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SPÉCULATION ET ACTION

Schelling n’aboutit à des maximes d'action; sa pensée s'arrête ou mieux se complaît en une vision spéculative qui lui parait être le but dernier. Il n’y aboutit pas en physique ; sa théorie ne peut être considérée comme une

solution provisoire qui guide l’expérimentateur. Il n’y:

aboutit pas en morale ! : la liberté, la chute de l’homme, le développement de la conscience sont des phases d’un devenir où ne s'insère aucune maxime d'action.

Schelling a-t-il donc simplement négligé cette question? Nullement : on pense, en général, que l'infécondité proverbiale de la Naturphilosophie vient de ce qu’elle se borne sciemment et volontairement à la pure spéculation. Mais cette opinion préjuge la solution de la question des rapports de la spéculation à la pratique dans un sens qui n'est pas celui de Schelling ; comment pourrait-il autrement ne pas cesser d'affirmer sa vie durant que la philosophie contient la solution de toutes les questions pratiques, que sa physique s’accorde finalement avec l'expérience en lui servant de guide, que sa philosophie de la religion aboutit à une réforme morale et religieuse? C’est qu’en effet l'action est le plus souvent considérée comme s’ajoutant à la spéculation ; la spéculation en est une condition nécessaire et non suffisante; elle attend son achèvement du dehors. Or, selon Schelling, qui retrouve ici l'opinion de Plotin, l’action est moins que la spéculation; elle est, par elle-même, partielle, inachevée, et ne prend de sens que dans l’ensemble. L'action est donc englobée dans la spéculation. C’est cette spéculation au sens plein, cette « intuition » qu'il faut avoir en vue pour juger Schelling. Cette intuition n’est nullement une idée du tout; jamais philosophe ne fut plus persuadé qu’une idée n’est pas une force, et pourtant plus convaincu que la vision est créatrice.

Le fait, particulièrement bien mis en évidence par Braun, que son intuition du monde devient à partir de 1802 « plus vivante et plus éthique », qu’il retourne à la personnalité parce que seule une personne peut agir sur

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des personnes n’est pas une objection. Car Schelling affirme énergiquement qu’il n’admettra la personne et la liberté que si elles se manifestent comme un élément nécessaire de la vision totale et de l’univers, donc non pas comme un but à obtenir, uue source d'actions, mais comme une satisfaction pour la raison spéculative.

Cette conception des rapports de l'intuition à l’action, qu'il a eue de si bonne heure (Vom Ich, 1795, 1, p. 157-159); est corrélative de sa conception de l'être. Pour qui veut donner son sens plein à l’action, il faut une réalité modifiable qui se fasse par additions successives comme une maison se construit. Là où l’action n’ajoute rien à l’objet, il faut que le réel soit fixé dans l’objet contemplé, ne soit que cette contemplation qui se perd ellemême dans l’objet. Le réel n’est que du savoir à l’état solidifié : le savoir, en effet, est indépendant de la conscience, cette forme peut s’y surajouter, mais précisément elle ne peut s'ajouter qu'à un réel qui est déjà du savoir. Le « sujet-objet » sous forme de nature dans la période d'Iéna, le « savoir qui s’ignore » de la période finale sont Les formules où Schelling a cherché à fixer cette pensée.

— Mais, dira-t-on, que devient l'irrationalisme de Schelling, cet élément de sa dernière doctrine auquel Hartmann attache une telle importance, cette partie capitale qui le distingue de Hegel, et en fait un précurseur de Schopenhauer? Cet irrationalisme se présente sous trois formes que nous pouvons isoler pour la clarté. Il est volontarisme, il est contingentisme, et il est historisme.

