‹ Scènes villageoises de la forêt-NoireChapitre 11 sur 19 · QUATRIÈME RÉCIT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME RÉCIT

Par un beau dimanche après midi, trois jeunes filles étaient assises sous un cerisier en fleurs, à la bifurcation du chemin d'Ahldorf et de Miïhringen, sur le bord d'un champ qu'on apelle le Kirschenbusch. Aux environs tout était tranquille. Pas une charrue ne remuait, pas une voiture ne faisait le moindre bruit. Aussi loin que le regard pouvait atteindre, planait silencieusement le repos du dimanche. Visà-vis, sur les hauteurs du Dabenvasen, où se trouve encore l'église d'un ancien couvent, se faisait entendre la cloche, qui accompagnait, pour ainsi dire jusque chez eux, les fidèles de ses salutations retentissantes.

Au fond de la petite vallée de la Combe, fleurissaient les navettes jaunes au milieu des champs de blé verts; tandis qu'à droite, sur la hauteur, on

n'apercevait clu cimetière israélite que les quatre saules plantés aux quatre coins de l'éminence, et sous lesquels reposent cette grand'mère, cette mère et ces cinq enfants, brûlés tous ensemble dans le même incendie.

Un peu plus bas, dans les arbres en fleurs, surgissait un grand crucifix de bois, aux couleurs rougetuile et blanche.

De tous les bois blancs du pays, les hêtres du Buchwald étaient encore seuls à étaler leur feuillée splendide ; tandis que de l'autre côté du chemin, la claire forêt de pins alignait, au milieu de la tranquillité la plus profonde, ses tiges droites, immobiles et orgueilleuses.

En haut, dans les nues, les alouettes s'égosillaient en ravissantes fanfares, auxquelles répondaient d'en bas les cailles tapies dans les sillons. Du reste, pas le moindre zéphyre. On eût dit que toute cette campagne fleurissait ainsi pour elle-même, car nulle part on n'apercevait d'homme avec sa pioche ou sa pelle sur l'épaule, nobles emblèmes de notre souveraineté sur la terre. Tout au plus voyait-on poindre de côté et d'autre quelque paysan solitaire ou bien accompagné de deux ou trois voisins, qui s'entretenaient de la belle venue de leurs semences. Ils étaient dans leurs plus beaux habits, et contemplaient avec bonheur ce travail silencieux de la nature, elle aussi, ce jour-là, en grande toilette du dimanche. Ces trois jeunes filles étaient donc là, tranquillement assises, à chanter leurs chansons, les mains croisées

sur leurs tabliers blancs. Barbe faisait la première voix, Toinette et Brigitte l'accompagnaient avec un tact et une précision naturels. Leurs accents graves, traînants et plaintifs, retentissaient au loin: tant qu'elles chantaient, un chardonneret, perché sur une branche de cerisiers, sifflait à l'unisson; puis, aussitôt qu'elles arrivaient à la un d'une strophe, ou qu'elles se mettaient à babiller entre elles, le chardonneret faisait silence. Ces jeunes filles chantaient:

— Mon doux trésor, ce que je te demande, C'est de rester encore on an vers moi ; Que la dépense en soit petite ou grande, N'importe, va. je payerai tout pour toi.

Tu payeras tout, ca n'empêche, mon ange, Il faut toujours que je parte à-présent... Nous voyageons dans un pays étrange,

Ah! souviens-loi de ton amour absent.

En arrivant sur la terre inconnue, J'ouvre la porte, et tout à coup voilà Mon trésor qui me fait la bien venue... Mon doux trésor que faisais-tu donc là?

Sur les pommiers il n'est si rouge pomme, Qui n'ait beaucoup de pépins noirs au cœur, Comme en Autriche, il n*est fillette en somme Qui n'ait en soi quelque projet trompeur.

