AGNOSTICISME
Ve }
sant complètement l’idée, Eschenmayer admet dans les êtres raisonnables une série graduée dont l’homme occupe la place infime tandis que d’autres, sur des planètes plus favorisées, augmentent peu à peu leurs facultés de compréhension !.
D'une façon générale, on ne peut réduire en concepts que ce qui est de la nature de la pensée conceptuelle, ce qui, intrinsèquement, est savoir. Et c'était bien la croyance commune de l’idéalisme allemand que l'être est d’abord savoir, savoir non développé et inconscient dans la nature, savoir conscient chez l'homme. Or essayez de penser conceptuellement les sentiments moraux les plus essentiels, l'amour, la liberté, l'amitié; vous aurez toujours un reste irréductible, un irrationnel, l'essentiel du sentiment, mais qui n'existe que dans le sentiment indépendant de la réflexion.
Et cette espèce d’aperception, indépendante de la réflexion, à un nom, c’est la croyance (Glauben) qui nous permet de sortir des négations sceptiques. La croyance n’est pas, comme le pensait Schelling, un simple acte de foi, ajouté à un savoir préexistant; elle est d’un autre ordre. Ainsi les croyances chrétiennes ne sont pas des théories sur les choses divines, mais une foi par ellemême agissante et pratique. Cet agnosticisme, de nature religieuse, repose donc sur deux affirmations : d’abord l'irréductibilité de la vie du sentiment, ensuite le profond abime entre l'impuissance humaine et le Dieu universel.
Tel est le point de départ de la lettre qu'Eschenmayer écrivit à Schelling, sur son traité ; il y répondit par une lettre fort amicale. Mais ses propres préoccupations l'empêchaient de comprendre la profondeur de cette pensée.
Certes, Eschenmayer avait commis d’évidentes méprises qu'il était facile de lui reprocher; il avait mal
214 Diu POLÉNIQUE AVEC SCHENMAYER.
saisi ce que Schelling entend par le Grund, sur el il
commet plusieurs erreurs !. Mais Schelling, à son tour, par une tactique presque inconsciente, réduit les doctrines de son correspondant au criticisme et à l’idéalisme subjectif? ; illui attribue sans raison suffisante la plate vision idéaliste qui fait du monde ure estampe sans couleurs.
A vrai dire, il oppose seulement sa doctrine à la sienne. Mais cette opposition précise quelques points. D'abord, elle fait voir combien Schelling est maintenant loin du criticisme : en premier lieu, la connaissance n’est plus à aucun degré ce qu’elle était dans le criticisme : l’assujettissement de l'intuition à un concept : elle est pénétration immédiate de l'esprit par l'esprit: or les sentiments comme l’amour, la liberté, l'amitié étant les plus spirituels (lisez précisément les plus libres des liens du concept), sont par excellence objets de connaissance .
La question critique ne doit pas précéder la question de l'être; c’est en se plaçant dans l’être même, « en suivant les voies de Dieu » et non les nôtres, celles de notre intelligence, que nous saurons ce qu’il est. Dieu, comme le Protée antique, dirons-nous, peut être ce qu’il veut; il ne s’agit pas de l’assujettir à nos concepts, pas plus que de lui en imposer les négations; ce n’est pas en arrêtant Protée à une de ses formes qu’on le saïsira, mais en suivant par sympathie son devenir’. Mais il y fautun sens « historique » que l’on ne trouve pas dans les concepts fixes de l’idéalisme, ni en général dans la raison impersonnelle et froide6. Schelling est à la recherche d’une formule qui exprime le caractère immédiat et
3. Passage fortintéressant sur l'importance de la vision du monde : « Il y a des hommes à qui le monde, faute de sensibilité pour les couleurs, apparaît comme une estampe. À des hommes pour qui la nature serait réel-
lement ce qu’elle est dans votre pensée, un reflet total de l’idée de vérité, elle aurait sûrement l'aspect d’un livre plein de figures géométriques » (p: 178).