L'HUMANITÉ
chose la libération véritable; ce que je veux ce n’est pas la pensée du bonheur, c’est le bonheur réel. Cette volonté ne vient nullement de la raison, mais d’un sentiment individuel par essence qui est le sentiment religieux!. Il donne naissance à la seconde philosophie, la philosophie positive, pour qui Dieu n’est plus la cause finale, mais le Fait existant qui est le principe d’existence de tous les autres. On voit facilement quelles sont les tâches qui s’imposeront ici. Comme nous passions tout à l'heure de l’idée au fait, nous devrons expliquer maintenant comment la pure et libre existence se revêt en quelque sorte du concret qui en fait une existence complètement déterminée, nous devrons passer d’un devenir qui échappe entièrement au concept au devenir concret réalisé dans la nature et l’humanité?.
En somme, le résultat dernier de la pensée de Schelling est celui-ci: on ne déduit pas l’existence. Dira-t-on que la portée de ce contingentisme radical est bien affaiblie, si l’on peut, en effet, déduire toutes les formes de l’existence? car, comparez le monde construit et le monde réel, s’il n’en diffère que par le coup de baguette magique qui l’a posé, cela est, somme toute, de peu d'intérêt. Or Schelling admet-il d’autres processus réels que des processus construits ou que l’on peut construire? Sans doute, nous l'avons dit, l'existence suppose un conflit et une victoire; mais ce conflit et cette victoire entrent eux-mêmes dans la construction du monde possible. La contingence ne pénètre donc pas dans le détail du réel. Schelling a plutôt spéculé sur elle qu’il ne l’a montrée à l'œuvre.
Suivant la remarque de K. Fischer, l’année même où Schelling cessa ses leçons (1847) est celle « où le mouvement national allemand commence à devenir sérieusement
| emporains pour faste allemande telle que la nee . He Prusse ; il eût plutôt désiré une fédération de la Prusse, | eue l'Autriche et de la Bavière. I mourut le 20 août 1854
Essayons, avant de marquer la place historique de la doctrine de Scheiling, de saisir en raccourci l’ensemble de sa pensée. Une circonstance rend cette tentative difficile : la métaphysique de Schelling est une de ces métaphysiques progressives comme celles de Platon ou de Leibniz, où, à l'inverse des métaphysiques comme celles de Hegel ou de Schopenhauer, des doctrines restent toujours en formation, sans jamais recevoir leurs formules définitives.
Mais quelle est la loi de ce progrès? Loi immanente à la pensée du philosophe, ou changements d’orientation dus à la pression des circonstances extérieures? Il n’est pas douteux que ses transformations spirituelles sont scandées par Les événements extérieurs de sa vie. Leipzig, ce sont les relations avec les physiciens, les mathématiciens; et la philosophie de la nature où l'expérience tient une large place. Iéna, c’est le cercle romantique, la vision d’une nature qui doit être une et pleine comme une véritable œuvre d'art, et sa pensée aboutit à la philosophie de l'identité. Puis, c'est la controverse avec Eschenmayer, les relations münichoises avec Baader, les cruels chagrins domestiques; la philosophie devient mystique et religieuse. Enfin, vient la situation officielle à Münich et à Berlin; et sa doctrine devient une réforme
sociale et religieuse.
Et que l’on ne dise pas, pour défendre la continuité
du développement, qu'il n'y a dans toutes ces transformations que l'application d’un principe unique à des objets différents. Car, malgré les affirmations de Schelling, tout change à fond, les problèmes comme les solutions. Jamais, avant 1804, les problèmes religieux de la liberté et de l’individualité n'avaient préoccupé le philosophe; et c’est si peu de sa doctrine antérieure qu'il tirait le moyen de les résoudre que cette doctrine, celle de l'identité absolue, excluait même jusqu’à leur position. Mais il en fut de même des problèmes physiques dont la solution lui fit abandonner le principe de sa première philosophie, le Moi.
Cette discontinuité n’est-elle qu'apparente ? C’est l’opinion de plusieurs historiens, celle de Kuno Fischer qui voit dans le passage « de la connaissance de soi-même à la connaissance du monde et de Dieu, de la théorie de la science à la philosophie de la nature et à la cosmologie, de là à la théosophie », une « marche, nécessaire en elle-même, des problèmes! ». C’est l'opinion de Hartmann qui ramène à l’unité tous les problèmes posés par Schelling en les considérant comme dépendants d’une opposition fondamentale, qu’il fit de constants efforts pour surmonter, entre l'empirique et le rationnel, le réalisme et l’idéalisme. Enfin, un travail récent, très précis et très recommandable, de Metzger trouve dans la formule synthétique : « De l’un (le moi abstrait de 1795) au tout (l’univers fermé d’Iéna) par le multiple (la diversité de l'expérience dans la philosophie de la nature) », un résumé des progrès de la pensée de Schelling jusqu’en 1802.
Notons d’abord, entre tous les stades de la doctrine, un trait d'union, une inspiration commune qui, à notre avis, ont été jusqu'ici trop peu remarqués : tous les problèmes, quels qu'ils soient, prennent, à travers l'esprit de Schelling, une tournure exclusivement spéculative, et dans leur donnée et dans leur solution. Nulle part (et c’est peut-être ce qui l’éloigne le plus de nous)
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