Paflf! un coup de fusil partit ; les trois jeunes filles ressautèrent tout effrayées, et le chardonneret s'envola du cerisier. Alors les jeunes filles virent le piqueur de Miïhringen s'élancer dans le champ de navette, précédé de son chien. Là, il ramassa un héron, qu'il leva en l'air, et auquel il arracha une plume

pour la mettre à son chapeau ; après quoi il cacha le héron dans sa gibecière et remit le fusil en bandouillère à son épaule. C'était véritablement un bel homme, et qui faisait plaisir à voir sortir ainsi de ce champ de verdure.

— Il aurait pourtant bien pu, dit Toinette, laisser encore vivre cette bête le dimanche !

— C'est vrai, dit Barbe , mais ces gens-là ne se piquent pas d'être de très bons chrétiens; ils ne savent que faire mettre en prison les pauvres paysans, quand ils les trouvent en délit dans les bois, ou bien tuer les bêtes innocentes. Ce vert valet du diable vient encore de faire condamner Catherine Blasi à quatre semaines de maison de correction. Je ne me marierais pas avec un piqueur, quand même on me donnerait... je ne sais pas quoi !

— La vieille Ursule m'a une fois raconté, reprit Brigitte, la plus jeune des trois, qu'un piqueur doit tous les jours mettre à mort quelque bête vivante...

— Oh! alors, il ne doit pas être embarrassé pour en trouver, répliqua Barbe en éclatant de rire, car... en cherchant bien... sur lui-même...

Cependant le garde s'approchait. Les trois jeunes filles se remirent spontanément à chanter, comme pour faire croire qu'elles n'avaient pas remarqué le nouvel arrivant. Malgré elles, cependant, elles ne chantaient plus qu'à demi-voix et n'articulèrent plus guère que pour elles-mêmes les derniers vers de la chanson :

Quelque projet trompeur, de l'arrogance .... Bah! j'ai là trois plumes à mon chapeau: Puisque ma belle est à bout de constance, Je vais chez nous revenir aussitôt.

— Bonjour, mesdemoiselles; pourquoi donc si bas, demanda le piqueur en s'arrètant ?

Les trois jeunes filles se mirent d'abord à ricaner, en portant leur tablier devant leur bouche ; puis Barbe, prenant la parole, répondit :

— Grand merci! monsieur le piqueur; nous ne chantons que pour nous, et nous nous entendons parfaitement, quand même nous chantons bas; nous ne chantons pas pour les autres.

Br !..... reprit le chasseur, quelle langue affilée!...

— Affilée ou non, c'est bien égal : celui à qui cela ne conviendra pas n'a qu'à faire mieux, s'il peut, répliqua Barbe; sur quoi Toinette la poussa du coude en lui disant à demi voix :

— Mais, ma chère, tu es grossière aujourd'hui comme de la paille de fèves !

— Oh! j'entends la plaisanterie, dit le chasseur, et sais faire bonne mine à mauvais jeu.

Cependant ces jeunes filles étaient là tout embarrassées, et recoururent enfin au pire moyen pour sortir de leur embarras. Elles se levèrent, se prirent bras dessus, bras dessous, et se mirent en route pour retourner chez elles.

— Me sera-t-il permis d'accompagner ces demoiselles, demanda aussitôt le piqueur?

— Nous sommes ici sur la grande route, et la route est large, répondit Barbe.

Le piqueur eut un instant envie de planter là cette impertinente jeune fille; mais il se ravisa tout aussitôt en pensant combien il serait ridicule qu'il se laissât intimider pour si peu. Il comprenait parfaitement que c'était sur le même ton qu'il fallait répondre; le difficile était de savoir s'y prendre. Toinette, qui marchait à côté de lui, lui avait tellement donné dans l'œil, qu'il lui était devenu impossible de faire la moindre plaisanterie supportable. Cependant ce n'était pas sa coutume d'être si timide. Il laissa donc Barbe rire à son soûl, tout en marchant après elle sans dire le mot.

A la fin, pour le remettre un peu à son aise, Toinette lui demanda :

— Où allez-vous donc ainsi le dimanche ?

— Je vais à Horb, répondit le piqueur, et si ces demoiselles veulent m'y accompagner, je ne regarderai pas à leur payer une bonne chopine de vin.