Le volontarisme, c’est l'affirmation, que l’on trouve dès 1809, que l'être originaire est essentiellement volonté: depuis, Schelling n’a jamais cessé de penser que les principes qui agissaient dans le devenir n'étaient ni des notions abstraites, ni des principes formels, mais des volontés. De plus, il désigne l'être suprême comme absolue liberté, qui ne reçoit aucune sorte de détermination. Cela

RE UTS : L'IRRATIONALISME. 299

suffit-ilà en faire un précurseurde Schopenhauer ? Historiquement, la question estobscure; lesnotes deSchopenhauer cependant nous font voir clairement qu’en 1812 ou 1813, il n'avait nullement remarqué les passages volontaristes du traité sur la Liberté. D'autre part, les leçons orales où Schelling a développé la théorie sont postérieures à l’ap- parition du Monde comme voionté. Mais ii y a pius, ie mot ne recouvre nullement le même concept. Sans doute la volonté de Schelling est comme celle de Schopenhauer un vouloir magique et évocateur du réel. Mais chez le pessimiste, elle est essentiellement volonté de vivre ou bien volonté d’anéantissement ; elle n’est volonté desavoir, de conscience que tout à fait indirectement, pour autant que le savoir est au service de la vie. Et c’est là le véritable volontarisme; mais, dans Schelling, cette volonté est le vouloir de la conscience; loin d’être irrationnel, elle est l’entendement lui-même. La volonté désigne donc seulement le pouvoir que l’entendement, le savoir a de se poser comme réalité, et il n’est pas autre chose qu’une affirmation renouvelée du principe que la réalité est, au fond, savoir.

Que dire du contingentisme, de la dissociation en philosophie purement rationnelle ou négative et en philosophie positive? Suivant lui, la philosophie positive a son principe dans les intérêts pratiques de l’homme; le pur spéculatif se contenterait de l'essence de l’univers. Remarquons d’abord qu’il y a deux sortes de contingentisme, l’un portant sur l'essence, l’autre sur l'existence. Le premier, qui affirme l'impossibilité de déduire rationnellement ou de réduire à l’unité la richesse des formes du réel, est celui de nos jours; ce n’est pas l’existence de fait mais le contenu des lois de la nature qu'Émile Boutroux déclare contingent. Telle n’est pas du tout la doctrine de Schelling ; les formes de l’être y sont déterminées d’une facon absolument nécessaire par cette sorte de volonté de conscience, de vouloir être pour

soi qui est le moteur du devenir : la contingence ne

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porte pas sur le point de savoir ce que sera cette réalité, mais seulement si cette réalité déterminée ne varietur existera ou non. Par conséquent et d’abord toutes les formes de l'être sont spéculativement déterminées. Il y a plus : l'acte même par lequel l’absolue liberté réalisera ces formes est au fond commandé par cette espèce de poussée de l'être vers la conscience toujours plus grande, plus épanouie. C’est donc au fond la même aspiration vers le maximum de conscience qui commande le procès de la philosophie négative et celui de la philosophie positive.

Reste enfin l’historisme. L'intuition exige un univers un et simultané; or, la réalité présente un vrai devenir, une suite d'événements ou d’actions qui prennent chacun leur temps, et même des sortes de points critiques, comme le début de l'humanité, ou encore l’acte créateur du tout, où l’on ne peut prédire comment s’embranchera l'histoire. Or, la vue historique des choses ne comporte-t-elle pas nécessairement une certaine dose d’irrationalisme? L’histoire a pour objet l'être qui se fait; la spéculation ne peut serapporter à l'être tout fait. — Mais tout le danger, tout le risque tragique, si l’on veut, que présente une vue sérieusement et profondément historique de l’univers sont tout à fait mis de côté par l'assurance non seulement du dénouement, mais de tous les degrés qui y conduisent. Tout reste parfaitement rationnel dans cette histoire.

Schelling en est donc resté à cette idée que le fond de l'être, la nature, est savoir, spéculation tout autant que la pensée du philosophe. Il est trop facile, comme Drews, de voir une série de contradictions entre les affirmations irrationalistes et les théories rationalistes de Schelling ; il suffit, semble-t-il, de bien interpréter ces dernières pour les ramener sinon aux premières, du moins à l’affirmation dans le réel de ce que les autres affirment dans l’idéal.

Non pas cependant qu’il soit idéaliste. Il ne l’est pas dans le fond de son tempérament intellectuel : il ne

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