de ces gens-là, vous le trouvez suparbe'; si c'étiontdes aut'es qui faisiont le demi-quart de ce que faisont ceux ilà, vous jetteriez les hauts cris, je vous connaissons.
m. mfoy. — Il faut faire un peu la part de l'humanité.
LA mère audry. — Je la faisons aussi , à preuve, c'est que j'donnons plus que l'curé n'donnont aux pauvres ; j'en avons plus que li de l'humanité, marchais.
mademoiselle guimard. — Je vais vous demander la permission de me retirer , madame; vous professez des principes qui ne sont nullement en rapport avec ma manière de voir et de penser.
la mère aurry. — Écoutez , mamzelle , je n'eraignons rien d'parsonne , et quand les choses ne nous convenont point, j'savons ben l'direitou; et, si l'on n'y prend garde, j'allons retomber dans la prètraillc, tout dret, marchais.
M. dufoy. — Madame Aubry, vous allez un peu loin.
mademoiselle guimard. — C'est intolérable.
la mère aurry. — Croyez-vous que je n'sommes point payée pour dire ce que j'en disons des prêtres, que quand défunt son homme à not'fille, la plus jeune, il étionl mort mognier * au moulin de Galecourt, qui n'aviont laissé qu'un unique afanl ** à sa femme , et que ce méchant curé de Boudry, il l'aviont si bien embêté, l'pauvre afant , qu'il alliont en faire un prêtre; c'éliont-t'y encore aimable ça ? un garçon de seize ans, la tête de plus que M. Rouget, et
* Meunier.
" Bnfant.
LES GJROt El il s.
fort à proportion , oe poinl faire œuvre de ses dix doigts, que la pauvre mère elle en ai ionl tant besoin de li «'i qu'elle étiont obligée de louer leui biens! G'élionH'j poinl des atrocités, des conduites pareilles? Tenez, monsieur Dnloy, Je oe s;i\ mis ce qui nous retenonl de regretter l'Empereur, et toutes les jours, j'sentons que je le regrettons de pus en pus, c'pauvre homme-là.
MADEMOISELLE GD1MARD. — Je ne vous en fais pas mon compliment . avec son ambition démesurée, un buveur de sang.
i a MÈRE ADBRY. — Le païuie monde au moins y vivioul avec li.
MADEMOISELLE GDIMA1D. — Quand il n'allait poinl à la boucherie.
I v urre ADBRY. — Not'neveu il en awont pourtant revenu de l'armée
MADAME GDIMARD. — A\ec deux jambes de buis.
LA MÈRE ADBRY — Il avioni-t'y point tout de même la croix d'honneur? il étiont-t'j point officier, n'avionl-t'j point dinéà la même table avec le sous-préfet ? El du painsus la planche?
MADEMOISEJ II GDIMARD. — Et la màcboire brisée.
t a MÈRE ADBRY. — Ça n'empêche que j 'aimerions core mieux \oir le petit d'not'ûile comme ça que non point prêtre.
MADEMOISELLE Gl IMARD. — Heureusement que tout le monde n'eal pas de votre avis.
LA MERE ai BIT — ()u'cst-re qui leur appreiioul au séminaire? à regarder leux père et père comme rien du tout ; et une fois qui leux ont mis le ne/, la-dedans, c'est fichu, il if aimont plus qu'eux,
MADEMOISI il l. GDIMARD, — Madame Aubr\ , je suis bien votre si rvante.
i\ MÈRE ai BRY. — N' n . c'étionl moi que je m'en allons, j'ons plus à faire que non point \ous qui n'a qu'à vous occuper des autres. V revoir, monsieur.
Ai. dufoy. — Bonjour, madame Aubry.
la mère aurry. — Vous verrez à prendre voire beurre autre part, mamselle; je n'en battons plus, nos vaches sont pleines.
MADEMOISELLE GULMARD. — Bien obligée , madame. . . Insolente!