LES ANNALES DE MÉDECINE
un système qui veut être universel doit déborder l'intuition et ne peut le faire que grâce à la pensée conceptuelle et discursive. Or c’est l’universalité du système qui séduisit certains disciples de Schelling : il était temps, pour parer à ce danger qui risquait de réduire la philosophie de la nature à une pure scolastique verbale, de donner un vigoureux coup de barre du côté de l'intuition. Peut-être, même à son point de vue, dépasse-t-il ici les bornes; il est obligé d’avouer que la science, toute fécondée qu'elle soit par l'intuition, renferme un mouvement par lequel la pensée va d’un concept à l’autre : or l’intuition en elle-même est éternelle, elle exclut tout mouvement et toute succession; contrairement à une célèbre philosophie contemporaine de l’intuition, le mouvement et la succession sont considérés uniquement sous leur aspect dialectique et conceptuel, comme des résultats. Obligé de choisir entre les nécessités de la science, et ce qu’il croit être les exigences de l'intuition, Schelling en arrive à considérer le progrès dans la science comme un caractère accidentel et provisoire qui doit disparaître dans la simultanéité de l'intuition.
Mais le Schelling des Annales aussi bien que celui des lecons de Würzburg est seulement un Schelling professeur et propagandiste, engagé d'honneur, pour ainsi dire, à diriger le mouvement qu’il a suscité. C'est ailleurs qu’il faut chercher les traces du développement personnel de sa pensée.
Ce qui s'impose pour le moment à Schelling, ce sont deux questions pour ainsi dire préliminaires que, dans son ardeur à construire le système, il n'avait pas suffisamment résolues :
1° Comment se justifie la connaissance de l'absolu ?
2° Quel rapport y a-t-il entre son naturalisme, et les besoins moraux et religieux de la civilisation où il vit?
On ne justifie pas une intuition : on la possède ou on ne la possède pas. Schelling était souvent revenu sur cette pensée à propos de la connaissance de l’absolu, montrant
surabondamment que les formules qu’on peut en donner sont des formules purement négatives, ou que la préparation à cette intuition consiste plus à supprimer les obstacles qui s’y opposent qu'à en déterminer les conditions positives.
Mais la prétendue universalité de droit est-elle possible sans l’universalité de fait? Et lorsque Fichte lui oppose « qu’il considère comme une absurdité une vie qui serait à la fois divine et réelle ? », qu'il voit, lui, le monde séparé, divisé, morcelé en objets distincts, ceci ne ramènet-il pas la question entre lui et Schelling à une opposition entre deux visions du monde, également taxées de + subjectivité?
Peut-on justifier l’une des deux en montrant qu'elle est plus féconde que l’autre? C’est bien, en effet, une des idées favorites de Schelling que l’on ne peut juger la connaissance de l’absolu que dans son développement total et systématique, que ce jugement est une question finale et non préliminaire. Mais encore n'est-ce pas la systématisation possible qui est en question, maïs la conformité de ce système à la réalité. Schelling dira-t-il que cette conformité ne peut être rien d'extérieur, que la vérité en est immanente, étant assurée justement par la réalité de son principe? Nous voilà au rouet; car c’est cette réalité qui est en question. (En ce sens, Schelling a raison de répondre à Fichte * que la méthode des physiciens qui vont des phénomènes à la loi, et de la loi aux phénomènes, ne peut être pour lui qu’un cercle vicieux, cause de ces absurdes théories mécaniques dont les principes sont en eux-mêmes arbitraires et justifiés seulement par leurs conséquences).