L'INTUITION
croit nullement à l'efficacité de l’idée comme telle, d’une
espèce de force spirituelle, détachée de la nature et de T'univers. Il ne l’est pas dans sa méthode : l’idéalisme allemand procède par une synthèse d’oppositions dont il accuse d’abord le conflit; Schelling nie l’existence du conflit lui-même : dès ses débuts, il déclarait la nature « synthèse absolue » antérieure à toutes les oppositions; bientôt après il évite même soigneusement l'emploi du motsynthèse pour caractériser l’Absolu où toutes Les oppositions s’éteignent. Et plus tard c’est à la liberté absolue qu’il accorde la réalité, non aux puissances qui manifestent son devenir. Sa méthode est la séparation du tout en ses moments, et nullement la reconstitution ou la construction de l’ensemble. Enfin, malgré les déclarations de ses premiers travaux, puis de son Jdéalisme transcendental, puis du Bruno qui appelle le système idéalisme absolu, on peut dire qu’au fond il n’a jamais été idéaliste dans sa doctrine : car toujours il a considéré la conscience, l’être spirituel comme tel non pas comme une valeur primitive, mais comme un être dérivé.
Comment concilier, dira-t-on, la thèse que tout être est ou bien savoir ou bien volonté de savoir avec la négation de l’idéalisme? — L'idéalisme suppose la suprématie finale de l'esprit, par conséquent une lutte et une victoire ; mais lutte implique la résistance, etla résistance, à son tour, implique la thèse qui est précisément le contrepied de celle de Schelling, que tout n'est pas immédiatement de la nature du savoir. A vrai dire le grand intérêt de Schelling, la valeur fondamentale de son système, n’est pas de faire prédominer dans la réalité les forces spirituelles, mais de faire pénétrer partout dans la nature et dans l’histoire une intuition qui loin de rester étrangère aux choses, comme un spectateur l’est à un objet contemplé, suit au contraire le rythme intérieur de leur vie, se meut avec elles, les pénètre à fond; dans la philosophie de la nature, par exemple, l'esprit doit, pour ainsi dire, se concentrer avec la pesanteur et s'é-
panouir à l'infini avec la lumière. Les choses sont telles que le rythme de leur devenir (apparent ou réel) peut se retrouver dans le rythme de notre intuition. di
De ce point de vue fondamental s’expliquent les variations de Schelling. C’est une emprise toujours plus profonde, plus pénétrante des choses par l’intuition. IL sa-
crifie d’abord la réalité du produit matériel à la réalité
des forces dont il est aisé de fixer les tendances centripète ou centrifuge en termes d’intuition. Puis la philosophie de l'identité montre d’une façon générale toutes les forces naturelles s’expliquant par une réalisation de l’intuition. L'identité n’est que la loi que s'impose l'intuition de se
retrouver partout égale à elle-même. Même ce que l’on a
appelé, à tort selon nous, la théosophie de Schelling, est une confirmation de notre thèse. Quelle est donc, en effet, la loi universelle du devenir, de celui de la nature, de celui de la conscience et de celui de Dieu? C'est la Loi même par laquelle notre intuition se produit et se fait. Mais d’où vient le passage de l'intuition du simultané à celle du devenir, de l'identité intemporelle à l’histoire qui s’écoule dans la durée? À vrai dire, il y a déjà avant la philosophie de l'identité, une notion nette (presque héraclitéenne, a dit Metzger) du devenir, et l’Idéalisme transcendental est véritablement une histoire de la conscience. À cet égard, il est exact de dire que l’évolution de Schelling n’est pas linéaire mais circulaire. Mais il faut aller plus loin; le principe d'identité n’est pas du toutun
principe d’immobilité; il n’exprime donc pas que l’intui-
ton ne devient pas, mais seulement que, sous tous ses avatars, elle reste la même; c’est la même intuition qui oscille de la nature à l'esprit; encore est-il qu’elle oscille.
Par conséquent, la méthode qui consiste à suivre l’intui-
tion dans son devenir et son progrès persiste à travers toute la philosophie de Schelling. Seulement à l’époque de la philosophie de l'identité, ce progrès est considéré comme purement idéal; ce n’est pas une succession réelle, mais une séquence logique. A partir de 1804 et