‹ Scènes villageoises de la forêt-NoireChapitre 12 sur 19 · G SCÈNES VILLAGEOISES · texte numérisé non relu

G SCÈNES VILLAGEOISES

que sur son cou. Toinette, tout épouvantée, porta la main à son visage et sentit l'empreinte de toutes les dents. Alors elle repoussa si violemment Joseph, que celui-ci tomba en arrière; puis elle commença à crier et à hurler si fort, qu'elle réveilla toute la maison. Joseph se releva et voulut essayer de l'apaiser; mais elle le repoussa de nouveau en jetant des cris toujours plus perçants. Cependant, comme on commençait à entendre du bruit dans la maison, Joseph prit la fuite, persuadé que la chose n'avait rien de grave. D'ailleurs, il voulait s'épargner à lui et à Toinette un instant d'embarras, et espérait que celleci trouverait facilement une défaite à donner au monde, si Ton accourait à ses cris.

Le père et la mère de Toinette vinrent avec une chandelle, et joignirent les mains de stupeur en voyant ainsi leur fille couverte de sang. Aussitôt on envoya chercher la vieille Ursule, qui avait à sa disposition toutes sortes de petits remèdes. Cette vieille femme dit tout net, en arrivant, que cela pourrait bien donner un cancer, si celui qui avait fait la blessure ne venait pas la lécher avec sa langue. Mais Toinette protesta ses grands dieux qu'elle aimait mieux mourir que de se jamais laisser retoucher par Joseph. On eut alors recours à une foule d'autres remèdes. Toinette gémissait comme une mourante qui va rendre l'âme.

Le lendemain, l'aventure courait déjà le village. On affirmait que Joseph avait arraché à belle dents, de la joue de Toinette, tout un morceau d€ chair,

Chacun accourut sous le prétexte de consoler Toinette, mais avant tout pour satisfaire sa curiosité. Joseph essaya de venir connue les autres. Toinette, en l'apercevant, cria comme une possédée, lui enjoignant de sortir à l'instant même de la niaison, et de n'y jamais rentrer. Larmes et prières, tout fut inutile. Toinette, toujours en délire, persista à réclamer l'expulsion de Joseph. Alors celui-ci s'en alla chez Barbe, la prier d'essayer d'obtenir encore cependant pour lui quelque bonne parole. Il trouva la jeune femme précisément occupée à ranger ses cadeaux de noce. Toute la batterie de cuisine et des meubles de toutes sortes étaient encore là autour d'elle, dans le plus indéchiffrable désordre.

Barbe commença, il est vrai, par l'habiller du haut en bas comme il le méritait ; ce qui ne l'empêcha pas de tout quitter à l'instant même pour se rendre chez Toinette. Celle-ci, en voyant son amie, lui sauta au cou en s'écriant :

— Ah! me voilà défigurée pour toute ma vie!

Après de longs propos, elle se leva enfin du lit, vint pour la première fois devant le miroir, contempla l'affreux ravage et s'écria :

— Maria! Joseph! me voilà faite à présent comme la Flambomarianne. Mon Dieu! si je me suis rendue coupable envers elle, m'en voilà certes bien punie !

Sous aucun prétexte elle ne voulut revoir Joseph, qui partit trois jours après pour Stuttgardt, avec un petit paquet sous le bras.

Toinette ne sortit pour la première fois de la maison que quinze jours après, mais la joue toujours bandée. Chose étonnante ! la première personne qu'elle rencontra en allant au champ de pommes-deterre, avec sa pioche sur l'épaule.... ce fut le piqueur.

— Comment vous va, belle Toinette? demanda affectueusement celui-ci à la malade. Toinette se sentit prête à défaillir de honte, tant elle trouvait inconvenant qu'on l'appelât ainsi par son nom, et encore avec la qualification de belle. Tout ceci lui fit encore mieux comprendre combien elle était mal lotie. Comme elle gémissait donc sans répondre, le piqueur continua :

— J'ai déjà appris ce qui vous est arrivé. Ne pourrait-on pas le voir?

Toinette défit timidement son mouchoir, et le piqueur stupéfié s'écria involontairement :

— Mais c'est impardonnable et féroce, que d'arranger ainsi une honnête fille comme vous ! Voilà encore bien un tour de ces grossiers paysans. Pardon! Si je parle ainsi, je ne fais certes pas allusion à vous; mais c'est que souvent les hommes deviennent à moitié brutes. Après tout, il n'y a pas là de quoi bien vous tourmenter.

Toinette ne comprit guère de tout ceci que la compassion du piqueur, et lui demanda:

— N'est-il pas vrai que je suis bien défigurée ?

