TA L'HUMANITÉ
limites dans des volontés étrangères. Cette limite ne vient pas de compétitions matérielles, de guerres, mais a sa racine intelligible dans l’unité de l'Humanité dont chaque individu n’est qu’un aspect. Il y a entre ces aspects un ordre tel qu’à chaque homme sont assignés, par la nature, sa place et son droit. Le droit est donc naturel, fondé sur un rapport intelligible. Mais il faut, dansla réalité, un pouvoir qui maintienne cet ordre par la contrainte : ce pouvoir est l'État : ainsi l'humanité est une limite pour le moi; l’autonomie de la loi morale est une illusion de Kant; la loi est extérieure à la volonté, et il doit vouloir s’en libérer. Nous trouvons ici, dans les questions pratiques, cet esprit individualiste, assez commun chez les grands spéculatifs!.
Mais c’est un individualisme canalisé de telle sorte qu’il devient bien inoffensif. Il ne s’agit pas de supprimer violemment, mais d’englober. L’individualisme révolutionnaire d’où sont issus le contrat social, l’égalitarisme, le principe de majorité, n'aboutissent qu’au despotisme de la foule : l’État est essentiellement et instinctivement monarchique. Donc pas d’attentat contre l’État?.
Il faut plutôt faire de l'État un moyen de libération; or ceci est possible parce que l’État seul donne un sens à la responsabilité qui est, en effet, d’origine toute juridique; l'individu, dans l'État, peut devenir personne.
Mais il faut se garder de lui demander plus qu’il ne peut donner; inutile d'essayer de le transformer en un royaume dela raison, où il n’y aurait plus place pour l’individu de génie, le grand homme. Inutile aussi d’essayer de transformer tous les rapports humains en rapports politiques ; à côté de l'État vit la société fondée sur les rapports personnels de ses membres, sur des vertus purement personnelles qui ne peuvent être exigées par l'État, la bravoure ou la charité: et toute l’histoire de l’État ne consiste que dans ses conflits et son accord final avec la
A ee CU ne,
292 sb PHILOSOPHIE POSITIVE.
Société. Les gouvernants sont donc sages de laisser dans l'État des centres autonomes.
L'État n'en est pas moins oppresseur ; comme Sürner, Schelling considère la loi comme une puissance extérieure rationnelle, donc impersonnelle et dure, négligeant la personne, donc empêchant le moi de jouir de lui-même. Schelling combat Kant par des réminiscences de Luther et de saint Paul, identifiant dans une synthèse un peu confuse la loi morale, la loi politique, et la loi divine de l'Ancien Testament?.
Le moi découragé et sentant son propre néant ne peut se libérer qu’en renonçant à l’activité extérieure, par la vie contemplative. Le moi se fait passif, s’anéantit luimême ; c’est l’abnégation des mystiques. C’est ensuite l’art ou l’homme devient comme le véhicule d’une activité impersonnelle; c’est enfin la science contemplative où l’âme a compris qu'elle n'était pas l'existence finale qui se soutient elle-même, a rejeté hors d’elle-même l'Étre pour soi, et le contemple comme un objet qui est, par nature, la supposition qui ne suppose rien.
Ainsi s'achève la philosophie rationnelle ou négative ; aucune raison ne rend compte de l'existence du fait (das Dass); aucun être n’est assez fort pour se produire de luimême, être à lui-même sa source d'activité. Le Fait primitif de l’existence, Dieu, est isolé (idéalement) de tout être déterminé.
Mais, jusqu'ici, ce Fait est encore dans la raison ; il est seulement pensée ; il est nécessaire que nous pensions que toujours c’est en dehors de lui que l'être a son principe d’existence; il est nécessaire que le Fait soit concu en dehors de la raison, maïs nullement nécessaire qu'il existe en dehors d’elle. Seulement, s’il n'existe pas, le monde n’est que dans ma pensée; je puis contempler, non agir. Mais autre chose est la pensée de la libération, autre