— Grand merci, nous resterons ici, dit Toinette, en devenant de plus en plus rouge.

— Quand nous avons soif, continua Barbe, nous préférons le vin des oies ; on nous le donne aussi gratis, celui-là.

Comme on approchait du village, Barbe dit tout à coup, en montrant un sentier :

— Tenez, monsieur le piqueur, vous pouvez prendre là, par-derrière ; c'est le plus court chemin pour aller à Horb.

Le piqueur commençait à s'impatienter et avait déjà une verte réponse sur le bout des lèvres, mais il la retint et se contenta de dire :

— J'aime à voir toujours en face les honnêtes gens, aussi bien que les honnêtes villages; merci.

Cependant il ne put s'empêcher là-dessus de tourner le dos à son interlocutrice; car c'est ainsi que vont les choses : ne pouvant venir à bout d'une plaisanterie, le piqueur tombait sans se l'avouer dans la grossièreté.

En entrant au village, il demanda à Toinette comment elle s'appelait; mais avant qu'elle eût eu le temps de répondre, Barbe s'était déjà écriée :

— Par son nom de baptême.

Et comme le piqueur demandait à celle-ci quel âge elle avait pour être si savante, il dut subir encore la banale réponse : J'ai l'âge de mon petit doigt.

Cependant Toinette lui chuchottait sous cape :

— Je m'appelle Toinette; pourquoi donc est-ce que vous me demandez cela ?

— Parce que je veux le savoir.

Tout en causant ainsi, Ton gravissait la montée le long de laquelle s'alignent sur deux rangs les maisons du village. Quand on fut en haut, devant chez Bastien Sauerbrûnner, les trois jeunes filles s'arrêtèrent en chuchottant, puis tout à coup... pst ! les voilà parties, chacune de leur côté, comme trois colombes effarouchées, en laissant le chasseur là seul en plant. Celui-ci rappela son chien qui les poursuivait, appuya

la main gauche sur la courroie de son fusil et abandonna également la place.

Vers la carrière, les jeunes filles firent halte pour s'attendre et se retourner.

— Tu es pourtant par trop malhonnête, dit Toinette à Barbe.

— Cela, c'est vrai, dit Brigitte.

— Il ne t'a jamais rien fait, continua Toinette, et pourtant tu t'es élancée sur lui comme un vrai dogue.

— Je ne lui ai rien fait non plus, répondit Barbe ; je l'ai seulement un peu plaisanté. Pourquoi, l'imbécile qu'il est, n'a-t-il pas su se défendre ? D'ailleurs, que vient-il chercher ici, cet habit-vert ? Croit-il donc que parce qu'il est piqueur du baron de Miïhringen, il doit lui être permis de courir ainsi avec nous tout le village, de manière à faire croire que nous attendons quelque chose de lui ? Qu'est-ce que vont penser de tout cela Joseph et Gaspard ? Non, non, je ne suis pas si poltronne que toi ; je ne veux recevoir d'ordre d'aucun comte ni d'aucun baron.

Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de Joseph et de Gaspard, qui étaient allés chercher leurs fiancées au Kirschenbusch, et ne les avaient pas trouvées. Barbe se mit à raconter l'histoire tout au long. Impossible à qui que ce fut de placer un mot pendant qu'elle parlait. Il lui vint alors une foule de plaisanteries sur les lèvres, auxquelles elle donna place dans son récit sans le moindre scrupule. Il n'est pas rare du tout, môme auprès bon nombre d'hommes, que quand on raconte ainsi quelque chose de soi, on

ait grand soin de la présenter sous un jour beaucoup plus avantageux qu'elle ne le mérite. On prétend avoir dit ou fait telle et telle chose, pour laquelle néanmoins le courage nous a manqué au moment décisif, ou dont l'idée même ne nous est venue que beaucoup plus tard.

Joseph donna complètement raison à Barbe, et ajouta même que toute cette clique de messieurs n'était bonne qu'à être déchirée à belles dents. Bien que le piqueur ne fût rien moins qu'un monsieur, on le maintint cependant pour tel, afin de pouvoir le malmener plus librement.