— Pour moi, cela ne fait rien du tout, reprit le piqueur. Quand même vous n'auriez plus qu'une seule

joue, je vous préférerais encore à toutes les autres filles, depuis jNordstetten jusqu'à Paris.

— Oh ! ce n'est pas bien de se moquer ainsi, dit Toinette en souriant douloureusement.

— Non, je ne me moque pas, reprit le piqueur en s'emparant de la main de la jeune fille... Tenez, la preuve, c'est que je suis prêt à vous épouser quand même , aussi vrai que c'est de Dieu que je tiens ma vie.

— Voilà une coupable parole, dit Toinette.

— Je ne trouve rien là de coupable, si vous voulez que nous devenions époux, reprit le piqueur.

— Si vous désiriez que nous restions bons amis, ne me parlez plus de cela, dit Toinette; et elle gagna son champ.

Le piqueur était déjà enchanté qu'on voulût bien l'accueillir pour bon ami, et se promit bien d'en profiter. Dès ce moment, il vint presque toutes les semaines deux fois à Nordstetten. Il commençait par s'entretenir avec le Frisé^ pure de Toinette, du voiturage du bois, qui allait revenir avec l'automne; puis il en arrivait bientôt par-là à adresser la parole à Toinette toujours un peu plus souvent. Il ne disait plus mot de mariage ; mais il eût fallu être tout à fait idiot pour ne pas remarquer comme il tournait continuellement autour de ce point là.

Le pauvre diable était au plus mal avec Barbe, sans laquelle il ne pouvait cependant rien auprès de Toinette. D'abord il ne mit, dans ses entrevues avec elle, que bonté et affable plaisanterie; mais Barbe

n'entendait plus aucune plaisanterie, et parlait continuellement de Joseph tant que le piqueur était là. Bientôt il survint à celui-ci une bonne fortune, telle qu'il lui était impossible de rien désirer de mieux. Toinette avait à Mtihrmgen une riche cousine qui devait se marier dans quelques jours. Aussi vint-elle danser à Miïhringcn trois jours de suite. La sœur du piqueur lia aussitôt amitié avec elle. Les deux jeunes filles allèrent ensemble se promener à travers champs, et au bal, restèrent toujours l'une auprès de l'autre. Toinette se montra là pour la première fois sans mentonnière, et l'on peut presque dire que sa morsure l'embellissait encore. Quelques peuples sauvages et superstitieux mutilent ce qu'ils ont de complètement beau, pour le soustraire aux maléfices et tranquilliser le diable, qui ne souffre rien de parfait. La morsure de Toinette fournissait du moins au démon de l'envie, qui ne loue jamais rien sans restriction, l'occasion de placer son inévitable : — Mais ! Le piqueur ne quitta pas Toinette tant que dura le bal; puis, le soir venu, il lui fit une surprise comme pas une fille n'en avait encore eue dans tout Nordstetîen.

Le vieux baron, un gros bon vivant, tout regardant et impitoyable qu'il était envers les paysans qu'il surprenait à ramasser du bois mort dans ses forets, ne s'en montrait pas moins très splendide pour un petit théâtre qu'il entretenait au château, et dont il faisait les honneurs aux gens comme il faut de la localité.

Le piqueur avait obtenu la permission d'y mener Toinette. Celle-ci se mit à trembler si fort que ses tlents en claquaient, tout en montant avec le piqueur la montagne sur laquelle est assis ce château moyen âge, avec ses ponts-levis, ses remparts et ses fossés. C'est plus morte que vive, et sur la pointe des pieds, qu'elle entra dans la salle où toute la compagnie se trouvait déjà rassemblée, et qu'elle alla se placer derrière l'orchestre. La femme du grand-prévôt braqua aussitôt sur elle sa lorgnette. Toinette s'en aperçut, baissa les yeux et n'osa presque plus respirer. La cicatrice de sa joue brûlait comme si les regards de cette dame eussent rouvert sa blessure tout au large. Mais tout à coup la musique se tut et le rideau se leva. Toinette se mit à écouter en retenant son souffle. Bien des larmes amères coulèrent de ses yeux sur le destin de la pauvre et bonne petite Lorence (car c'était cette pièce-là que l'on jouait). Elle n'eût pas été aussi patiente, bien certainement, si elle se fût trouvée à sa place. Aussi, quand retomba le rideau, un profond soupir s'échappa-t-il de sa poitrine.

Au retour, le piqueur passa doucement son bras autour du cou de Toinette, qui se pencha d'ellemême familièrement contre lui : elle était dans le ravissement. Il lui semblait que tout ce qu'elle venait de voir, c'était le piqueur qui le lui avait donné, et même lui qui l'avait fait. Cependant elle aurait bien voulu revoir encore une fois ce bon vieillard de la pièce et sa chère fille, qui devaient être heureux maintenant l'un auprès de l'autre.

