CHAPITRE II
Depuis 1810, Schelling n’a publié que quelques rares écrits surtout occasionnels; c’est surtout dans ses cours de Münich, d’Erlangen et de Berlin, dont son fils a fait imprimer de larges extraits, qu’il convient de chercher sa pensée.
Mais nous devons nous arrêter d'abord sur un long fragment manuscrit d'un ouvrage inachevé : Les Ages du Monde, dont la rédaction remonte vers 1815!. Cette œuvre, d’après le plan et les intentions de l'auteur, n’est comparable, dans les temps modernes, qu’à la Philosophie synthétique d’'H. Spencer : c’est une histoire complète de l’évolution des êtres depuis leurs germes primitifs jusqu’au développement complet de l'esprit. Malheureusement, Schelling, peu confiant en lui-même?, n’a donné que le premier moment de cette histoire, la création des mondes planétaires; exposition insuffisante d’après les notes marginales mêmes. Et jamais il n’est revenu à une conception aussi vaste.
Cette œuvre marque l’époque du plus grand effort de Schelling pour s’arracher à une philosophie de concepts et substituer à la méthode logique qui ne lie entre elles
1. Die Weltalter, I, var, 195-344. L'ouvrage avait été annoncé comme devant paraître en 1815; mais Schelling retira chez l'imprimeur Cotta quinze feuilles déjà imprimées (K. Fischer, 232).
2. Cf. p. 295 : « Si nous réussissons à mener cette histoire jusqu’à l’époque de l'apparition de l'homme.
M na à
DCE
Dit
que des pensées, la méthode historique, celle qui suit, dans son mouvement interne, le développement même des êtres!. C’est l'époque de l'extrême opposition à l’idéalisme : l'être n’est pas purement et simplement pensé et comme tel simultané; il se produit une suite d’évé- : nements dont chacun prend pour ainsi dire son temps, et dans la suite desquels il faut faire entrer la pensée : aucune vue simultanée, aucun concept qui rassemble ne peut remplacer cette pensée progressive et en mouvement qui n'accepte aucun principe absolu, mais donne à chacun la place convenable?. Mais toute histoire véritable, tout développement réel suppose dans le fond des choses contingence, continuité, liberté : car si vous supposez chaque forme d’être nécessairement déterminée par la précédente, vous remplacez le développement historique par un pseudo-développement logique, qui n’a lieu que dans votre pensée, non dans les choses. Méthode historique; liberté foncière dans le développement de l'être; réalité supralogique, tels sont les trois termes intimement liés ensemble.
C’est aussi l'opposition extrême au criticisme : car c’est la nature de l’être qui commande et détermine la pensée. Schelling est à la recherche d’un mode de connaître adéquat à sa conception du devenir. Cette connaissance doit elle-même se modeler sur le devenir, être en un mouvement continuel.
Seulement, il ne faut pas exagérer, par les rapprochements qui se présentent presque forcément avec les doctrines contingentistes contemporaines, ce que cette facon de penser parait d'abord avoir d’actuel. Sur la question critique, Schelling ne commet pas, comme on le croirait d’abord, la glorieuse imprudence de demander à la connaissance humaine de sortir d’elle-mème, de sortir de
1. P. 203-207 montre le passage de la dialectique à l’histoire.
2. P. 208 : « Quiconque veut la connaissance de la réalité historique doit la suivre par le grand chemin, s’altarder à chaque moment, se donner à la continuité du développement. »
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