‹ SchellingChapitre 146 sur 195 · HISTOIRE DU MONDE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU MONDE

qu'il est aisé de reconstituer, étant donné un point et la direction. Mais ce concept bâtard, né pour le besoin de la cause, n’est pas du tout conforme au devenir réel, celui où il y a des conflits et des équilibres, des victoires etdes défaites : le devenir réel fait apparaître de l’irréductible, de l’imprévu. D'autre part, l'affirmation de ce devenir n'est plus compatible avec l’affirmation absolue de l’unité des forces et des lois ; le vrai devenir n’est pas superficiel ; il envahit tout l'être, et par conséquent des formes véritablement nouvelles succèdent à des formes anciennes pour les dominer. On voit combien est moderne cette idée de devenirs successifs, et, comme on dirait aujourd’hui, qualitativement irréductibles.

Schelling décrit donc le premier âge, celui de la formation des étoiles. La volonté négative de Dieu n’est pas pure négation de l'être sans résistance; elle est plutôt une compression qui veut empêcher l'être de s’extérioriser, les forces de se développer. Il y a alors dans l'être un frémissement, un orgasme de toutes les forces comprimées; la contraction est suivie d’une expansion; mais cette expansion qui dissipe l’Être, produit en lui une angoisse de se perdre lui-même, et ilse contracte à nouveau. De là un état contradictoire, un cercle. Les forces comprimées en un point, dans le centre universel, se gonflent en quelque sorte, pour s'éloigner de ce centre et être à elles-mêmes leur propre centre; c’est ce gonflement qui produit l’espace, l'espace qui n’est nullement un milieu indifférent, mais dont les diverses régions sont hiérarchisées. Mais dans la mesure où elles échappent au centre, leur vie propre diminue, et elles retournent à nouveau vers lui, suivant une attraction. C'est dans cet état de déséquilibre constant que restent les comètes, toujours attirées vers le soleil, le centre commun où elles viennent se concentrer pour se dissiper à nouveau dans les espaces interplanétaires. Le cours circulaire des planètes autour de leur axe est au contraire une solution moyenne du problème, où la force qui écarte etindividualise est contrainte de s’unir à la

force qui attire et réunit. Ici, comme partout, le mouvement de rotation manifeste l’état de contrainte qui est au début de toute existence.

A l’époque de la philosophie de l'identité, encore en 180% et dans les leçons de Würzburg, le monde spirituel était, pour Schelling, purement et simplement le monde des forces spirituelles qui agissent dans l’histoire de l’humanité, la science, l’art, la religion, la liberté. Jamais, on le voit, il n’a réalisé en détail son projet primitif de décrire ce côté idéal des choses, le monde de l’esprit, qui devait être la contre-partie du monde de la nature. Il eut bien l'illusion, dans ses écrits de 1804 et de 1809, qu'il ne faisait rien que reprendre ce côté jusqu'ici négligé de sa philosophie. Mais il est clair que c’est la préoccupation de l’Absolu qui joue le principal rôle. Lorsque, dans les lecons de Stuttgart?, il en revint à s’occuper de la contre-partie idéale de la nature, ce ne fut plus un monde d’universaux spirituels, science, art ou religion, qu’il opposa à la nature, mais bien un monde des esprits, d'êtres spirituels, substantiels, personnels. Certes les occasions extérieures nemanquèrent pas pour lui suggérer la rénovation scientifique du spiritisme ; mais il faut remarquer combien cette suggestion s’accordait avec la marche générale de la pensée de Schelling, toujours plus porté à abandonner les principes universels pour lesactes des êtres personnels, à changer les forces en actes. C'était une entreprise des plus risquées d'introduire dans la métaphysique une science des esprits, qui n'existait depuis longtemps que sous forme de superstition populaire, de croyances fondées sur de prétendues expériences directes. Entreprise si risquée que Schelling ne la poussa jamais à bout. Il ne l’aborda jamais qu’avecgrande réserve. Dans leslecons de Stuttgart, il s'excuse d’en avoir peut-être trop dit; dans

1. P. 319-334. Sur la difficulté de peindre exactement ce premier âge, p. 334.

2. Slutlgarter Privatvorlesungen, 1810, 1, vi, 417-486, série de leçons

où il expose systématiquement le contenu de son traité sur la liberté. 3. P. 478-484.

LE MONDE DES ESPRITS. à 241

les Ages du monde, il s’abstient de parler du degré le plus profond du sommeil magnétique!, et il se refuse à donner plus qu’une description fort sommaire de ce monde, parce qu'il vaut mieux reconnaître Les limites des forces humaines?. Et la forme exotérique qu’il a donnée à cette recherche dans le dialogue inachevé Clara montre à quel point le sujet lui paraissait redoutable.