Joseph prit enfin le bras de sa Toinctte; Brigitte s'empara de l'autre; Gaspard et Barbe les suivirent, et l'on gagna ainsi, par la charrière, la lande de l'Hochbux.

Joseph et Toinette faisaient un admirable pair : tous deux à peu près également grands et sveltes, tous deux doublement beaux quand ils marchaient côte à côte. Chacun d'eux à part était déjà charmant; une fois l'un près de l'autre, ils le devenaient encore à un tel point, qu'on les eût certainement reconnus entre mille, et qu'on n'eût pu s'empêcher de s'écrier : Ces deux là doivent aller ensemble !

Joseph était mis ce jour là moitié à la paysanne et moitié à la militaire, la courte veste flottante des paysans faisait encore mieux ressortir la belle proportion de ses membres, sous son pantalon collant. Il avait l'air d'un officier qui s'est mis à l'aise, si

svelte, si ferme, et pourtant si souple et dégagée était toute sa personne.

Arrivés à l'Hochbux, ils aperçurent au loin le piqueur, en société du garde-forestier de Norclstetten. Joseph remarqua même que le piqueur s'occupait d'eux; aussi se trémoussa-t-il en toussottant, comme s'il avait eu quelque verte réponse à renvoyer à ce monsieur, bien qu'ils fussent encore éloignés de plus de deux cents pas. Tout à coup il prit Toinette par la nuque et lui appliqua un gros baiser sur la joue, façon de parler que le piqueur devait parfaitement comprendre, malgré la distance. Là-dessus, il continua à marcher en sifflant et en se dandinant d'un air moqueur et satisfait. S'il avait su de quoi il s'agissait entre le piqueur et le garde, il se fût encore rebiffé, certes, d'une bien autre manière, car le piqueur disait :

— Tenez, la voilà justement ; on dirait qu'elle est de cire, tant elle ressemble à la madone de l'église. J'ai beau chercher dans ma mémoire, je n'ai pas encore vu, de ma vie , une fille comme celle-là...

— Oui, oui, c'est comme je vous l'ai dit avant de la voir, reprenait le garde ; c'est Toinette, la fille du Frisé. On appelle son père le Frisé, parce qu'il a la tête comme un mouton. Toinette a aussi, elle, des cheveux blonds et frisés, ce qui fait qu'on l'appelle dans tout le village la Pomme-de-Borsdorf, à cause de ses joues si rouges. Le vieux curé, qui n'était pas bête, voulait l'avoir pour cuisinière ; mais le Frisé l'a

envoyé promener avec un grand merci. Un jour Toinette aura ses cinq journaux de terre au même tenant, sans compter le reste.

Le piqueur serra la main au garde et se mit à descendre la côte au galop, sans que les promeneurs y fissent attention.

Notre troupe joyeuse passa son après-midi sur le bord d'un champ, partagée entre les chants, les jeux, et les embrassades. Pour Brigitte, elle était là tout à fait mal à l'aise, car son amoureux à elle était à Heilbronn, chez les soldats. Qui sait même où il pouvait se trouver dans ce moment, pendant que sa fiancée, un peu à l'écart et le visage enflammé, tourmentait dans ses doigts une pauvre fleur en pensant à lui ? Quand revint le soir, Brigitte fut obligée de rajuster un peu ses deux amies. Son mouchoir, à elle, était resté en très bon ordre, tandis que les leurs étaient tout froissés et chiiïonés, aussi bien que leur chevelure; ce qu'elle ne manqua pas de leur bien faire observer, avec accompagnement d'indulgents reproches. Bientôt Ton revint se promener sur la route. Là, tous les garçons et toutes les jeunes filles se réunissaient, après quoi chaque sexe faisait bande à part.

A l'occident, ou plutôt sur le Rhin, comme on dit chez nous, le soleil tout en feu allait disparaître, promettant un beau jour pour le lendemain. Les garçons, formant une grande ligne, mais toujours seul à seul, reprirent la direction du village, en chantant ou sifflant quelques morceaux à quatre voix.

