Il, n, p
s’accordait parfaitement avec l'hypothèse de Creuzer d'un monothéisme originaire, qui, après la dispersion, serait devenu polythéisme. Mais, en général, on attribue cette. dispersion à des causes étrangères aux phénomènes religieux. On l’attribue à des causes purement extérieures, à la division naturelle en familles, à des émigrations, à des guerres. On l’attribue encore, un peu plus profondément, à l’incompatibilité physique des races. Schelling n’a pas de peine à montrer que tous ces faits ou bien sont insuffisants, ou bien sont des effets de la dispersion, et non des causes. Il y faut une cause spirituelle : serait-ce les différencesde langage? Mais ces différences sont le signe plus que la cause des divergences spirituelles. Nous tiendrons cette cause si nous songeons que le principe assez fort pour retenir l'humanité ne pouvait être qu’un Dieu « qui remplissait tout entier la conscience, commun à l'humanité tout entière, un Dieu qui l’attirait dans sa propre unité, qui lui interdisait tout mouvement, tout écart ». Le polythéisme est donc non l'effet, maisla cause de la dispersion avec toutes ses conséquences, notamment la diversité des langues (qui a une origine religieuse) et les migrations. Spéculativement parlant, l’état primitif de l’humanité est un état fixe sans devenir, par conséquent sans véritable durée et sans histoire; c'est la division des peuples .qui commence l’histoire!.
On voit ce qu'est devenue l’hypothèse entre les mains de Schelling ; à la vieille hypothèse que le polythéisme n’était qu'un monothéisme dégénéré, fait de confus souvenirs, il a substitué celle-ci que les autres formations de la conscience religieuse impliquaient avant elle un état amorphe, indifférencié, correspondant à une conscience religieuse fixe et monotone : ce ne pouvait être que par une impulsion spontanée et libre que la conscience a pu s’arracher à cet état pour se livrer au devenir ?.
C'est ce devenir mythologique dont Schelling prétend
1. P. 93-110, 2. Cf. p. 126, 132, 136 sur le monothéisme primilif.
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pouvoir saisir la continuité à travers tous les mythes élaborés par l'humanité. Mais y a-t-il là un véritable devenir ? Les mythologies ne sont-elles pas des mondes séparés, dans chacun desquels toutes les formes divines | apparaissent simultanément ? Schelling a fort bien vu à que la mythologie devait être considérée moins comme «1 un tableau simultané que comme une succession de nt formes, que le culte de chaque Dieu avait une origine historique, puis atteignait son maximum, après quoi il | dominait et devenait, bien que toujours conservé dans ÿ la mythologie, un culte du passé : ainsi s'expliquent les générations des Dieux dont chacun reçoit nécessairement un culte : la Théogonie considère avec raison le règne , d’Ouranos comme un fait historique. De plus chaque peuple a pour mission d’incarner dans sa mythologie un É moment de ce devenir; si bien que les mythes d’un peuple (ceux du Cronos des Phéniciens par exemple) sont : UN le fondement ou, si l’on veut, le passé de la mythologie PA d’un autre peuple‘. RE Quelle que soit la faiblesse des hypothèses accessoires, RAS. c'était, il nous semble, une idée féconde et neuve de con- nées sidérer la mythologie dans sa production et son devenir ; plutôt que dans son achèvement ?. de Dans l'exécution de détail, l’idée fondamentale de l’u- . nité des lois du devenir permet à Schelling d'arriver à une hypothèse qui, suivant l’esprit général de sa phi- 4 losophie, est une assez heureuse conciliation entre l’o- 1 rigine naturaliste et l’origine psychologique des mythes. ‘1 Le procès de la conscience qui engendre les mythes re- | % produit dans l'esprit le procès de la nature. Comme les astres sont dans la nature la première production, la religion astrale est première dans la mythologie ; et elle à vient non pas de ce que l’on divinise les astres, mais du di procès purement spirituel. La matière rentrée en elle-
1. P. 120-123. ‘ 5 \ 2. Opposer à cette mythologie la mythologie-tableau de la Philosophie
de l'Art.
même et réduite à l'unité dans la conscience est de nouveau libérée de son assujétissement, mais, cette fois, d’une façon toute spirituelle, et comme dans la création première et pour les mêmes raisons, elle se dissipe en une foule de centres indépendants que forment autant de divinités astrales!. Toute l’histoire de la mythologie, dont nous ne pouvons poursuivre le détail, est faite comme celle de la nature du conflit entre ces forces primitives, et les forces plus spirituelles qui d’abord en puissance s'efforcent d’assujétir les premières.
Dans le premier moment? (religion des Phénicienset des Cananéens) la spiritualité est presque entièrement exclue ; la conscience angoissée entre le pressentiment futur et la crainte d'abandonner le dieu présent manifeste son doute par la production de ces êtres semi-divins, ces héros fondateurs de sociétés qui, plusspirituels que la divinité adorée, ne sont pas encore néanmoins des Dieux. Dans un second moment la matière est contrainte d'admettre en elle comme des éclairs de l'esprit (religion hindoue, égyptienne). Enfin la mythologie grecque, avec ses dieux spirituels et humains, montre la conscience dans son entier retour à l'esprit après assujétissement des obscures puissances primitives.
$ II. — Le Devenir de la conscience; la Révélation et la Religion philosophique.
Plusieurs intérêts ont guidé Schelling dans ses études sur le christianisme ou la religion révélée. D'abord, un intérêt de méthode; la méthode scientifique qu'il a découverte ne peut montrer toute sa réalité que dans les applications concrètes, et montre particulièrement sa fécondité dans l’histoire des religions. Ensuite, un intérêt spéculatif : la connaissance de la loi de développement