‹ SchellingChapitre 137 sur 195 · LA MÉTHODE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

LA MÉTHODE HISTORIQUE

sa nature proprement humaine pour s’abandonner librement au fleuve du devenir. Il y a, dans sa doctrine, un postulat qui est, au fond, l'équivalent du postulat critique : c’est que l’homme est un microcosme, que non seulement les éléments qui entrent dans la nature humaine sont les mêmes que ceux qui entrent dans le monde, mais que le devenir ou la construction de l'humanité se font dans un ordre et suivant une loi rigoureusement identique à ceux de tous les processus cosmiques!. Chaque devenir a, pris en lui-même, des inflexions en sens divers; et ces inflexions sont contingentes et irréductibles à l’unité d’une loi; mais les mêmes sinuosités se reproduisent en chacun d'eux. Dire, avec Kant, que notre connaissance est essentiellement humaine, ou avec Schelling, que l’être humain est un univers en raccourci, revient pratiquement aumême. L’anthropomorphisme, que Schelling paraissait d’abord quelque peu craindre, devient un principe complètement solide et stable. Toutes les forces sont de nature psychologique, des volontés et des sentiments: comme l’homme, l'univers tend au bonheur, en passant d’abord par une période de douleur et d'angoisse, c’est dans un phénomène humain, celui du sommeil magnétique, qu'il va chercher le modèle de la façon dont les forces naturelles se libèrent de la nécessité qui leur est d’abord inhérente?. Sa doctrine est, à ce moment, une espèce de psychologie cosmique dont le langage et les expériences sont empruntés spécialement aux mystiques.

Sur la seconde question, malgré la ressemblance curieuse de quelques formulesÿ, on ne peut rapprocher sans réserve l'esprit historique de Schelling de l'intuition de la durée pure de Bergson. Celle-ci provient d’un sentiment direct et immédiat du devenir; celle-là nous

3, « Le philosophe a besoin d’être garanti par le sentiment de la réalité indescriptible des représentations plus élevées contre les concepts forcés d’une dialectique vide. »

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paraît plutôt provenir des impossibilité auxquelles a | été acculé peu à peu l’idéalisme.

Le perpétuel oui de l'idéalisme, son acceptation indifférente de toutes les formes de l’être, son incurable optimisme, sont inadmissibles. Le droit primitif et égal de toutes les formes d’être à l'existence supprime nécessairement toute existence; car si c’est un jeu pour la pensée que de poser simultanément des termes contradictoires, l’un ne peut être qu’en chassant l’autre de l'existence. L'existence réelle est donc liée à une décision, à un choix progressif qui sépare ce qui à droit à l'existence de ce qui n’y a pas droit. Le oui n’est pas inconditionnel et absolu ; il se fonde sur un non préalable qui rejette dans un éternel passé les formes obscures et chaotiques qui prétendaient à l'être !.

Mais cette hiérarchie de droits et de valeurs n’est pas quelque chose de primitif et de donné; c’est le résultat d’une victoire, d’un assujétissement de l'être qui s'établit peu à peu par la violence. L’être n’est pas d’abord amour ; sans quoi il se répandrait et se dissiperait dans un éternel présent ?. Tout véritable devenir surmonte son propre passé; le passé n’est pas seulement du temps écoulé; s’il n’était que cela, il n’y aurait pas véritablement de passé, mais un continuel présent ?. La victoire finale est donc la marque du droit à être.

Par là ressort ce qu’on pourrait appeler le schème du devenir chez Schelling ; le premier terme c’est la négation de l'être (das Seyende); le second terme c’est l’affirmation qui fait rentrer la négation dans le non-être ; le troisième terme c'est celui qui établit une hiérarchie entre cette négation et cette affirmation, faisant de la première le fondement de la seconde.

On trouvera sans doute dans cette théorie un mélange assez équivoque d'une vision réelle du devenir, et d’une

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