Une trentaine de pas derrière eu y, venaient les jeunes filles, bras dessus, bras dessous, formant également une grande ligne d'un côté à l'autre delà route, et chantant sans interruption. Dès qu'une chanson était finie, vite l'une d'entre elles en recommençait une autre, que toute la bande accompagnait sans hésiter et sans plus de façons.

Toinette, qui était du côté gauche, avait à son bras droit Marianne Brœtschlé, qu'on appelait ordinairement la Flamhomarianne. C'était une malheureuse créature qui avait toute la partie gauche du visage bleue, du haut en bas, comme si le sang eût été là coagulé sous la peau. Au moment de ce grand incendie d'il y a dix-huit ans, dans lequel sept malheureuses restèrent, la mère de Marianne, qui était alors enceinte, accourut en toute hâte. En apercevant le feu, elle porta, toute tremblante, la main à son visage. Or, quand son enfant vint au monde, il avait tout un côté de la figure bleu, comme si la foudre y eût passé. Enprésence de Marianne, Toinette éprouvait toujours une insurmontable terreur, sans avoir pourtant le courage de se retirer quand elle venait prendre son bras. Elle marchait donc ainsi en tremblant intérieurement à côté d'elle, ne trouvant rien de mieux que de chanter un peu plus fort, pour rester plus facilement maîtresse d'elle-même.

Devant chez le seigneur, le piqueur, déjà revenu d'Horb, rencontra les jeunes filles. En apercevant Toinette, il devint tout rouge, ôta un instant son fusil de son épaule, par manière de contenance, et l'y

remit aussitôt après, en disant, les yeux tournés vers Toinette :

— Bonsoir, mesdemoiselles !

— Bonsoir.... répondirent quelques-unes, pendant que le piqueur demandait à demi-voix à Toinette :

— Me sera-t-il permis de vous accompagner.... maintenant ?

— Non, non; il ne convient pas que vous veniez avec nous parle village ; faites-moi le plaisir, je vous en prie, d'aller en avant avec les garçons, lui répondit Toinette également à demi-voix.

Le piqueur fut enchanté de cette réponse, et salua poliment en passant outre.

Devant l'auberge de Y Aigle, chacun fit halte. La cloche du soir sonnait. Tous les jeunes gens mirent bas leur bonnet et dirent un Pater ; autant en firent les jeunes filles, et chacun se signait à mesure qu'il avait fini. Bientôt après les causeries reprirent leur cours.

— Bonne nuit, tout le monde, dit le piqueur en continuant sa route.

Dès qu'il fut loin, les jeunes filles commencèrent à taquiner Toinette à son sujet, et sur ce qu'elle lui avait parlé à voix basse.

Joseph, en entendant cela, se leva tout à coup, tourmentant fébrilement dans sa main la pipe, qu'il allait porter àsabouche; son poing gauche se crispa. Il ne dit pourtant pas le mot; mais de ses yeux, attachés sur Toinette, jaillissaient de terribles éclairs. Néanmoins, il continua bientôt à se balancer sur ses

jambes, comme si de rien n'était, se contentant seulement de détourner la tête.

Le soir, quand on se sépara, Joseph reconduisit Toinette. Il chemina un instant silencieux à côté d'elle, puis enfin il lui dit :

— Qu'est-ce que tu as donc à faire avec cepiqueur?

— Rien.

— Qu'est-ce que tu lui as dit ?

— Ce qu'on dit en pareille occasion...

— Mais moi, j'entends que tu ne lui dises pas le plus petit mot !

— Et moi, je prétends n'avoir pas h recevoir d'ordres de toi sur ceux à qui je dois parler.

— Tu n'es qu'une orgueilleuse et fausse créature.

— Prends-le comme cela si tu veux; je n'y trouverai pas à redire.

Us continuèrent à marcher sans plus dire le mot. Arrivés devant chez elle, Toinette dit : — Bonne nuit... Mais Joseph ne répondit rien, et la laissa entrer. Cependant il resta encore debout devant la maison pendant toute la soirée, sifflant et chantant toutes sortes d'airs, toujours dans l'espoir que Toinette reviendrait encore un moment vers lui ; mais elle n'en fit rien, et il alla se coucher, en proie à la plus violente colère.

