L'ACTION CHIMIQUE
par la matière; elle va de l’infinité (terme idéal où elle se dissipe entièrement) jusqu'au degré où elle se trans-
forme en chaleur.
On conçoit comment la production de lumière dans la combustion est liée à l’affinité du corps par l'oxygène : l'oxygène attiré par le corps, laisse libre le calorique qui en était le principe; cette chaleur libérée s’étend en lumière. D'une façon générale la production de la lumière dans l'univers est liée à une décomposition atmosphérique de ce genre. Schelling rattache assez habilement ces vues à une hypothèse de Hershell et Kant sur l’origine de la lumière solaire : c’est dans son passage de l’état fluide à l’état solide que Le soleil émet de la lumière ; et il peut se faire que son atmosphère seule soit intéressée à cette production.
On comprend aussi l'échauffement en admettant une attraction chimique qui doublerait la première, l’attraction de l'élément du corps pour le calorique.
L'action chimique, qui est une action universelle, est aussi une action qui reproduit constamment ses propres
conditions. Puisque l’air atmosphérique est le grand prin-
cipe ou medium de l’activité, il faut qu'il conserve sa permanence, au milieu de tous les changements qu'il produit. Or cette permanence est un effet de ces changements eux-mêmes. Il y a une espèce d'équilibre entre le monde animal corrupteur de l’air atmosphérique et le monde végétal qui lui restitue son oxygène.
L'espèce de réciprocité qu'il y a entre les saisons assure aussi l'équilibre atmosphérique*.
Mais l'existence de l'électricité et du magnétisme n’estelle pas une objection contre cette conception? L’électricité n'est-elle pas en effet irréductible à l’affinité chimique, puisqu'elle comporte deux forces dédoublées et opposées? Et d’autre part le magnétisme est une force liée à une matière déterminée, celle de l’aimant; elle
ds PAU LES DÉBUTS DE. LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE.
parait donc déterminée par la matière, ce qui est contraire à l'esprit du dynamisme. |
Cette objection l’engage naturellement à diriger ses recherches d’un côté particulièrement intéressant, la relation entre les phénomènes d’électrisation par frottement {la seule qu'il connaisse quant à présent) et Les phénomènes chimiques. Sa conclusion est l'identité fondamentale de l'électrisation et de la combustion. Il remarque une relation entre le degré d'affinité d’un corps pour l'oxygène et le signe positif ou négatif de son électricité, telle que si l'on frotte ensemble deux corps, ce sera régulièrement celui qui a le plus d’affinité qui sera positivement électrisé !. De 1à à supposer (puisque le frottement n’a lieu que dans l’atmosphère) que l'électricité positive elle-même n’est qu’un dépôt des parties pondérables de l'oxygène sur le corps qui l’attire, il n'y a pour lui qu'un pas. L’électricité apparaît donc comme un agent de décomposition.
Quant au magnétisme, l'intérêt de Schelling est surtout appelé naturellement par deux ordres de questions : par la production artificielle du magnétisme sans aimant, et l'existence du magnétisme terrestre qui montrent que le phénomène est plus universel qu’il ne parait; ensuite par les ressemblances de l'électricité et du magnétisme (électro-magnétisme) qui consistent surtout en ce que dans la production des deux, il y a une action par répartition?.
Ainsi la spéculation chimique forme le centre de ses préoccupations % : l’action chimique est transmise de l'extérieur à la terre par le milieu atmosphérique pour y devenir le principe même de sa vie. On voit aisément quel grand rôle joue dans cette partie dite « empirique », l’idée directrice de l’organisation, cercle éternel. Le fait
1. Cette électrochimie dépend étroitement des travaux de Ritter sur l'oxydation des métaux dans le galvanisme.
3. Novalis résume ainsi sa théorie : « Schelling est le philosophe de la chimie moderne, l'absolu oxygéniste » (Schriften, ed. Minor, Jena, 1907; III, 30); cf. p. 75 sur l'extension de la chimie au sie général de la nature.