Il ne s’agissait en effet de rien moins que de donner une tenue scientifique à des récits plus ou moins controuvés de visions fantastiques; on sait cependant, depuis Schelling jusqu'à William James, combien d’esprits très profondément philosophiques ont été tentés par ces questions. Seul, comme dit Schelling‘, un idéalisme abstrait peut se contenter des preuves dialectiques de la survivance de l'âme; mais l’homme a besoin de connaître non seulement cette survivance, mais sa manière d’être, les détails qui lui en permettent une représentation, et la philosophie traditionnelle ne lui donne rien de pareil. L’idéalisme est encore ici le grand coupable ; il a fait fausse route en cherchant à spiritualiser la nature entière, et, après que, par ses procédés, la nature s’est vue réduite à une agglomération d'idées abstraites, l’esprit se condamne à y êtrechez luiet il ne reste rien pour le monde des esprits. Contre toute apparence, c’est le naturalisme qui, en approfondissant la nature, peut, par contre-partie, nous amener à savoir ce qu'est réellement le monde des esprits. Aussi bien ne s'agit-il pas d’une connaissance directe de ce monde (et c’est en quoi la superstition populaire est évitée), mais d’une construction tout à fait analogue, bien qu’inverse de la construction de la nature.

PAP ot,

3. La notion d'esprit qu'il reprend ici est exactement celle que Kant avait critiquée dans ses « songes d'un visionnaire ». Cf. Dreyer, Kantstudien, Pos une introduction (1, 1x, 3-10) pour un exposé scientifique de la question; l'exposé ne fut jamais écrit.

C'est celle dont Schelling a esquissé le début dans les Ages du monde, mais d’une façon bien abstraite.

Le développement extrême de l’être est pour Schelling, non pas l'être qui se ramasse et s'isole pour dominer, mais celui qui, victorieux de sa propre violence, se donne et s’épand, en un mot l'être spirituel. Cette expansion, ce développement égal et simultané de toutes les puissances, c’est ce que la nature a atteint en l’homme. Mais l’hommen'’est nullement la fin et le but du devenir ; chez l’homme en effet, tous les éléments de l'être, le corps, l'esprit et l’âme qui les unit, sont en quelque sorte affectés d’un coefficient corporel.

C’est donc par une libération complète du germe spirituel enfermé en l’homme que commence le monde des esprits. ILne faut pas se figurer l’esprit comme une espèce d’ « abstrait » de l’homme. L'esprit contient tout ce que contient l’homme : un corps, une âme, et un esprit. La corporéité, la puissance négative, se trouve en effet, vaincue et dominée, réduite à l’état de germe dans l'esprit; mais comme tout le devenir dans le monde des corps s’expliquait par une spiritualisation progressive (dont tant de phénomènes connus et tant de phénomènes obscurs donnent une preuve), le devenir du monde des esprits s'explique par une espèce de dégagement et de développement de la corporéité. Ainsi l'esprit est, comme l’homme, un être total, corps, âme et esprit, mais tout cela sous l'aspect spirituel 2.

Mais il ne faut pas se figurer ce devenir comme une série de formes statiques, mais bien comme un passage réel d’une forme dans l’autre, de l’humanité à la spiritualité. Aïnsi se résout le problème de la mort. La mort ne marque pas la fin du moi humain mais le moment où il s'engage dans une autre espèce de devenir. Insistons bien : une autre espèce ; Schelling qui avait autrefois consenti à la croyance d'Eschenmayer d'une série

1. P. 334-335, 2. Dialogue sur le monde des Esprüts, 1, 1x, p. 46-55.

endante de formes organiques, de leiète, en planète, Fra nou l'homme passe successivement !, est revenu de cette … idée d’un développement linéaire: ce nouveau devenir est donc pour nous tout à fait M istéricus bien qu’il ne. | soit pas plus incompréhensible que les deux vies, impé-. Me nétrables l’une à l’autre, que nous vivons alternativement, celle de la veille et celle du sommeil ?.

Schelling n’exclut pas cependant, dès la vie corpo= à relle, un commerce entre les hommes et les esprits. L'homme est l'intermédiaire entre la nature et le monde des esprits. Mais le rapport immédiat a été détruit par la chute de l’homme ; reste une relation fondée sur le parallélisme nécessaire de l'idéal et du réel. Ce quiempèche la vue immédiate du monde des esprits, c’est que J’'homme est un mélange de bien et de mal; celui qui serait purement bon ou purement mauvais serait dans un rapport intime l’un avec les bons esprits, l’autre avec les mauvais. Ë

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