Pendant toute la semaine, Joseph ne dit pas le mot à Toinette ; il l'évita même toutes les fois qu'il la rencontra.

Le samedi après-midi, il alla avec ses chevaux chercher, au Wurmlesthal, du trèfle pour le dimanche.

Au retour, il aperçut Barbe, qui revenait du Veigelsthalj avec une lourde charge de trèfle sur la tête. Il s'arrêta et appela Barbe, en l'invitant à mettre sa charge sur sa voiture et à venir elle-même s'asseoir à côté de lui. Une fois bien installés sur cette voiture, on en vint aux sérieuses explications. Barbe tança si fort Joseph au chapitre de sa jalousie, que le soir même celui-ci alla vers le fontaine de la commune attendre que Toinette vînt y chercher de l'eau, et s'empressa de lui mettre saseille (0 sur la tête; après quoi il s'en retourna avec elle en lui demandant :

— Qu'est-ce que tu as donc fait depuis huit jours ? Pour moi, j'ai été bien occupé...

— Oui, et tu te donnes encore bien plus... à faire, pour rien, absolument pour rien ! Vraiment, tu es un homme intraitable. Reconnais-tu au moins à présent combien tu as eu tort ?

— Mais enfin, tu ne dois plus dire un mot au piqueur....

— Aussi souvent que cela me conviendra, répondit Toinette; je ne suis plus une enfant, et je dois savoir ce que j'ai à faire.

— Mais puisque tu n'as rien à démêler avec lui, tu ne dois plus lui parler...

— Non, je ne le dois pas ; mais je ne veux pas me laisser attacher si court par le cou.

Somme toute, on fit la paix, et il ne survint plus de difficilités, d'autant mieux que le piqueur resta longtemps sans reparaître à Nordstetten.

f1) Seau qui se porte sur la tête.

Toinette continua à aller très souvent avec ses camarades, voire même avec Joseph, chanter et folâtrer, le dimanche, au Kirschenbusch. Les cerises sauvages (car il n'y en a pas d'autres chez nous) étaient depuis longtemps mûres, les navettes rentrées, les seigles et les orges fauchés. Dans la vie paisible de nos personnages, tout avait retrouvé son calme d'autrefois. L'amour entre Joseph et Toinette avait encore grandi, si tant est que la chose fût possible. En automne, Joseph devait retourner pour la dernière fois à la manœuvre militaire ; puis venait le congé, ensuite la noce. Depuis ce fameux dimanche de printemps dont nous avons parlé en commençant, Toinette n'avait pas revu le piqueur. Un jour qu'elle fauchait l'avoine avec Joseph, au champ du Jiloldc, voilà que le chasseur vint à passer tout à coup en demandant :

— Se coupe-t-elle bien?

Toinette tressaillit involontairement , sans rien répondre, et en se baissant même pour faucher avec une ardeur fébrile, pendant que Joseph répondait : Grand merci! en mettant le genou sur une gerbe, et en la serrant avec autant d'emportement que si le cou du piqueur se fût trouvé au milieu. Le piqueur continua sa route.

Fort heureusement, que trois jours après la noce de Barbe, Joseph allait se trouver obligé de retourner avec Gaspard à la manœuvre, car il s'était promis, à cause de cela, de toujours bien se comporter, et tint fidèlement parole.

Dans presque toutes les maisons où Joseph allait avec Gaspard faire les invitations à la noce, chacun leur disait :

— Ah ! Joseph, ton tour va bientôt venir, maintenant: et lui, pour toute réponse, souriait affirmativement.

Le jour de la noce de Gaspard, Joseph était heureux comme un oiseau dans le chenevis : il jouissait déjà par anticipation de son prochain bonheur. Quand le bal commença, il monta sur l'estrade auprès des musiciens et les assura pour sa propre noce, avec deux trompettes de plus. En sa qualité de gardedu-corps, il voulait beaucoup de trompettes.