Le piqueur, lui aussi, fut clans le ravissement, quand Toinette lui promit que le prochain dimanche ils iraient, après vêpres, se promener ensemble au Buchwald.

On doit comprendre que le piqueur se trouvait plus heureux dans ses manœuvres que Joseph dans les siennes, à cheval, au milieu de la plaine de Ludwigsbourg (*); que Joseph, dis-je, qui en était encore à attendre son congé militaire, quand déjà Toinette lui avait signifié le sien.

La première visite de Joseph, à son retour, fut cependant pour Toinette. Il la trouva à sa quenouille, dans la chambre, auprès de ses parents; mais elle ne lui dit pas le mot, et le regarda tout au plus deux ou trois fois fixement. Il tira de sa poche un congé tout flatteur et retendit sur la table , après avoir soufflé préalablement la poussière qui s'y trouvait; mais Toinette ne se leva pas pour venir le contempler de près. Il réenveloppa donc le congé dans une double feuille de papier, et s'en alla chez Barbe, en portant délicatement à la main son précieux document.

Là, il apprit tout, voire même que les deux amies s'étaient brouillées à cause du piqueur. A cette nouvelle, Joseph froissa en boule son congé clans ses deux mains, et sortit.

Le jour baissait. Joseph était venu s'asseoir sous le même cerisier du Kirschenbusch où nous avons

f1) C'est dans cette ville que se trouve l'école militaire du Wurtemberg.

d'abord rencontré Toinette. Le cerisier était cléfeuillé. Le vent sifflait sur les chaumes de la plaine et rugissait comme un torrent dans les pins de la forêt voisine. V Angélus se mit à sonner au Daberwaserij puis un corbeau attardé regagna le bois en croassant; mais Joseph n'entendait rien de tout cela. Il était là assis, les coudes sur les genoux et les mains sur les yeux. Il resta longtemps dans cette posture. Tout à coup il entendit les aboiements d'un chien et les pas de quelqu'un qui approchait...

Joseph se releva brusquement. C'était le piqueur qui revenait du village. Joseph vit briller le canon d'un fusil; puis il distingua un tablier blanc et supposa, non sans raison, que Toinette avait fait la reconduite au piqueur. Ils s'arrêtèrent un instant, puis Toinette s'en retourna seule.

Lorsque le piqueur fut arrivé près de lui, Joseph lui dit d'un ton arrogant :

— Bonsoir!

— Bonsoir! répondit le piqueur.

— Dites donc, hé! attendez donc un peu! nous avons encore un poulet à plumer ensemble... continua Joseph.

— Tiens ! c'est Joseph. Et depuis quand de retour?

— Depuis trop tôt pour toi, mon cher!... Mais tiens, ça va ne pas être long. Nous allons tirer à la courte-paille lequel de nous deux doit abandonner Toinette à l'autre. Si je perds, je ne réclame pour moi que ce fusil...

— Moi!... je ne tire pas à la courte-paille.

— Alors je serai donc obligé de te tirer l'âme du corps, chenapan d'habit-vert ! s'écria Joseph en s'élançant sur le piqueur, une main à la gorge et l'autre sur le fusil.

— Waldman ! à moi ! cria le piqueur d'une voix déjà toute strangulée ; mais Joseph donna au chien un vigoureux coup de pied, pendant cet instant le piqueur se dégagea quelque peu. Ils luttaient ainsi de toutes leurs forces pour ce malheureux fusil, en se tenant par la gorge, quand tout à coup l'arme partit, et le piqueur tomba à la renverse dans le fossé. A peine fit— il entendre un dernier soupir. Joseph , penché sur lui, écoutait encore s'il respirait toujours, quand Toinette arriva hors d'haleine. Elle avait entendu la détonation, et par une nuit déjà si sombre, cela ne lui présageait rien de bon.

— Oui! viens; il est là couché, vois-tu, ton piqueur, s'écria Joseph. Marie-toi avec lui, maintenant! Toinette demeura là, pétrifiée, et sans pouvoir faire un pas de plus. Enfin elle s'écria :

— Joseph ! Joseph ! tu viens de faire notre malheur à tous deux...

— Que m'importe, à moi; je ne demande plus rien de rien, répondit Joseph en s'enfuyant vers la forêt. Depuis, on n'a jamais entendu reparler de lui.

Sur le chemin de Muhringen, au Kirschenbusch, on trouve encore au bord du champ une croix de pierre, destinée à rappeler éternellement que c'est là qu'a été tué le piqueur de Muhringen.

Quant à Toinette, elle ne fut débarrassée du fardeau de l'existence qu'après bien des années de solitaire douleur.

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