‹ SchellingChapitre 100 sur 195 · LA RELIGION RATIONNELLE · texte numérisé non relu

LA RELIGION RATIONNELLE

principes obtiennent enfin chez l'homme; c’est toujours l’oscillation et la compensation que nous avons décrites. Non, cependant, si l’on en considère la signification dans l’ensemble : car la nature de Philosophie et Relgton, c’est le processus par lequel l’Idée s'éloigne réellement de son centre et déchoit de l'Absolu; ce que l'on veut nous décrire c’est le monde fini et réel. Et, sans doute, dans la Darstellung, la nature vient aussi d’un écart par rapport à l’Identité absolue, mais d’un écart purement idéal. Ce qui était là-bas un tableau total de toutes les possibilités rationnelles devient ici une série d'actes de l’Idée s’enfonçant en son égoïté, puis en revenant par des mouvements alternatifs. À la simultanéité des formes contemplées d'une vue totale se substitue la série successive des actes en lesquels se résout l'acte fondamental de la liberté.

Il y à ici plus qu'une opposition de points de vue : si la nature dépend de l'acte d’égoïté, elle ne peut plus être à aucun degré dans l’Absolu, ni être définie un des côtés de l’Absolu; elle est le début de l’évolution quiramènera l’Idée à l’Absolu, début où l’Idée se donne une matière et un corps !.

Aussi bien l'attention de Schelling se concentre-t-elle sur l'Histoire qui commence avec l'apparition de l'homme. La notion, pour ainsi dire purement physique, de l’écart de l’Idée par rapport à l’Absolu se transforme en la notion morale de chute.

Pour l’homme se reproduit, à un étage supérieur, dans le monde spirituel, l'alternative qui se posait à l'Idée. Restera-t-il ce qu'il est en soi, la conciliation de l'idéal et du réel? Au contraire, ce qui est la seconde possibilité, déchoira-t-il de l'absolu ?

Toute la vie morale de l’homme gravite autour de cette notion : ceci se comprend aisément ; il n’y a de morale que là où il y a action : or l’action (ceci contre Fichte,

176 | PHILOSOPHIE ET RELIGION. ; contre Schleiermacher,est le point de vue essentiellement | spéculatif) ne peut se trouver dans le principe lui-même; l’Absolu est, il n’agit pas. L'action ne se trouvera donc que hors du principe ; c’est dire qu’elle sera nécessaire ment une déchéance du principe. Si Schelling ne le dit pas, on peut voir facilement que toute action est déchéance et par conséquent mal.

Dès lors toute moralité sera non pas un acte positif d’obéissance à une loi extérieure ou intérieure, mais consistera, si l'on nous permet l'expression, à rattraper les conséquences de l'acte primitif, à retourner en Dieu ou dans l’Absolu !.

Cette déchéance suivie de ce salut, c’est l’Histoire même de l’'Humanité, la double épopée, l’Iliade où elle s’éloigne du centre, l’Odysée où elle y rentre*.

Mais, dira-t-on, si la liberté est réelle, comment l’Histoire peut-elle être considérée comme un processus nécessaire? Ne peut-elle pas s'arrêter? Ne peut-elle pas même ne pas commencer? L'homme est, en soi, au terme de la nature conciliation, équilibre de l’Idéal et du Réel; s’il a la possibilité de déchoir, il a aussi celle de rester dans cet équilibre, et alors il n’y a plus d’'Histoire. Mais supposons-le déchu, — d’où vient la nécessité de la rédemption? Stirner ne propose-t-il pas précisément d'arrêter l’Histoire à ce règne de l’égoïté?

Aussi bien pour la liberté humaine que pour la liberté en général, Schelling, fidèle à la spéculation, paraît encore moins vouloir une contingence réelle qu'un épuisement de toutes les possibilités ; l'Histoire est une de ces possibilités qui doit se réaliser. Mais il y à une autre raison plus spéciale : c’est l’idée chrétienne que l’homme racheté de la déchéance est bien supérieur à l’homme primitif; ce qui était en celui-ci savoir inconscient, bonté involontaire, devient chez celui-là savoir conscient et méritoire. De plus, une fois le branle donné à l’histoire

DSP. 57:

EN

par Ja chute, la rédemption est une nécessité : Schelling

ne se figure pas le progrès comme résultant d’un passage spontané du mal au bien. Le bien doit exister essentellement, tandis que le mal est accidentel; Le progrès consiste dans la manifestation graduelle de ce caractère accidentel. Au fond même, le mal est déjà vaincu et surmonté chez des esprits plus divins, protecteurs des hommes; il est actuellement vaincu chez le rédempteur, et le bien est plutôt une révélation de la vérité qu’un objet de notre effort !,

On voit les graves changements que le problème religieux introduit dans la pensée de Schelling; comme on l’a dit excellemment, « son sentiment de la vie devient autre ? ». La joie esthétique qu'il goûtait à contempler l’harmonieuse totalité des êtres à fait place à la conscience de la lacune qui existe entre cette vie dans l’Absolu et notre vie finie. L’Absolu est devenu « le paradis perdu à regagner ». À partir de 1806 surtout, la préoccupation religieuse va devenir exclusive *.

$ III. — Polémique avec Fichte.

De l’article Philosophie et Religion, jusqu'aux Re-

cherches philosophiques sur lEssence de la liberté humaine, Schelling ne publie aucun exposé d'ensemble. Pourtant une lecture attentive de ses comptes rendus et articles donne de précieuses indications sur l’état de sa pensée de 1804 à 1809.

Il faut en excepter pourtant de purs écrits de propagande comme les articles des Annales de la médecine

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