Mais, le soir, une apparition subite dérangea un peu ses comptes. Le piqueur vint aussi danser, et la première danseuse qu'il invita... ce fut Toinette.

— Elle est déjà engagée, répondit brusquement Joseph.

— Mais il me semble que mademoiselle est assez forte pour répondre elle-même, répliqua le piqueur.

— Oui, nous danserons la prochaine ensemble, dit Toinette en prenant Joseph par la main. Toutefois elle ne put s'empêcher de regarder encore une fois le piqueur avant de se mettre en train.

Quand vint le tour de celui-ci, Joseph alla s'asseoir à table, en se promettant bien que ni lui ni Toinette ne feraient plus le moindre tour de toute la soirée. En ce moment, Barbe, envoyée par son amie, vint inviter le boudeur. A la mariée, il est impossible de répondre par un refus. Il se mit donc à suivre

Barbe qui l'entraînait, et qui recommença à le sermoner sur sa conduite étrange.

— Mais décidément ce piqueur te fera donc perdre la tête? C'est pourtant bien ta faute si Toinette lui fait bon accueil. Il y a déjà bien longtemps qu'elle ne penserait plus à lui, si, en la tourmentant continuellement à son occasion, tu ne l'obligeais pas d'y repenser toujours ; ce qui fait qu'à force de se demander si vraiment elle trouve le piqueur de son goût, le piqueur pourrait bien finir par lui plaire tout à fait. Tiens, vois d'ailleurs s'il ne danse pas mieux que toi, et si tu pourrais jamais mener une sauteuse aussi joliment qu'il le fait là?

Joseph se mit à rire dédaigneusement. Cependant à part lui, il ne put s'empêcher de donner raison à sa malicieuse et sage interlocutrice. Aussi, quand il se retrouva à table auprès de son amie, porta-t-il (comme pour lui faire raison) une santé au piqueur, tout en faisant de l'œil et disant à Toinette :

— Voyons, trinque donc avec lui.

Le piqueur but avec un salut des plus polis à la santé de Toinette, mais fit à peine attention à Joseph. Néanmoins celui-ci se promit bien de ne plus bouder de tout le jour, se félicita au contraire de son habile procédé à l'égard du piqueur, et finit même par étreindre fort amoureusement sa Toinette dans ses bras. En ce moment il fut rappelé à lui par le bouquet de la fête nuptiale.

D'après un vieil usage, les célibataires réunis avaient enlevé la mariée et la retenaient prisonnière

dans un grand cercle. Gaspard, le marié, devait la racheter de sa captivité avec force burlesques pourparlers. Six bouteilles de vin alibérèrcnt la prisonnière, et les deux jeunes époux, rendus l'un à l'autre, purent enfin se retirer ensemble. Alors les musiciens se mirent aux fenêtres toutes grandes ouvertes, et leur jouèrent la marche accoutumée, avec accompagnement de nombreux vivats partis de l'intérieur. Toinettc était encore toute pensive à la fenêtre, que Barbe avait depuis longtemps disparu, et que chacun s'était remis à danser.

11 était déjà bien tard dans la nuit, ou plutôt il était encore bien grand matin, quand Joseph reconduisit Toinette. Arrivés devant la porte, ils s'arrêtèrent encore assez longtemps pour jouir de leur solitude, et Toinette appuya sa joue brûlante contre celle de Joseph, en Tétreignant avec une sorte d'emportement. Joseph était lui-même passablement ému. Cependant cela ne put pas l'empêcher de reparler encore une fois du piqueur...

— Ah! je t'en prie, laisse donc tranquille ce piqueur, soupira Toinette; ne vois-tu pas assez que, pour moi, tu es à présent seul au monde?

Joseph souleva Toinette dans les airs, puis il colla, en l'étreignant de nouveau, sa bouche sur sa joue, et s'écria :

— Tiens, vois-tu, je te mordrais bien!

— Mords! dit Toinette.

— Ahi ! Joseph avait réellement mordu. Le sang jaillit de la joue de Toinette et se mit à ruisseler jus-

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