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PHYSIQUE SPÉCULATIVE. | HS 33
ne peut se passer d’interprétations, ni la science d'idées directrices. Mais ces idées directrices qu'il appelle parfois
lui-même des fictions utiles, sont autre chose que ce qui constitue l’objet de la physique spéculative, que nous allons maintenant aborder. La partie théorique du livre
contient : une généralisation du dynamisme, puis un essai pour rattacher la physique dynamique par-dessus l’idéa-
lisme kantien à l’idéalisme de Fichte.
Il était difficile de prévoir, à l’époque de Schelling, en quel sens se développerait la chimie. La réaction chimique peut être considérée soit dans les proportions quantitatives des corps qui entrent en combinaison, soit au point vue qualitatif, comme un retour à l'équilibre, ayant sa condition dans une destruction antérieure de cet équilibre!, Les merveilleuses analyses quantitatives qui ont donné l'essor à la chimie moderne ont pendant longtemps attiré presque exclusivement l'attention : la chimie était devenue science de la mesure et des proportions.
De nos jours seulement, le développement du rôle de la notion d’énergie dans la physique a rappelé l’attention sur les lois qualitatives de la chimie et les questions d'équilibre. Il n’est pas sans intérêt pour l’histoire de la science, comme pour celle de la philosophie, d'étudier en Schelling un lointain précurseur des énergétistes,
Mais pour comprendre ce qu'était cette dynamique appliquée, il faut revenir sur la dynamique kantienne. On sait le rôle que la physique newtonienne a eu dans la fondation de l’idéalisme kantien. C'est à elle que Kant doit l’idée de loi naturelle; mais elle fut incorporée à la critique même dans les Principes métaphysiques ; c’est ‘en l’élaborant que Kant trouva une théorie de la matière qui lui permit d'échapper aux contradictions de l’antinomie de la raison pure. Le point de vue propre de Kant est le suivant : pour les successeurs de Newton
1. Cf.p. 257 la définition du phénomène chimique comme retour à l'équilibre.
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l'attraction et la répulsion sont des propriétés inhérentes à la matière. Seulement puisqu'on peut tout au moins concevoir par la pensée la matière privée de ces deux forces, certains physiciens se crurent forcés d'en chercher l’origine et l’explication physique. Vers l’époque même de Kant se développèrent les théories physiques de Le Sage qui expliquaient l'attraction et la répulsion apparentes, par le mécanisme des chocs venant des particules de l'éther universel dans lequel sont plongés tous les corps !. Pour mettre fin à des tentatives d'explication de ce genre, il fallait montrer que bien que l’attribut d’attraction ne découlât pas analytiquement du concept matière, pourtant la synthèse qui l’y liait était une synthèse non pas accidentelle (comme il résulte de l'explication mécanique) mais nécessaire. Suivant le procédé critique, Kant lie cette affirmation à la possibilité de l'expérience. Toute matière est pour nous le résultat d'une double force, une force expansive ou répulsive qui tend à la dissiper à l’infini, une force attractive qui arrête cette expansion à une limite déterminée. La première force agit-elle seule? il n’y a plus pour nous de matière, de grandeur finie; elle se dissipe dans l’espace; la seconde agit-elle seule? toute matière tend à se réduire à un point. Les forces sont donc non pas des propriétés de la matière, mais des éléments constitutifs; c’est par elles que la matière est construite dans l’intuition?.
Le principe de la physique dynamique est donc que tout être accessible à la perception est le résultat d’un : conflit des deux forces accouplées qui se limitent réciproquement. De là le caractère abstrait et ésotérique de la théorie dynamique. La physique mécanique est plus populaire parce qu’elle part de choses représentables dans l'intuition sensible, atomes, corpuscules, chocs; elle est donc aisément accessible aux sens. La physique dynamique considère ces choses comme des produits: elle
1. Exposition et critique, Ideen, livre II, chap, mx, p. 200-219. 2. Kant, ed. Hartenstein, vol. IV, 387-416.
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